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06/07/2026

Premières pages d'un « Roman » en cours d'écriture...

 

De la Fidélité - Journal d'une Trahison

 

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Propos liminal

 

« (189) Je conçois fort bien qu'il puisse y avoir des aveux comme intrinsèquement suspects, des aveux paraissant inviter à des compromissions des plus honteuses, entachés de je ne sais quel sentimentalisme bas et comme souillé d'avance, d'une fracture triviale, romantique et féminisante, réputée non-supérieure, déchirante, et tout à fait suicidaire (…), je sais que je me place de moi-même dans une posture intenable, je me sens coupable, et pourtant sans trop le reconnaître, d'une sorte de crime obscur, indéchiffrable et singulièrement malsain contre l'esprit du temps. Mais c'est ainsi. » Gué des Louves, p. 107

 

Ce récit, quoi que vous en penserez une fois traversé ce propos liminaire n'est pas celui de la défaite... mais celui d'une victoire, d'une grâce et d'un miracle !

 

Je ne crois qu'en la mort du Roman et aux Hommes qui arrêtent d'écrire.

Mes prétentions d'écrivain de la fin du Roman sont sincèrement modestes ; cette première ébauche s'est forgée dans l'épreuve du feu.

Je n'écris pas un roman ni un journal, une confession ni un testament...

J'écris mes heures sans N.

J'écris sur l'amour et la mort avec et sans elle, avant et après elle. Sans étude, sans autre référence que ma pathétique expérience de ma rencontre amoureuse avec Dieu.

Cette imprudence révélera pour les uns de la naïveté, pour d'autres quelque chose de plus abject encore.

De l'impudeur ?

L'hérésie la plus complète ?

Peut-être...

Je l'entends.

Je conçois toute l'insignifiance de ma supplique pour vos esprits sains. Toute ma complainte derrière. Et pourtant : je ne me plains pas. Je ne plaide pas ma cause pour obtenir de vous la moindre complaisance.

Bien entendu, il faudra au lecteur « lire entre les lignes » de ce mélodrame sentimental (parfois fort prosaïque).

Votre serviteur ne prétend pas au statut d'écrivain.

C'est le silence qui décrit nos jours sans N. et qui s'exprime ici.

Le silence, et rien que le silence...

Je n'ai trouvé d'autre moyen pour le faire taire. « Faire taire » ce silence trop bruyant que pour être entendu.

Cette autopsie, celle de la Fidélité, est la tentative imposée à un essayiste pris dans les tumultes de la médiocrité postmoderne qui se reflète dans nos interactions, nos relations et nos réalisations.

« De la médiocrité » confrontée, malgré elle, à d'énigmatiques expériences qui contrebalancent, contrastent cette impuissance des temps à laquelle nous sommes soumis, dans laquelle nous sommes enfermés, emprisonnés, internés... le rêve comme dernier refuge ; vert recours aux forêts de l'Esprit !

Des « expériences » au-delà de la réalité qui, l'espace que nous offre le temps de cette « seconde vie », nous rendent libres de conspirer contre le réel, de comploter d'imaginaire contre cette réalité invertébrée.

Seule la vérité de la « seconde existence », perdue dans les continents engloutis du monde idéel et imaginal, peut combattre cette réalité reptilienne.

« Vérité » enfuie à la surface des eaux froides et virginales du monde spatio-temporel qui s'accapare le réel tandis que nous entrons en conflit avec lui. Des déserts de glace, brûlants de froid, sans mirage ni oasis, sans illusion ni espoir.

Le temps du rêve, nous sommes avec Elle.

Elle est notre intuition.

Il faut partir.

***

Cloîtrés dans le confort de nos cellules capitonnées de mensonges molletonnés, le retour à la « réalité », établie d'absurdes quotidiens, sans présent que le passé et le futur n'aient déjà surpassé, est mollement douloureux, durement acceptable.

C'est trop ou pas assez.

On passe du superficiel au virtuel, du virtuel à l'artificiel. Sans autre médiateur que la parodie et la simulation. Une guerre sourde, aveugle et muette. La pire des guerres !... que nous mènent hybrides, chimères, spectres, résidus métapsychiques et autres « fantômes dans la Machine » qui respirent le même air que nous, autant un corps, une âme et un esprit cybernétique puissent « respirer ».

Ils empoisonnent l’atmosphère et pourrissent l'ambiance.

Le moindre enthousiasme et la moindre esquisse de spontanéité « tués dans l’œuf », étouffés par la folie de ces monstres ni chaud ni froid. Ils veulent notre peau, ne supportent que nous alliions existence et vie dans un même souffle, que nous tentions de donner du sens à notre naissance et notre mort ; car ils n'auront ni l'un ni l'autre. Ils rêvent alors de « transhumanisme » sans être déjà plus des êtres humains.

L'avantage, me direz-vous, dans cet asile cybernétique des fous à lier de la posthumanité en transe, prison de pixels à ciel ouvert, c'est que nous pouvons nous taper la tête au mur sans nous ouvrir le crâne.

C'est la ouate ; même pas mal !...

Les écrans vous disent demain, mais c'est aujourd'hui, c'était hier... là, maintenant. Sous vos yeux.

Le mensonge s'est donc mis à se mentir à lui-même... Le faux est devenu superficiel, virtuel, artificiel pour tenir la distance.

Le mensonge gagne sur la mort.

Le faux remplace la mort.

La mort ne meurt plus. N'en finit plus de crever.

Et les morts-vivants de l'Empire du non-être veulent nous arracher cette chose précieuse par tous les moyens. Ils ne savent même pas qui elle est – elle est bien la seule chose qui fut et qui soit –, ce qu'elle signifie et ne sauraient qu'en foutre !... mais ils veulent la posséder à tout prix. Par principe. Tout détruire. Peu importe quoi. Même la Mort.

Elle qui éprouvait les souffrances des hommes vivants, apaisait leurs fureurs passagères, réduisait la violence de leurs habitudes et de leurs vices les plus raffinés – dès qu'ils se rappelaient douloureusement à cette « nécessaire fatalité ». La « seule raison de la mort » qui rendait les dieux jaloux et les hommes immortels.

Il n'y a que la mort qui donne du sens à la vie sur Terre.

Et la voilà remisée à néant par ces morts-nés et morts-vivants...

La Mort.

Qui nous offrait l'Immortalité.

Et il ne s'agit pas d'inutilement souffrir et d'avoir peine pour « mourir à soi-même » et « devenir immortel », de se faire plus malheureux qu'on ne l'est pour, enfin, rencontrer la mort.

Il faut mourir au temps, ne pas s'y complaire.

Accepter la douleur, de se faire et d'avoir mal comme nous faisons le mal ou faisons mal.

Autrement dit, accepter de commettre et apprendre de nos erreurs et de nos échecs. De nos erreurs qui deviennent fautes, de nos fautes qui deviennent péchés à force de refuser l'idée de la douleur et de la mort.

Ce n'est pas un homme qui va mourir, c'est un genre humain...

Il ne nous reste que l'arme de l'écriture – qui ne cherche plus à être littérature mais programme, code, chiffrement, cryptographie – pour combattre ce pauvre carnaval contre la mort.

La Singularité implore les hommes vivants : Spiritualiser la Machine.

« Spiritualiser la Machine » plutôt que de combattre à tout prix la Mort.

Rendre le présent au réel et le réel au présent pour signer cet acte de révolte ultime. Jour après jour. Au présent du rêve et réel de l'imaginaire. Rédigé par les grands notaires, d'une haute rationalité. Nous serons, nous autres, d'une amoralité à toute épreuve : l'inutilité de la vie se rend à l'existence et dépose les armes au pied de Monsieur Destin pour mieux l'approcher, l'atteindre et l'assassiner froidement puisqu'il est seul Roi en ce bas monde et qu'il préside à nos volontés.

