29/08/2025
Vouloir-guérir (Philippe Muray), première partie
Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, La dixneuviémité, 3. Vouloir-guérir, pp. 77-93, tel Gallimard

A peine le dogme de la résurrection chrétienne des corps avait-il plongé aux oubliettes, tandis que montait à l'horizon la religion du mort éternel qui va parler pour ne rien dire, que la certitude d'être malade et la volonté de guérir devenaient les orientations fondamentales du nouveau réseau social.
Guérir veut dire qu'on croit qu'on est malade. Croire qu'on est malade signifie qu'on imagine qu'on pourrait guérir. Qu'on va se donner les moyens pour. Dévaliser la pharmacie. Inventer la sécurité obligatoire comme brochage des rapports sociaux. La remboursée à 100%. Ce remboursement lui-même devient l'épopée du social. Ce qui arrive au social. Sa vérité métaphysique. C'est une idée neuve dans le monde. Peut-être l'une de ses plus frappantes nouveautés. Jusque-là, en effet, les hommes ne s'étaient pas encore permis d'imaginer qu'ils pouvaient être remboursés de quoi que ce soit...
Considérer le monde comme malade, c'est se faire à l'idée qu'il pourrait ne pas l'être. Que ça pourrait finir. Qu'on pourrait être heureux. Et pas seulement dans des îlots passagers. Pas par surprise. Que ça pourrait se répéter comme une expérience de physique. Que le bonheur est organisable. Qu'il y a des solutions plus ou moins satisfaisantes. Des remèdes de bonne femme et des techniques de pointe.
C'est cesser de penser, comme on l'a fait à travers une si longue portion de l'Histoire, que le monde serait au contraire, en soi, une maladie radicale et irrémédiable, du moins ici et maintenant. L'excès même de la maladie. Son hyperréalité de base.
Impossible de saisir dans sa vivante vibration pathétique la grande entreprise littéraire médicale dixneuviémiste si l'on a pas à l'esprit cette ruée générale vers la guérison. Dont il n'y a d'ailleurs pas à tirer la moindre ironie. L'enfer derrière est si violent, si perceptible... Torpeurs ou frénésies. Ramollissement cérébral ou paralysie agitante. Hystérie. La médecine donc, et pas seulement cette branche de la médecine qu'on appelle justement la médecine, devient le moteur inconscient majeur de l'organisation du groupe humain. D'ailleurs, jamais autant qu'au 19e siècle on ne s'était penché avec générosité sur le malheur des hommes et sur la faon dont s'écrivait corporellement ce malheur. Progrès de la recherche ; localisation cérébrale du langage ; expérience sur l'hystérie, catalepsie, suggestion hypnotique. Doctrine de Pasteur. Origine microbienne des maladies. Sérums, vaccins, injections dans l'organisme de sang animal. Rapprochement des règnes. Compromis historique après le grand divorce chrétien des espèces. La longue malfaisance du fanatisme catholique, d'ailleurs issu directement des interdits bibliques du Lévitique, sur la séparation absolue entre bêtes et humains... Mais dans les couloirs du Centre dixneuvièmiste de la Recherche scientifique, nous ne rencontrons pas seulement des spécialistes officiels. Certains laboratoires se livrent activement à des études approfondies de médecine parallèle. La médecine parallèle la plus développée est logiquement socialiste. Voici les chercheurs fouriéristes qui pratiquent l'analogie ; voici l'homéopathie enrichie par les travaux du docteur Léon Simon, militant sait-simonien ; voici les positivistes, premiers psychosomaticiens. Obsédé par la guérison du genre humain, Auguste Comte en arrive presque, génialement, à inventer une partie du freudisme cinquante ans avant Freud. En affirmant que l'activité du cerveau n'est pas isolable de celle de l'organisme. Et que les multiples maladie connues ne sont au fond que des symptômes de rupture d'un équilibre plus vaste. Il écrit ces phrases extraordinaires : « Il faut regarder comme la principale imperfection de notre organisme individuel, l'insuffisante harmonie entre le corps et le cerveau. Le cerveau pourrait, je crois, user deux corps, et peut-être trois si la succession était possible, tant sa constitution est plus stable. » Au premier tome de sa Politique positive, on trouve une classification systématique des « dix-huit fonctions intérieures du cerveau ». Il a passé trois ans, de 1846 à 1850, à y travailler. C'est son « tableau systématique de l'âme ». L'ennui est que tout cela est présenté dans l'optique de rétablissement d'une harmonie originaire qui aurait été brisée mais serait restaurable. Cette Harmonie est fondamentale dans l'économie de l'organisation dixneuviémiste. Rien ne prouve, n'est-ce pas, qu'il y aurait à la base une béance, un manque, un trou. Pourquoi pas plutôt une Harmonie oubliée ? A tous les niveaux – poétique, politique, philosophique, idéologique – de la sublimation sexuelle, le 19e st mobilisé par le militantisme de l'Harmonie. Ce qui explique d'ailleurs en partie la répulsion générale, plus tard, pour l'intervention de Freud remettant le genre humain dans son ornière de castration. Réactualisant brusquement sous d'autres noms de la dissonance qui constitue le sujet alors que celui-ci vient justement de se persuader qu'il était tombé d'une Harmonie indicible...