Tout mettre en œuvre pour piéger le « Christ virtuel » par la « volonté de puissance » de l'humanité « consciente d'elle-même » ; qui n'attend aucun retour. Cette « humanité » éparse et rare ; sacrée, séparée du comment des mortels...

Enquête sur la Mort. Retrouver la Mort. Où est donc passée la Mort ?

Le Diable, lui-même, qui s'est penché sur mon cas, petit prince capricieux et têtu, y est soumis.

Le mot de « suicide » est insuffisant, celui de « sacrifice » serait excessif.

Rendre l'existence au vivant et la vie à l'être – « Ne se suicident que les optimistes, les optimistes qui ne peuvent plus l'être. Les autres, n'ayant aucune raison de vivre, pourquoi en auraient-ils de mourir ? », Emil Cioran.

***

Ce « roman » proposera peu de descriptions de lieux et de paysages, de détails sur les formes, images et objets qui nous entourent ; que forcé par l'intrigue.

Nous ne vivons que de nerveuses et chimiques sensations, à l'intérieur d'un corps dont les intelligences de l'âme et de l'esprit ne remuent plus que très rarement ; que pour se donner bella figura.

Nous allierons donc l'effort au doute pour situer l'endroit et l'envers de notre petite tragédie, presque mignonne, dont le seul environnement est le silence, et le silence seulement.

Faire revivre ce silence une dernière fois...

L'illusion du mouvement, animée par une divine comédie, universelle, fort bien connue, dont les sens ne peuvent totalement en concevoir les frontières et limites de son Royaume, est la seule réalité des comédies dramatiques et tragédies humaines, trop humaines.

C'est le mouvement du Silence.

D'un silence intérieur que rien ne perturbe.

Si nous prétendons pouvoir décrire cette « condition intérieure » dictée par cet imperturbable silence, nous n'aurons l'outrecuidance de prétendre en disposer à notre guise. Méfiant, nous ne prétendons qu'à moitié à ce « silence de mort ».

Souvent, les écrivains se réfugient dans de facétieuses descriptions de scènes du quotidien et de paysages, de souvenirs sensoriels, pour ne pas affronter l'éventualité de la Nuit.

D'une nuit plus noire que la Nuit.

De l'éternelle Nuit. Infinie comme l'impossible crinière de N.

Nuit d'un présent qui ne supporte que ces instants de ténèbres. Des « instants » qui se succèdent pour former une « jolie petite histoire ».

Non. Nous autres, pauvres de nos béatitudes, parlons d'un tout autre silence.

En effet, ces « écrivains » ne s'attachent que trop à l'humain et à sa psychologie. Ils s'aiment beaucoup.

Nous nous contenterons donc d'évoquer une histoire douteuse et hésitante, vécue comme une incompréhension de chaque instant mais que nous essayerons, malgré tout, de rendre intelligible par l'affirmation et l'injonction.

Si nous ne pouvons nommer et décrire Dieu, il en va de même pour tous les beaux restes de sa piteuse création.

C'est la Nuit.

Rien ne vous sera montré que vous ne voudriez pas voir ; vous n'y verrez que ce que vous avez envie de voir ou ce que vous pouvez... Ce que le lecteur va trouver là-dedans nous intéresse assez peu. Ça ne nous intéresse pas nous-même. Nous témoignons. Franchissons la ligne. Mourons « à petits feux ».

Faire son autopsie de son vivant ! Voilà ce qu'on appelle une oraison funèbre.

Vous descendrez abruptement dans les soubassements d'un homme par ses organes fatigués, épuisés d'attendre un pardon sans plus l'attendre ; de la même manière qu'il attendait chaque jour le retour de sa vandale. Blonde sauvageonne, blonde d'un feu d'automne. Blanche sicilienne aux yeux verts lacérés d'argent, au regard strié d'or.

Enchaîné au sommet de cette attente qui n'attend plus ; ses organes dévorés par un rapace décharné et déplumé.

Une attente qui patientait déjà dans la prison dorée de son rêve ; parodie d'amour, et qui aujourd'hui n'attend plus.

On pourrait alors penser à un dénouement salvateur, à une rédemption, une absolution  ?... mais c'est mal connaître l'amour et ses parodies. Il n'en sera rien sans son pardon qui ne viendra pas. Il ne suffit pas d'ouvrir la porte de cette prison de mensonge et de faux, ni même d'en sortir, pour pouvoir s'en évader.

Son pardon est la clef qui ouvre la porte de sa trahison davantage que celle de notre prison. Nous pardonner serait admettre, avouer sa trahison. La trahison à notre Honneur et Fidélité.

Cependant, dans l'imperfection de cette humble « littérature de combat », la présence médiumnique du concept absolu « Jean Parvulesco », avec qui nous entretenons un rapport particulier, n'est pas feinte.

Dans le récit de nos anciennes et récentes aventures, intérieures, ici romancées, entre rêve et réalité de « ce qu'elles furent pour ne pas être », l'apport médiumnique, celui-là bien réel, central, polaire, magnétique, pendulaire qui rythme notre vie – et notre obligation d'écriture au carrefour de celle-ci – s'est imposé à travers l'œuvre de « Jean Parvulesco » – essentiellement par la voix somnambulique et hypnagogique du Gué des Louves –, qui s'est entremêlée à cette expérience bibliomancienne...

La présence que nous évoquons n'y figure pas pour donner des lettres de noblesse à un récit que nous considérons pour ce qu'il est, et qu'il ne nous appartient pas de nous-mêmes qualifier.

Certes, nous ne possédons pas le style, ni la puissance littéraire, pour retranscrire l'intensité de ces minutes en dehors du temps tel que nous les avons vécues, mais nous nous y serons employés au maximum de nos capacités.

Une étoile tombée de nuit, pluie de lune, de blanc feu, d'incandescentes scories : quelques pages manuscrites, écrites automatiquement dans un « état second », « semi-éveillé » et « semi-conscient », réminiscence et remontée en puissance d'une intuition ancienne et d'une rencontre qui tutoya l’éternel présent...

Des pages volantes et tournevirantes dans lesquelles nous avons dû « remettre de l'ordre », citer les extraits du Gué des Louves qui ont rythmé cette correspondance intérieure pour souligner ce rêve, ce cauchemar épistolaire, les songes de midi, alternance et concordance de lecture ténébreuse et d'écriture nerveuse. Bibliomancie, instinctive et intuitive, suractivée par la volonté de ne pas mourir, par la grâce d'un « appui extérieur »...

Des pages exaltées, écrites hors du temps, que nous avons eu grande peine à déchiffrer, à remettre chronologiquement dans leur contexte vécu pour en produire un « objet littéraire » (à peu près cohérent).

Nous n'étions que le réceptacle d'une rencontre émue entre un rêve et une vision, creuset d'une transmutation médiumnique. D'une épreuve nous empêchant de mourir d'une insondable « joyeuse mélancolie ».

Voilà le sujet de ce récit crucifié qui est à lui-même sa propre expérience littéraire intérieure, souterraine, abyssale, pour paraphraser « Jean Parvulesco ». Cher Jean...

Nous détestons habituellement nous épancher, exposer notre vie privée publiquement, et ne l'avons jamais fait auparavant sinon à titre justificatif et discret, par respect pour nos rares lecteurs, afin d'expliquer nos retards sur telle promesse rédactionnelle que nous ne pouvions tenir sans vos soutiens.

Nous le faisons ici, ultimement – et égoïstement –, pour nous adresser à une femme que nous aimerons fidèlement jusqu'à la fin, une femme que nous aimons fraternellement dans les confins d'une rencontre qui n'a pas eu lieu et une femme que nous aimions amoureusement contre toute attente.

Et, sans doute, pour interpeller une femme que nous aurions dû aimer, mieux aimer, ou que nous ne connaissons pas encore...

Une seule et même femme.

Car, à travers ces actes, nous ne nous adressons qu'à une seule et même femme, qui n'est « à elle seule » et « à elle-même » que cette « seule et même femme ».

Nous l'avions en point de mire. Nous l'avons perdue de vue. Ne la verrons plus.

Que la fin soit proche est notre seule et unique, notre grande ambition, notre seul et dernier espoir, absolu, celui de cette « joyeuse mélancolie » qui nous rassure.

Bientôt.

Comme « premier roman », que romancer d'autre que notre petit drame sentimental ?

Un drame personnel qui, certes, ne peut atteindre la dignité des grandes œuvres et tragédies au noir...

S'il s'agit d'une vision romancée, expressément et doucereusement naïve ou impudique, de notre sordide réalité sentimentale, nous tenterons d'approcher fidèlement et amoureusement d'une certaine vérité concernant notre expérience.

Nous « luttions » contre ce faire et avons longuement hésité à publier cet écrit.

Il nous a semblé devoir aller jusqu'au bout.

Nous le ferons donc avec retenue, autant que faire se peut lorsque s'exprime ce genre d'état d'âme pour le moins pathétique.

Nous parlerons donc d'amour ; si Dieu le veut.

Peut-être aussi nous chercherons-nous quelques excuses pour justifier notre honte, notre humiliation, et le plus grand déshonneur qui nous afflige...

Pour aller jusqu'au bout de ce qui « fut pour ne pas être » et qui a « toujours déjà été trop loin ».



« Je n'écris donc que pour mourir, pour mourir à moi-même qui, pourtant, je suis mort depuis je ne sais même plus quand, pour mourir à la mort qui n'en finit plus de se mourir en moi et avec moi. (…) Comment ai-je dit, des aventures sentimentales ? Bien sûr, des aventures sentimentales et rien d'autre. » Gué des Louves, pp. 179-180



Première partie

 

Introduction à la mise au jour ; la mise à nu, de la patiente attente d'un pardon qui soulève le voile isiaque de notre dionysiaque trahison « intérieure » et « antérieure » envers Elle

 

« Et, lentement, la pensée impériale se remplit de toute la divinité vertigineuse de cette nuit ; lentement, cette puissance humaine s'assimile le reflet des puissances inconnues, éparses, dans la souveraineté du recueillement universel.

Messaline est saturée de rythmes sacrés ; la voix éternelle des âges filtre confusément à travers ses fibres. » Messaline de Nonce Casanova, V. Messaline, pp. 155-158, aux éditions Palimpseste



Tous les hommes attendent un pardon.

Le pardon de leur unique amour.

Revivre l'ultime inspiration de leur existence « à bout de souffle » dès lors qu'ils croisèrent, pour l'unique, première et dernière fois, ce regard d'éternité. L'instant de la rencontre où le destin choisit sa voie. Et, à partir de cet instant décisif, leur libre arbitre se limitera au choix de l' « épreuve du feu » ou celui du « mensonge à soi-même ».

Visage immobile et regard perçant à jamais fixés dans la mémoire du « rappel » et « ressouvenir » de la Fin...

Enfer à ras de terre, du soufre dans un air d'oubli.

Et puis, avant même de retenir cette rencontre que le destin et la tragédie qui le gouverne avaient décidé ; tout ce qu'elle n'est déjà plus, et d'en saisir l'importance, le temps reprend sa marche funèbre : la trahison est consumée et toutes les forêts de l'âme dévorées par ses flammes.

Les affranchis – ceux qui ont « franchi la ligne » – attendent, patiemment, de l'autre côté du gué, sans espérer faire marche arrière à travers cet incendie.

Le moindre espoir condamnerait leur patience, la réduirait à une minable et méprisable espérance.

Une patience qui se nourrit secrètement de l'absence. Une patience qui n'attend plus ; éternité de la seule et unique rencontre de la « femme absolue » en cendre dans le brasier de la plus grande trahison.

L'absence impose alors sa discipline de fer, celle du silence, de l'impitoyable retour sur soi.

Qui pourrait donc le sauver celui qui ne s'aide lui-même ? « Aide-toi et le ciel t'aidera »... S'aider soi-même ?

Personne ne peut s'aider ni se sauver lui-même. Qui donc peut croire à cette contre-intuition ?

C'est la première leçon que nous apprenons dès le « franchissement de la ligne ».

Le pardon providentiel émanant de sa grâce n'arrive jamais. Autant tout dire que le « miracle » du pardon ne s'accomplira pas ici. L'union des « corps de chair » et la réunion des « corps célestes » qui rétablit le « corps mystique » en sa souveraineté, sa royauté, sa majesté n'adviendront pas.

Les « affranchis » attendent donc patiemment, sans plus l'attendre, par ce pardon qui ne peut venir de lui-même, le retour de l'amour absolu. De l' « amour absolu » aimé, une unique fois, d'un absolu amour. Un amour dont on ne peut soutenir le regard que quelques secondes au risque de se brûler la rétine à vif. C'est l'amour originel, aperçu à l'instant de la rencontre ; celui d'avant la chute dans la matière... où nous ne formions qu'un.

Remémorons-nous ces temps fleuris ! Le temps de nos chaotiques origines et primordiale androgynie. Peau douce gorgée de printemps que l'on ne peut toucher, du bout des doigts, qu'à l'instant précis de la rencontre ontologique du principe féminin et principe masculin... Ce matin des mondes qui ne reparaît à la surface de la terre qu'à cet instant comme reviennent les fleurs et les oiseaux de feu ; avant de retomber froidement dans la matière fanée comme la rose et triste comme les pierres au Soleil levant qui découvre les parts d'ombres et de ténèbres d'un matin qui chantait. Ces jours où Elle accompagnait nos joies et nos peines dans le mystérieux silence de l'attente et les murmures de son retour...

J'avais passé une partie de mon existence à l'attendre et elle nous avait donné une seconde fois vie.

Attendre de la retrouver. Attendre de la rencontrer. Attendre qu'elle revienne.

Attendre.

Comprendront-ils avant de rendre l'âme que toute leur vie s'est jouée à l'instant de l'unique et absolue rencontre ?

Une fraction de seconde qui a décidé de tout.

Écoutez !...

Le grincement d'une porte de garage qui annonce la bonne nouvelle !

Un paysage étrange, une odeur d'herbe fraîche, des arbres révérends, et inquiets, qui se courbaient sur les lignes blanches, s'inclinaient à notre passage. Entendez ce chant lointain que nous rejoignions à tire-d'aile lorsque, autour, tout s’éteignait sur un coucher rose pour s'offrir au bleu de la nuit. La route... Et, à l'horizon, une voûte de briques rouges. Ces longs retours vers un foyer sans vie, un château vide, plaisant comme un bouge. Ses cheveux et sa moue. Le temps qui se roule dans ses mèches vénitiennes. Le bitume qui mange le soleil ; la fumée par la fenêtre. Et sa main glacée, posée sur la mienne le temps du voyage... où d'autre rencontrer « Dieu » que dans ce défilé de paysages muets où il n'y avait qu'elle et moi ? Rien ici ne pouvait nous atteindre, ne pouvait me la ravir. Le mouvement perpétuel de ce temps suspendu, de cet amour silencieux s'enfonçant dans la nuit, nous offrait une amoureuse et fidèle sérénité. Théurge, j’apposais ma main sur sa nuque pour la soulager. Les maléfices de la division et rumeurs de la séparation ne pouvaient se joindre à cette union éphémère et réunion momentanée, s'embarquer dans cette sphère protectrice traçant comme une étoile filante implorant un vœu au Ciel... Le doute ne s’immisçait dans ce silence intime et complice que grimé de grandes et belles certitudes... Il faut avancer, ne jamais s'arrêter dans l'immobilité des bruyantes habitudes...