« Si on voulait la santé, on supprimerai le génie », écrit Nietzsche au printemps 1884. Curieux conditionnel : tout le monde veut la santé, voyons, personne n'a jamais voulu le génie. A ce point de mon trajet, il n'est peut-être pas indifférent de montrer l'actualité de ma démonstration en rappelant un événement récent : la grande préoccupation des Français tout de suite après une élection présidentielle par laquelle, après tant d'hésitations, tergiversations, pudeurs et faux-fuyants, ils avaient enfin réussi à s'avouer qu'ils étaient frustrés de socialisme depuis trop longtemps et qu'il fallait que ça cesse, leur grande préoccupation donc a concerné presque exclusivement pendant quelques mois la santé du chef de l’État. Malade ? Pas malade ? Atteint d'un cancer ? Propagande ? Intoxication ? On l'avait vu entrer à l’hôpital, il n'avait pas du tout bonne mine... Le socialisme se vitrifiait dans sa figure suprême de proue. Peu importe le taux de fantasmagorie ou de désinformation entrant dans cette petite fièvre publique. Ce qui est intéressant en revanche, c'est cette coïncidence entre l'arrivée au pouvoir du socialisme, son avènement, et ce fantôme brusquement agité de la maladie. Et de sa guérison. Comme si l'organisme présidentiel, à peine porté à la pointe extrême du pouvoir, s'était révélé comme un corps pratiquement posthume. Un spectre à rappeler sur terre par tous les moyens médicaux connus. Le bulletin de santé obligatoire tous les six mois constituant alors le compte rendu régulier d'une pratique typiquement nécromancienne remise au goût du jour. Qu'est-ce qu'il a ? Est-il incurable On interroge les médecins, l'ordre des médecins comme ordre du monde. Un spectre tremble derrière le socialisme, c'est celui de la maladie. Le socialisme n'est pas une maladie, mais l'illusion qu'il y aurait une maladie que l'on pourrait guérir. Salle des urgences. Odeur d'anticoagulants. Quel raccourci foudroyant, au fond, provoqué par l'exubérance quotidienne des médias, leur condensation et leur spectacularisation flamboyante de tout ! Comme un résumé, aujourd'hui, sur nos écrans, du 19e siècle lui-même...
Sans les progrès de la médecine, il n'y aurait peut-être pas eu de socialisme. Celui-ci épouse idéologiquement les étapes de l'entreprise de sauvetage médical des hommes. Tout cela prend naissance au 19e en même temps que les yeux s'ouvrent sur cette nouvelle catégorie à prendre en compte : la démographie. La multiplication de la population. Dont toutes les théories du pouvoir vont désormais s'occuper. Pou s'assurer d'un droit de vie et de mort sur la prolifération. Essayer de l'encourager, de la programmer. Trop nombreux ? Pas assez ? Combien ? Épidémies, hygiène, habitat, deviennent des sous-ensembles du nouvel ensemble majeur que personne ne pourra plus négliger désormais : la science démographique. L'ennuyeux, c'est qu'à se préoccuper si étroitement de la santé, on frôle d’inquiétantes tentations : c'est ainsi que naît médicalement la théorie de la dégénérescence, des sangs pourris, des sangs viciés, des souches épuisées qui ne se reproduisent plus. Des fins de races hémophiles héréditairement cariées. Les classes pourries...
Au fond du précipice, le racisme biologique attend son heure. Pourquoi les meilleures intentions finissent-elles si mal, si souvent ? Pourquoi le Bien se révèle-t-il finalement, la plupart du temps, que comme un prétexte ? C'était déjà l'histoire d'un de ces modestes héros que la France néglige trop d'honorer : Joseph-Igance Guillotin, le papa de guillotine. Entré dans les ordres, chez les jésuites. Défroqué. Devenu médecin. Désigné par Louis XVI pour réfuter la théorie de magnétisme animal de Mesmer. Puis député de Paris en 1789. C'est à ce titre qu'il propose la décapitation par cette machine qui portera son nom. Afin que tous les condamnés à mort jouissent d'une rigoureuse égalité dans l'application de leur peine. En même temps, il rêve que la vaccination devienne obligatoire pour tout le monde : voilé son côté vouloir-guérir. Le vaccin et le rasoir : fonts baptismaux de l'égalité. C'est-à-dire de l'anticipation, par la loi, de l'Harmonie à reconquérir...
Il faut lier le triomphe du vouloir-guérir comme vision du monde aux progrès de la médecine. Face à la galopade démographique dont je parlerai un peu plus loin, l'événement peut-être le pus important de l'ère. LE plus gros, donc caché par tous les écrans possible : 190 millions d'Européens en 1800, 400 millions en 1900. Au fond, il ne s'est passé que ça, et tout ce qui s'est quand même passé vient de là. De ce gonflement. De cette protubérance géante. De cette explosion de la Supernova humaine. Avec des conséquences bien sûr innombrables dans l'histoire des idées. Peut-être même serait-il possible d'évaluer celles-ci en fonction de leur capacité, ou non, de traiter le problème.Vouloir-guérir. Vouloir-s'accroître. Devenir-nombre. Croire déceler sa fin dans le nombre Toutes les sociétés avant nous ont dû trembler d'en arriver là où nous sommes, dans le multiple déchaîné par lui-même et pour lui-même. D'où leurs rites, interdits, cérémonies, sacrifices, espaces sacrés, cartographies compliquées pas du tout absurde ou aliénées ou mystifiées comme on a cru pouvoir l'affirmer. Averties au contraire intimement. Multipliant les barrières et les obstacles et les faux obstacles. Pour éviter, pour retarder les désastres consécutifs au remembrement général. A l'indifférenciation déferlante...
190 millions en 1800, 400 millions en 1900. Ce n'est pas une coupure, c'est une montagne. Le plissement au milieu de la durée d'un haut relief quaternaire. Une déformation brutale de l'écorce terrestre. Le soulèvement des pénéplaines. C'est à travers ce bourdonnement que doit s'observer l'apparition du discours médical. Description, symptômes, pronostic. L'allègement des souffrances dans les structures hospitalières. Ce n'est plus, mais plus du tout, le vertige gnostique du monde en tant qu'hôpital bourré d'incurables. C'est même le contraire. La maladie se localise, devient un phénomène conjurale. Un archaïsme contre nature. Comme le doute, l'ironie, le péché, l'esprit et l'esprit de péché, l'humour dans la Faute, la parodie en suspens, le paradoxe, le silence. Le tango des représentations. Au fond, il n'y a jamais face à face que deux tendances fondamentales. Ou bien on pense que l'univers est un réel à reconquérir en chassant les simulations ; ou bien on sait d'une façon ou d'une autre qu'il n'est constitué, à tous les échelons, que de représentations.
Dieu est mort, les dieux sont morts. Que va-t-il se passer ? On va buter, comme ça, brusquement, sur le Rien ? Non, on va sauter immédiatement de la morgue où dorment les dieux décédés aux espoirs de la médecine. Nietzsche à cet égard est le plus excitant des révélateurs. La morale chez lui est évoqué comme maladie, entrave, poison... « Nous sommes malades de valeurs morales, mais malades intéressants par profondeur et méchanceté. » Il conseille de regarder en malade des concepts plus sains ; et inversement, du haut d'une santé supérieure, de se plonger dans l'observation du travail de la décomposition et des secrets de la décadence . La santé est possibilité d'évaluation de la maladie et la maladie une mesure éventuelle de la santé. L'art du généalogiste des valeurs c'est un peu l'art du médecin. Névrose des religions... Culte de grabataires que le christianisme ! Victoire des incurables sur la santé antique.Des « malades de la vie ». Des « esclaves névrosés »... La fameuse histoire de la mort de Socrate et du coq à offrir à Esculape, justement, le dieu romain de la Médecine... Nietzsche n'apprécie pas du tout la plaisanterie de Socrate ; il y respire, dit-il, la fumée d'une odeur de carogne. L'indice du ressentiment. « Vivre c'est être longtemps malade, je dois un coq à Esculape libérateur », murmure Socrate qui va mourir. Ce qui veut dire, par une image humoristique, qu'il quitte à la fois la vie et la médecine. La vie comme médecine et la médecine comme vie. La société comme empire fébrile de la mort.