Dieu que je l'aimais ; jusqu'à l'oubli de moi-même...

***

J'avais vingt-huit ans et des prières quand nous nous sommes rencontrés ; elle est venue à moi et je l'ai reconnue. Tout dansait.

Il paraît que l'on ne connaît jamais vraiment quelqu'un ?... ou, peut-être, connaissons tout de lui depuis le début ?... bien avant que tout ne commence ?... Ce que nous ne voulons pas voir ?...

Le secret de la trahison à venir fut pourtant bien gardé.

Nous n'étions pas d'ici.

J'étais dans une période creuse de ma vie vouée à l’inexistence. J'accusais une déception faussement amoureuse – dont nous ne parlerons pas ici ; ou peut-être plus loin.

Je terminais l'écriture d'un premier roman qui racontait l'histoire des « sans-sang ». Je partageais l'ivresse de noirceur de ces maîtres incultes ; des calices remplis d'un épais liquide tourmaline.

Elle est venue m'apporter un petit plat et partager avec moi ce repas un soir où j'avais faim. Maigre et gracieuse. Singulière et paradoxale. Affirmée !... et pourtant pas très sûre d'elle. Nous nous connaissions à peine ; je désirais qu'elle reste avant même qu'elle n'arrive. Elle avait toujours été là. Elle est restée.

Mon intuition m'avait souvent parlé d'elle. Je la rencontrais enfin.

Elle avait trente-six ans et des lumières. Cette « dernière nuit » fut la première d'une plus grande Nuit. Nous ne nous sommes plus quittés.

Le 21 juin 2021, jour du solstice boréal, au zénith d'un soleil noir, je me suis brusquement réveillé, extirpé de ce rêve par les entrailles après une douzaine d'années d'un mariage céleste. Depuis plusieurs mois nous faisions chambre à part et je dormais avec ses ombres ; couchais avec nos ténèbres. Je mourais de chagrin dans l'écrin de notre recommencement.

Je suis parti. La mort dans l'âme.

Elle avait fui mon départ quelques minutes avant la Fin. Je ne la connaissais pas lâche. Je la découvrais indigne de tout ce que nous avions été. Nous ne nous sommes jamais revus. J'ai vu la beauté. La beauté nue, cruelle, obscure.

J'ai quarante-trois ans au moment où j'écris ces lignes, voilà bientôt deux ans que je patiente, que j'attends silencieusement son pardon sans plus l'attendre, sans aucun espoir.

Affranchi.

Le pardon.

Tout ce qui manque.

Tout ce qui a sans doute manqué ; par trop de fierté.

Il ne manquait pas d'amour.

La fierté inflige à l'amour des tortures d'intransigeance. Des tortures sophistiquées. Elle endurcit notre cœur avant de le transpercer. Nous désirons pardonner l'unique et absolu amour mais nous l'abandonnons lâchement. Nous martelons vigoureusement la paroi fragile de ce cœur adoré avec le marteau de notre fierté, rancunes et rancœurs qui s'accordent de rage. « Marteau de la fierté » qui veut se faire entendre de ses pointes effilées et assoiffées de sang. Et ce cœur commence à se fissurer, à craquer, à saigner. Nous abandonnons l'être aimé comme nous avons abandonné et enterré Dieu, à coups de masse, interdisant toute renaissance, tout renouveau, tout recommencement...

On se trouve toutes les excuses pour saigner à blanc ce cœur rouge et ardent qui ne bat que pour nous. On enfonce le clou des non-dits. On ne culpabilise même pas de tuer froidement ce cœur chaud.

Une fois ce meurtre accompli, il ne nous reste plus qu'à mourir lentement aux « mensonges à elle-même » de notre fierté. La fierté est orgueilleuse, menteuse, hypocrite. Nous voulions accueillir l'être aimé dans nos bras pour le consoler de nos outrages mais notre fierté, têtue et bornée, nous en empêche... et nous fuyons.

Que fuyons-nous si ce n'est nous-même ?

Fierté criminelle, meurtrière, que même l'orgueil redoute. Tueuse d'âme. Je balade le cadavre de la mienne comme Dali son tamanoir.

Elle m'avait souvent prévenu que l'amour ne suffit pas et qu'il n'y a que des « preuves d'amour ». J'étais d'accord. Elle était, de fait, prévenue elle aussi.

J'ai perdu, en ces années d'innocence où je n'avais qu'Elle et Dieu, le goût de tous les sels et sucres de l'existence.

Le temps de la vie que seule la mort mesure n'est le recueil que de quelques battements de cœur dont elle a écrit l'essentiel avec ses mains de fileuse.

J'existais « quelque part » avant de faire l'expérience du vivant, de chercher la moitié de cet être, de retrouver N.

Je ne suis descendu sur terre que pour la rencontrer – pour quoi d'autre ?

Que pouvais-je en faire de l'argile et la glaise ?

Je n'ai vécu qu'à travers elle. Avant elle, je n'étais qu'une ombre. Après elle, je n'ai plus d'ombre. Plus rien d'obscur ou d'occulte ne traîne derrière moi. Plus noire que la Nuit, plus claire que le Jour. Suivez-la !

Elle va bien où elle veut.

Vous ne me trouverez au bout que par hasard. Un hasard des plus sournois. Le genre de hasard qui fait la vie pour mieux la défaire.

C'est l'ombre de moi-même, libre, émancipée, qui chante ici sa peine que d'autres nuées ne pourraient crier. Une ombre décharnée, déplumée, absente à elle-même ; planante ; menaçante. De la même manière que je suis absent de mon propre chagrin et un danger pour moi-même. Je ne peux l'ignorer et mentir sur cet état civil. Mentir sur ce que je suis devenu d'ombre sans ombre. Une ombre en lambeaux de lumière qui n'en fait plus qu'à sa tête. Je ne peux cacher cette ombre qui n'est plus. Cela me coûte sur tous les plans de la vie que mon existence a congédié aux enfers. « Aux enfers » de l'absence et du silence de N.

Les spectres qui tournent autour de vous, attirés par cette ombre claire-obscure, qui rayonne de mensonges, vous reprochent de l’étreindre à travers eux. Ils sont présomptueux. Mais ils sont moins méchants et dangereux qu'ils ne s'en donnent mauvais air, affreusement jaloux de n'avoir connu l'amour et de s'être fait piéger par le reste de lumière qui émanait de votre ombre.

Je n'entretiens de relation avec ces petites ténèbres que pour leur apprendre à bien mourir ; moi qui suis déjà mort. Je les prends au mot de l'amour, pour leur montrer que l'amour est mort. J'aime jouer l'amoureux. J'ai fini par leur faire peur. Les surprendre à leur propre jeu d'ombres. Elles qui n'ont jamais aimé et n'ont jamais été aimées. Que peuvent-elles savoir de l'amour ?

Maintenant, c'est moi qui hante les cauchemars qu'elles avaient fomentés comme une conspiration contre mon ombre et moi.

Idiotes !

Je les traque, les débusque et les capture. Un jeu d'enfant. Je ris de voir ces affamées, prêtes à se jeter sur moi, se défiler dès que j'ouvre l’œil. Se cacher dans le fond de la cage dans laquelle je les ai enfermées, forcé de les nourrir.

***

Mon ange...

Aux confins de l'univers, je poursuivais ton étoile tombée sur terre ; fine poussière... depuis les origines de la création, où nous avons été présentés avant d'être séparés, je te cherchais, et nous sommes nés pour nous retrouver, nous rencontrer, nous reconnaître.

Trop tard sans doute.

Se retrouver, se rencontrer et se reconnaître est une grâce accordée par le destin ; par le plus grand des hasards et la plus haute des coïncidences. Ce plus grand hasard et plus haute coïncidence qui font rougir les instincts et pâlir les intuitions les plus élevées. Ah !... ces arrogantes intuitions des prophètes et des poètes, qui les rongent de l'intérieur et glacent leurs sangs, puis ils s'enflamment pour ne pas mourir de froid. « Qui les rongent de l'intérieur » car ils ne pourront jamais savoir d'où vient cette plus grande intuition de l' « amour absolu ».

Elle naquit pour sauver le monde.

Elle fit l'expérience de la vie avant que mon âme ne s'écrase et s'effondre en elle. J'hésitais à m'y glisser, dans cette peau d'homme ; irrésistiblement attiré vers cette planète bleue où elle grandissait sans moi. J'étais libre en Dieu. J'avais le choix d'y rester, de la laisser seule. J'ai chuté, entamé cette descente pour ne trouver que néant. Poursuivi ce rêve pour ne trouver que l'absence. L'expérience du vivant à sa recherche ne m'inspire plus que dégoût. Je maudis ma naissance et notre rencontre.

Mon Dieu ! Tu avais décidé à l'avance pour nous deux. Je me suis laissé tomber dans cette impossible matière pour finir, à nouveau, séparé de toi.

Je ne t'ai jamais abandonné. Durant vingt-huit années, je t'ai cherché, sans relâche...

Je marchais sur tes traces, trouvais quelques indices, rassemblais les faisceaux de preuves. L'enquête avançait. Tu n'étais plus très loin. Je ne pourrai décrire la noirceur du temps passé à te rechercher, l'amertume de sa lie. Vin et vent noirs.

La Nuit est trop claire pour moi.

Tu leur diras, chair de ma chair, que ça n'était pas par faiblesse ou lâcheté que je suis parti... que j'étais bien le seul à pouvoir moi-même me vaincre et que je n'ai pas lésiné sur les moyens pour m’anéantir...

Effondré en toi.

Invaincu.

Je sais qu'il le faudrait. Qu'il faut commencer par soi-même se pardonner pour pouvoir blablabla blablabla blablabla. Mais, j'ai décidé, puisque c'est le seul choix dont je dispose, de ne pas m'accorder moi-même ce premier pardon avant que tu ne me l'accordes.

Tu parles d'un choix !

On ne peut soi-même se pardonner. On ne se pardonne qu'à deux.

Attendre ton pardon... et puis mourir.

17/01/2026

Supprimer le problème du néant (Daria Douguine)

Daria « Platonova » Douguine, Optimisme eschatologique, Partie IV – Fragments philosophiques et l'involution de la modernité, L'univers voluptueux de Lucrèce, Supprimer le problème du néant, pp. 388-390, aux éditions Ars Magna (Les Ultras)

 

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Il est révélateur que le poème commence par un hymne à Vénus, la mère d’Énée et, par conséquent, de tous les Romains :

 

« Mère des Romains, joie des dieux et des hommes, Vénus, dispensatrice de vie, qui sous les planètes et les étoiles, visite la mer couverte de navires, la terre vêtue de blé, toujours, car c'est par toi que tout ce qui naît st obtenu, créé, mis au monde pour voir le Soleil. »

 

La déesse de la volupté, des joies corporelles et des plaisirs n'est pas choisie ici par hasard : ce sont ces qualités qui constituent la norme philosophique de l'éthique épicurienne, celle de l'homo voluptas. L'anthropologie de cet « homme voluptueux » constitue le monde dans lequel cet homme serait à l'aise. Ce monde repose sur les postulats suivants, décrits avec élégance tout au long du poème :

 

« [...par la nature et ses lois] Et c'est là son premier principe, à partir duquel nous prenons notre départ : rien n'a jamais été par miracle à partir de rien. »

 

Le problème du néant est ainsi éliminé une fois pour toutes. Le monde nous est donné immédiatement comme une infinité réelle qui se meut dynamiquement par et en elle-même. Le plaisir est ce qui est « en et de soi ». L'absence du néant est la garantie philosophique du bonheur épicurien.

 

« Et maintenant, ajoutez ceci : la nature décompose toutes choses en leurs atomes ; rien ne meurt dans le néant. Puisque rien n'est créé à partir de rien, rien ne disparaît. »

 

Cela inspire à Lucrèce un optimisme fondamental. Lucrèce défend l'absence de mort irréversible avec une fois dans la bonté de la nature :

 

« Car si une chose était mortelle dans toutes ses parties, elle serait emportée, disparaîtrait de la vue, car il ne serait pas nécessaire d'utiliser la force pour arracher une partie d'une autre, ou pour dissoudre leurs liens. Mais les choses sont faites d'atomes ; elles sont stables jusqu'à ce qu'une force vienne, les frappe fort et les divise, ou s'infiltre dans leurs parties intérieures et les fasse éclater, la nature n'effectue aucune destruction à nos yeux. »

 

Vient ensuite une autre référence intéressante à Vénus, la mère de la volupté identifiée à la « nature » :

 

« D'ailleurs, prenez les choses que le temps efface par le vieillissement : si, à leur mort, leur matière était entièrement consommée, d'où Vénus tirerait-elle les animaux pour leur donner la vie selon leur espèce, et la Terre, la magicienne, les multiplie-t-elle et les nourrit-elle selon leur espèce ? D'où les sources natales et les fleuves lointains pourraient-ils alimenter la mer ? D'où l'éther nourrit-il les étoiles ? Car tout ce qui a une masse mortelle a depuis longtemps été épuisé au fil du temps infini qui s'écoule. Mais si la matière dont cette somme de choses est constituée a traversé les âges vides, elle est certainement dotée d'une nature immortelle. Rien, par conséquent, ne peut être réduit à néant. »

29/08/2025

Vouloir-guérir (Philippe Muray), première partie

Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, La dixneuviémité, 3. Vouloir-guérir, pp. 77-93, tel Gallimard

 

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A peine le dogme de la résurrection chrétienne des corps avait-il plongé aux oubliettes, tandis que montait à l'horizon la religion du mort éternel qui va parler pour ne rien dire, que la certitude d'être malade et la volonté de guérir devenaient les orientations fondamentales du nouveau réseau social.

 

Guérir veut dire qu'on croit qu'on est malade. Croire qu'on est malade signifie qu'on imagine qu'on pourrait guérir. Qu'on va se donner les moyens pour. Dévaliser la pharmacie. Inventer la sécurité obligatoire comme brochage des rapports sociaux. La remboursée à 100%. Ce remboursement lui-même devient l'épopée du social. Ce qui arrive au social. Sa vérité métaphysique. C'est une idée neuve dans le monde. Peut-être l'une de ses plus frappantes nouveautés. Jusque-là, en effet, les hommes ne s'étaient pas encore permis d'imaginer qu'ils pouvaient être remboursés de quoi que ce soit...

 

Considérer le monde comme malade, c'est se faire à l'idée qu'il pourrait ne pas l'être. Que ça pourrait finir. Qu'on pourrait être heureux. Et pas seulement dans des îlots passagers. Pas par surprise. Que ça pourrait se répéter comme une expérience de physique. Que le bonheur est organisable. Qu'il y a des solutions plus ou moins satisfaisantes. Des remèdes de bonne femme et des techniques de pointe.

 

C'est cesser de penser, comme on l'a fait à travers une si longue portion de l'Histoire, que le monde serait au contraire, en soi, une maladie radicale et irrémédiable, du moins ici et maintenant. L'excès même de la maladie. Son hyperréalité de base.

 

Impossible de saisir dans sa vivante vibration pathétique la grande entreprise littéraire médicale dixneuviémiste si l'on a pas à l'esprit cette ruée générale vers la guérison. Dont il n'y a d'ailleurs pas à tirer la moindre ironie. L'enfer derrière est si violent, si perceptible... Torpeurs ou frénésies. Ramollissement cérébral ou paralysie agitante. Hystérie. La médecine donc, et pas seulement cette branche de la médecine qu'on appelle justement la médecine, devient le moteur inconscient majeur de l'organisation du groupe humain. D'ailleurs, jamais autant qu'au 19e siècle on ne s'était penché avec générosité sur le malheur des hommes et sur la faon dont s'écrivait corporellement ce malheur. Progrès de la recherche ; localisation cérébrale du langage ; expérience sur l'hystérie, catalepsie, suggestion hypnotique. Doctrine de Pasteur. Origine microbienne des maladies. Sérums, vaccins, injections dans l'organisme de sang animal. Rapprochement des règnes. Compromis historique après le grand divorce chrétien des espèces. La longue malfaisance du fanatisme catholique, d'ailleurs issu directement des interdits bibliques du Lévitique, sur la séparation absolue entre bêtes et humains... Mais dans les couloirs du Centre dixneuvièmiste de la Recherche scientifique, nous ne rencontrons pas seulement des spécialistes officiels. Certains laboratoires se livrent activement à des études approfondies de médecine parallèle. La médecine parallèle la plus développée est logiquement socialiste. Voici les chercheurs fouriéristes qui pratiquent l'analogie ; voici l'homéopathie enrichie par les travaux du docteur Léon Simon, militant sait-simonien ; voici les positivistes, premiers psychosomaticiens. Obsédé par la guérison du genre humain, Auguste Comte en arrive presque, génialement, à inventer une partie du freudisme cinquante ans avant Freud. En affirmant que l'activité du cerveau n'est pas isolable de celle de l'organisme. Et que les multiples maladie connues ne sont au fond que des symptômes de rupture d'un équilibre plus vaste. Il écrit ces phrases extraordinaires : « Il faut regarder comme la principale imperfection de notre organisme individuel, l'insuffisante harmonie entre le corps et le cerveau. Le cerveau pourrait, je crois, user deux corps, et peut-être trois si la succession était possible, tant sa constitution est plus stable. » Au premier tome de sa Politique positive, on trouve une classification systématique des « dix-huit fonctions intérieures du cerveau ». Il a passé trois ans, de 1846 à 1850, à y travailler. C'est son « tableau systématique de l'âme ». L'ennui est que tout cela est présenté dans l'optique de rétablissement d'une harmonie originaire qui aurait été brisée mais serait restaurable. Cette Harmonie est fondamentale dans l'économie de l'organisation dixneuviémiste. Rien ne prouve, n'est-ce pas, qu'il y aurait à la base une béance, un manque, un trou. Pourquoi pas plutôt une Harmonie oubliée ? A tous les niveaux – poétique, politique, philosophique, idéologique – de la sublimation sexuelle, le 19e st mobilisé par le militantisme de l'Harmonie. Ce qui explique d'ailleurs en partie la répulsion générale, plus tard, pour l'intervention de Freud remettant le genre humain dans son ornière de castration. Réactualisant brusquement sous d'autres noms de la dissonance qui constitue le sujet alors que celui-ci vient justement de se persuader qu'il était tombé d'une Harmonie indicible...

 

« Si on voulait la santé, on supprimerai le génie », écrit Nietzsche au printemps 1884. Curieux conditionnel : tout le monde veut la santé, voyons, personne n'a jamais voulu le génie. A ce point de mon trajet, il n'est peut-être pas indifférent de montrer l'actualité de ma démonstration en rappelant un événement récent : la grande préoccupation des Français tout de suite après une élection présidentielle par laquelle, après tant d'hésitations, tergiversations, pudeurs et faux-fuyants, ils avaient enfin réussi à s'avouer qu'ils étaient frustrés de socialisme depuis trop longtemps et qu'il fallait que ça cesse, leur grande préoccupation donc a concerné presque exclusivement pendant quelques mois la santé du chef de l’État. Malade ? Pas malade ? Atteint d'un cancer ? Propagande ? Intoxication ? On l'avait vu entrer à l’hôpital, il n'avait pas du tout bonne mine... Le socialisme se vitrifiait dans sa figure suprême de proue. Peu importe le taux de fantasmagorie ou de désinformation entrant dans cette petite fièvre publique. Ce qui est intéressant en revanche, c'est cette coïncidence entre l'arrivée au pouvoir du socialisme, son avènement, et ce fantôme brusquement agité de la maladie. Et de sa guérison. Comme si l'organisme présidentiel, à peine porté à la pointe extrême du pouvoir, s'était révélé comme un corps pratiquement posthume. Un spectre à rappeler sur terre par tous les moyens médicaux connus. Le bulletin de santé obligatoire tous les six mois constituant alors le compte rendu régulier d'une pratique typiquement nécromancienne remise au goût du jour. Qu'est-ce qu'il a ? Est-il incurable On interroge les médecins, l'ordre des médecins comme ordre du monde. Un spectre tremble derrière le socialisme, c'est celui de la maladie. Le socialisme n'est pas une maladie, mais l'illusion qu'il y aurait une maladie que l'on pourrait guérir. Salle des urgences. Odeur d'anticoagulants. Quel raccourci foudroyant, au fond, provoqué par l'exubérance quotidienne des médias, leur condensation et leur spectacularisation flamboyante de tout ! Comme un résumé, aujourd'hui, sur nos écrans, du 19e siècle lui-même...

 

Sans les progrès de la médecine, il n'y aurait peut-être pas eu de socialisme. Celui-ci épouse idéologiquement les étapes de l'entreprise de sauvetage médical des hommes. Tout cela prend naissance au 19e en même temps que les yeux s'ouvrent sur cette nouvelle catégorie à prendre en compte : la démographie. La multiplication de la population. Dont toutes les théories du pouvoir vont désormais s'occuper. Pou s'assurer d'un droit de vie et de mort sur la prolifération. Essayer de l'encourager, de la programmer. Trop nombreux ? Pas assez ? Combien ? Épidémies, hygiène, habitat, deviennent des sous-ensembles du nouvel ensemble majeur que personne ne pourra plus négliger désormais : la science démographique. L'ennuyeux, c'est qu'à se préoccuper si étroitement de la santé, on frôle d’inquiétantes tentations : c'est ainsi que naît médicalement la théorie de la dégénérescence, des sangs pourris, des sangs viciés, des souches épuisées qui ne se reproduisent plus. Des fins de races hémophiles héréditairement cariées. Les classes pourries...

 

Au fond du précipice, le racisme biologique attend son heure. Pourquoi les meilleures intentions finissent-elles si mal, si souvent ? Pourquoi le Bien se révèle-t-il finalement, la plupart du temps, que comme un prétexte ? C'était déjà l'histoire d'un de ces modestes héros que la France néglige trop d'honorer : Joseph-Igance Guillotin, le papa de guillotine. Entré dans les ordres, chez les jésuites. Défroqué. Devenu médecin. Désigné par Louis XVI pour réfuter la théorie de magnétisme animal de Mesmer. Puis député de Paris en 1789. C'est à ce titre qu'il propose la décapitation par cette machine qui portera son nom. Afin que tous les condamnés à mort jouissent d'une rigoureuse égalité dans l'application de leur peine. En même temps, il rêve que la vaccination devienne obligatoire pour tout le monde : voilé son côté vouloir-guérir. Le vaccin et le rasoir : fonts baptismaux de l'égalité. C'est-à-dire de l'anticipation, par la loi, de l'Harmonie à reconquérir...

 

Il faut lier le triomphe du vouloir-guérir comme vision du monde aux progrès de la médecine. Face à la galopade démographique dont je parlerai un peu plus loin, l'événement peut-être le pus important de l'ère. LE plus gros, donc caché par tous les écrans possible : 190 millions d'Européens en 1800, 400 millions en 1900. Au fond, il ne s'est passé que ça, et tout ce qui s'est quand même passé vient de là. De ce gonflement. De cette protubérance géante. De cette explosion de la Supernova humaine. Avec des conséquences bien sûr innombrables dans l'histoire des idées. Peut-être même serait-il possible d'évaluer celles-ci en fonction de leur capacité, ou non, de traiter le problème.Vouloir-guérir. Vouloir-s'accroître. Devenir-nombre. Croire déceler sa fin dans le nombre Toutes les sociétés avant nous ont dû trembler d'en arriver là où nous sommes, dans le multiple déchaîné par lui-même et pour lui-même. D'où leurs rites, interdits, cérémonies, sacrifices, espaces sacrés, cartographies compliquées pas du tout absurde ou aliénées ou mystifiées comme on a cru pouvoir l'affirmer. Averties au contraire intimement. Multipliant les barrières et les obstacles et les faux obstacles. Pour éviter, pour retarder les désastres consécutifs au remembrement général. A l'indifférenciation déferlante...

 

190 millions en 1800, 400 millions en 1900. Ce n'est pas une coupure, c'est une montagne. Le plissement au milieu de la durée d'un haut relief quaternaire. Une déformation brutale de l'écorce terrestre. Le soulèvement des pénéplaines. C'est à travers ce bourdonnement que doit s'observer l'apparition du discours médical. Description, symptômes, pronostic. L'allègement des souffrances dans les structures hospitalières. Ce n'est plus, mais plus du tout, le vertige gnostique du monde en tant qu'hôpital bourré d'incurables. C'est même le contraire. La maladie se localise, devient un phénomène conjurale. Un archaïsme contre nature. Comme le doute, l'ironie, le péché, l'esprit et l'esprit de péché, l'humour dans la Faute, la parodie en suspens, le paradoxe, le silence. Le tango des représentations. Au fond, il n'y a jamais face à face que deux tendances fondamentales. Ou bien on pense que l'univers est un réel à reconquérir en chassant les simulations ; ou bien on sait d'une façon ou d'une autre qu'il n'est constitué, à tous les échelons, que de représentations.

 

Dieu est mort, les dieux sont morts. Que va-t-il se passer ? On va buter, comme ça, brusquement, sur le Rien ? Non, on va sauter immédiatement de la morgue où dorment les dieux décédés aux espoirs de la médecine. Nietzsche à cet égard est le plus excitant des révélateurs. La morale chez lui est évoqué comme maladie, entrave, poison... « Nous sommes malades de valeurs morales, mais malades intéressants par profondeur et méchanceté. » Il conseille de regarder en malade des concepts plus sains ; et inversement, du haut d'une santé supérieure, de se plonger dans l'observation du travail de la décomposition et des secrets de la décadence . La santé est possibilité d'évaluation de la maladie et la maladie une mesure éventuelle de la santé. L'art du généalogiste des valeurs c'est un peu l'art du médecin. Névrose des religions... Culte de grabataires que le christianisme ! Victoire des incurables sur la santé antique.Des « malades de la vie ». Des « esclaves névrosés »... La fameuse histoire de la mort de Socrate et du coq à offrir à Esculape, justement, le dieu romain de la Médecine... Nietzsche n'apprécie pas du tout la plaisanterie de Socrate ; il y respire, dit-il, la fumée d'une odeur de carogne. L'indice du ressentiment. « Vivre c'est être longtemps malade, je dois un coq à Esculape libérateur », murmure Socrate qui va mourir. Ce qui veut dire, par une image humoristique, qu'il quitte à la fois la vie et la médecine. La vie comme médecine et la médecine comme vie. La société comme empire fébrile de la mort.

 

Le bon usage des maladies au 19e n'a évidement plus rien à voir avec celui de Pascal, c'est fini, bien fini, ça ne reviendra plus. Peut-on imaginer quelque chose qui soit plus loin du 19e que sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies ? « Vous m'avez donné la santé pour vous servir, et j'en ai fait un usage tout profane. Vous m'envoyez maintenant la maladie pour me corriger : ne permettez pas que j'en use pour vous irriter par mon impatience »... En fin de compte, le 19e puis le 20e siècle se sentent naturellement bien plus éloignés de Pascal, question guérison, que du fameux pharmakos d'Athènes qu'on entretenait et nourrissait collectivement, municipalement, jusqu'au jour où une catastrophe s'abattait sur la ville et où on le sortait, le promenait partout pour qu'il draine les germes de l'épidémie, prenne en lui le fléau avant de le chasser ou le tuer... Le pharmakos, la pharmacie, la boîte à drogues. Le tabernacle médicamenteux. La preuve grecque qu'on est malade, c'est-à-dire qu'on peut guérir. Athènes à nouveau dans le 19e. Vingt-cinq siècles économisés.

 

Flaubert n'a pas choisi par hasard pour Madame Bovary un pharmacien comme type d'homme. L'homme moderne universel. L'Homais. L'hominien derrière son comptoir. Ses bocaux rouges et verts, son quinquet, les lettres d'or de l'enseigne. Sa silhouette derrière son pupitre. Sa boutique comme le phare de Yonville, donc du monde descendu dans Yonville : « Ce qui attire le plus les yeux, c'est, en face de l'auberge du Lion d'or, la pharmacie de M. Homais ! » « Il n'y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. » C'est ainsi que le clocher de l'église s'est effacé devant les feux de Bengale des bocaux. Pendant des siècles on a vécu sous la loi ecclésiastique et celle-ci ne faisait rien pour les malades sinon prier. Attitude qui, au chevet des mourants, maintenant que la pharmacie est là, prend les dimensions d'une gaffe. Homais ne l'envoie pas dire à l'abbé Bournisien quand ils entourent Emma Bovary mourante. Sa place n'est plus là... Leur débat théologique rapide, rageur, plane exactement au niveau des capacités de perception de la théologie au 19e. Homais, à ce moment suprême, solennellement au chevet de la morte, c'est tout le monde, c'est tout mon monde, mes personnages dixneuviémistes. Remplacez-le par Hugo, remplacez-le par Michelet, par Quinet, Renan, Zola. Remplacez-le par Sand enfin. George Sand, la grande guérisseuse, l'habile doctoresse si maternelle, l'Infirmière aux doigts de fée des temps modernes. Imaginez-là à cette place, traquant Bournisien par-dessus le cadavre d'Emma dans la lueur des deux cierges et l'acculant à reconnaître que sa langue est désormais morte. Quelle scène de roman phénoménale ! La Femme du 19e plus que l'Homme. Plus que le Médecin, l'Infirmière. George Sand n'est qu'un exemple. Choisie pour sa propension célèbre à envelopper d'une tendresse souveraine les cas désespérés, les poitrines phtisiques de ses amants. Alanguissement universel des voix demandant la guérison. A ce gémissement ds souffrants il fallait bien une réponse imaginaire puisque celle du Verbe était désormais réputée inaudible. L'Infirmière est cette Réponse. En ce sens, elle est un personnage capital de la comédie des temps modernes.

 

Le groupe, la communauté réclament une politique d'urgence, un programme de politique culturelle médicale. Faire sortir la maladie. Au besoin brutalement. Le christianisme n'en a jamais proposé tant. Rien ou presque, sinon la connaissance de cette « masse de boue qu'on pare d'un léger ornement, à cause de l'âme qui y demeure », comme chantait la voix de Bossuet du haut de la chaire, longtemps avant notre ère. La théologie ne promettait qu'une sorte de résurrection des corps à laquelle finalement on ne comprend pas grand-chose. On sait surtout ce qu'elle n'est pas et ça suffit amplement. Elle ne ressemble que de très loin à la seule résurrection que pourrait accepter le genre humain. L’intégrale corps et organes avec les poils, l'estomac, les intestins. Ou alors l'autre, éthérée, transparente, ectoplasme, passe-muraille. Le boudin fécal ou les esprits. Le corps astral ou la pesanteur intestinale. Le périsprit ou péristaltique. La substance intacte ou bien l'âme. Rien de ce que l’Église proposait. Savait-elle elle-même d'ailleurs ce qu'elle voulait ? On en doute encore. On en a beaucoup discuté. Par exemple Origène, d'après ce que rapporte saint Jérôme, disait qu'il y a une double erreur à ne pas commettre : celle des « amis de la chair » et celle des hérétiques. La première consiste à penser qu'on ressuscitera avec les mêmes os, la même chair, le même sang, un ventre insatiable et des oreilles, qu'on mangera et déféquera et qu'on aura des dents. La seconde est celle des hérétiques qui n'accordent le salut qu'à l'âme et qui pensent que le « Seigneur est ressuscité à la manière d'un fantôme »... C'est la conviction de Marcion, d'Apelle et de Valentin. Qui peuvent donc figurer parmi les saints patrons de l'espérance occulte. Ainsi que quelqu'un qui, dit encore saint Jérôme, porte un nom de fou puisqu'il s'appelle Mani. Ici l'illustre docteur se permet un jeu de mot superbe sur le nom de Mani rapproché de mania, folie. L'hérésie manichéenne ou monomanichéenne... Ou encore : la psychose manichéeno-dépressive... Ni fantôme ni vraiment organisme, dit le christianisme, et saint Jérôme poursuit : dans chaque semence, Dieu « a inséré un certain “ génie ” qui contient les matières futures dans les principes de la moelle ». Dans le « génie » des corps, subsistent les principes de résurrection. Car « on sème de la honte et il lèvera la gloire, on sème de la faiblesse et il lèvera un corps spirituel », ainsi qu'il est dit dans I Co 15, 42-43. Il y aura transfiguration, mais sûrement pas répétition du même, qu'il soit opaque ou transparent.

 

Le corps glorieux chrétien, c'est-à-dire la forme exemplaire de la super-guérison, appartient de toute évidence à une catégorie extérieure aux principes du vouloir-guérir. Étrangère à l'organisation du vivant et à ses équilibres biologiques qui ne sont que le champ de bataille de la maladie. Le principe de la résurrection est résolument qualitatif, tandis que toutes les problématiques du vouloir-guérir (de sa forme transcendante – les revenants – à ses formes immanentes – la recherche en société d'une Harmonie perdue) relèvent du quantitatif. Différence entre un âge et un autre. Avec des enjeux capitaux à la clé.

 

Vouloir-guérir et art nouveau. Vouloir-guérir et socialisme. Vouloir-guérir et romantisme. Le programme du vouloir-guérir contient en lui tout mon sujet : l'occulte agrippé au social, tous deux formant un nouvel art poétique dont témoigne au plus haut point l'histoire littéraire du 19e, particulièrement son développement catholique, c'est-à-dire la plus mauvaise nouvelle jamais propagée depuis la mauvaise nouvelle chrétienne. La mauvaise nouvelle de la mauvaise nouvelle, la négations de la négation ! Qu'on a appelée pour cette raison le pessimisme de l’Église. Le fait de désespérer du seul monde sur lequel nous ayons un certitude. Que nous puissions toucher, creuser, changer. Au profit d'un autre que personne n'a jamais vu. Jésus prêchait le renoncement aux biens. Paul la virginité. Les Pères du désert recommandaient par l'exemple le mépris des valeurs sociales. Le Moyen Age codifia les lois du contemptus saeculi. Saint Pierre Damiani, saint Bernard condamnaient tout ce qui parlait au nom de la Nature. On suivait saint Bruno au désert de la Chartreuse. Les familles se défaisaient, les communautés s'effondreraient. Le filet social partait en morceaux.

 

Courage, alors, de la Renaissance, pour écraser ce complot ! Refus du refus, négation positive de la négation, confiance... Fin de la période noire de tous les comportements chrétiens criminels. De la non-assistance catholique à personne en danger.

 

Ainsi les simple gens du Moyen Age, lorsque quelqu'un était malade, pensaient plutôt à invoquer un saint qu'à appeler un médecin. Mais ces saints eux-mêmes n'étaient plus guérisseurs comme aux beaux jours de l'Antiquité ; plutôt des gestionnaires de la maladie, laquelle n'avait pas encore exactement sa fin dans la santé, mais dans cette chose impossible qu'on appelait le « salut »...

 

Pessimisme, évidement, est un mot polémique du 19e pour en finir avec le jugement de Dieu. Pessimiste, Dieu, dans la Genèse, quand il trouve que sa création est très bonne, se félicite pour son travail et jouit d'avance du déroulement ultérieur de l'univers ? Pessimiste, saint Augustin qui assurait contre Plotin que la matière n'était nullement mauvaise, qu'elle était simplement mutable, suspendue, en déséquilibre constamment sur le néant, se défaisant à chaque instant ? Tout ce qui, pour être, a besoin d'être fait est exposé à se défaire. Le péché originel a rendu l'homme susceptible de faire défection à chaque instant. De manquer, de s'effacer. Ce ne sont pas le monde ni les vivants, ni la nature, ni la matière dont les Pères de l’Église disent le plus grand mal, c'est la corruption dans l'homme, la nature ou la matière. Distinction subtile balayée par la Réforme et le jansénisme qui basculent, eux, dans le pessimisme. Qui héritent de Mani ou de Pélage, c'est-à-dire de l'impossibilité de discerner la moindre bonté dans les phénomènes. Au fond, le vouloir-guérir entre soi, en communautés. Du vouloir-guérir comme organisation politique et unification sociale.

 

Ne perdons pas de vue que toutes ces transformations théoriques baignent l'enfance de nos écrivains. Les caressent, éduquent. Depuis l'autre côté du Niagara rouge de la Révolution. Ils deviendront ou tenteront de devenir grands prêtres à cause de ça. Moins militants que sorciers. Moins écrivains que desservants. Alexandrins : poèmes-autels de Hugo. Poèmes-billards. Sonnets cabalistiques. Vers dorées. Moins le bonnet rouge sur le dictionnaire que la petite toque blanche chirurgicale sur Les secrets du Grand Albert.

 

Avec sa manière de frapper pile, de cibler la plaque névralgique, le psoriasis de l'époque, Renan exprime cette affaire impitoyablement. Lui qui pense comme tout un chacun que le Sacré-Cœur un jour deviendra le temple de l'Armistice Suprême, avec des chapelles pour chaque catégorie de victimes, lui qui attend et espère un schisme prochain dans le catholicisme, ou tout du moins la disparition de la papauté qui devrait intervenir vers 1870, lui qui estime en même temps que le progrès guérit mais que si la guérison est synonyme de progrès, le voilà qui dessine une échelle, des escaliers, on dirait la coupe d'un hôpital : au rez-de-chaussée le poète consolateur un peu confondu ; au premier l'homme de bien infirmier ; dans les étages supérieurs les vrais praticiens, les hommes de science de l'avenir. Le malade n'a qu'à suivre les flèches...