Le bon usage des maladies au 19e n'a évidement plus rien à voir avec celui de Pascal, c'est fini, bien fini, ça ne reviendra plus. Peut-on imaginer quelque chose qui soit plus loin du 19e que sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies ? « Vous m'avez donné la santé pour vous servir, et j'en ai fait un usage tout profane. Vous m'envoyez maintenant la maladie pour me corriger : ne permettez pas que j'en use pour vous irriter par mon impatience »... En fin de compte, le 19e puis le 20e siècle se sentent naturellement bien plus éloignés de Pascal, question guérison, que du fameux pharmakos d'Athènes qu'on entretenait et nourrissait collectivement, municipalement, jusqu'au jour où une catastrophe s'abattait sur la ville et où on le sortait, le promenait partout pour qu'il draine les germes de l'épidémie, prenne en lui le fléau avant de le chasser ou le tuer... Le pharmakos, la pharmacie, la boîte à drogues. Le tabernacle médicamenteux. La preuve grecque qu'on est malade, c'est-à-dire qu'on peut guérir. Athènes à nouveau dans le 19e. Vingt-cinq siècles économisés.
Flaubert n'a pas choisi par hasard pour Madame Bovary un pharmacien comme type d'homme. L'homme moderne universel. L'Homais. L'hominien derrière son comptoir. Ses bocaux rouges et verts, son quinquet, les lettres d'or de l'enseigne. Sa silhouette derrière son pupitre. Sa boutique comme le phare de Yonville, donc du monde descendu dans Yonville : « Ce qui attire le plus les yeux, c'est, en face de l'auberge du Lion d'or, la pharmacie de M. Homais ! » « Il n'y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. » C'est ainsi que le clocher de l'église s'est effacé devant les feux de Bengale des bocaux. Pendant des siècles on a vécu sous la loi ecclésiastique et celle-ci ne faisait rien pour les malades sinon prier. Attitude qui, au chevet des mourants, maintenant que la pharmacie est là, prend les dimensions d'une gaffe. Homais ne l'envoie pas dire à l'abbé Bournisien quand ils entourent Emma Bovary mourante. Sa place n'est plus là... Leur débat théologique rapide, rageur, plane exactement au niveau des capacités de perception de la théologie au 19e. Homais, à ce moment suprême, solennellement au chevet de la morte, c'est tout le monde, c'est tout mon monde, mes personnages dixneuviémistes. Remplacez-le par Hugo, remplacez-le par Michelet, par Quinet, Renan, Zola. Remplacez-le par Sand enfin. George Sand, la grande guérisseuse, l'habile doctoresse si maternelle, l'Infirmière aux doigts de fée des temps modernes. Imaginez-là à cette place, traquant Bournisien par-dessus le cadavre d'Emma dans la lueur des deux cierges et l'acculant à reconnaître que sa langue est désormais morte. Quelle scène de roman phénoménale ! La Femme du 19e plus que l'Homme. Plus que le Médecin, l'Infirmière. George Sand n'est qu'un exemple. Choisie pour sa propension célèbre à envelopper d'une tendresse souveraine les cas désespérés, les poitrines phtisiques de ses amants. Alanguissement universel des voix demandant la guérison. A ce gémissement ds souffrants il fallait bien une réponse imaginaire puisque celle du Verbe était désormais réputée inaudible. L'Infirmière est cette Réponse. En ce sens, elle est un personnage capital de la comédie des temps modernes.
Le groupe, la communauté réclament une politique d'urgence, un programme de politique culturelle médicale. Faire sortir la maladie. Au besoin brutalement. Le christianisme n'en a jamais proposé tant. Rien ou presque, sinon la connaissance de cette « masse de boue qu'on pare d'un léger ornement, à cause de l'âme qui y demeure », comme chantait la voix de Bossuet du haut de la chaire, longtemps avant notre ère. La théologie ne promettait qu'une sorte de résurrection des corps à laquelle finalement on ne comprend pas grand-chose. On sait surtout ce qu'elle n'est pas et ça suffit amplement. Elle ne ressemble que de très loin à la seule résurrection que pourrait accepter le genre humain. L’intégrale corps et organes avec les poils, l'estomac, les intestins. Ou alors l'autre, éthérée, transparente, ectoplasme, passe-muraille. Le boudin fécal ou les esprits. Le corps astral ou la pesanteur intestinale. Le périsprit ou péristaltique. La substance intacte ou bien l'âme. Rien de ce que l’Église proposait. Savait-elle elle-même d'ailleurs ce qu'elle voulait ? On en doute encore. On en a beaucoup discuté. Par exemple Origène, d'après ce que rapporte saint Jérôme, disait qu'il y a une double erreur à ne pas commettre : celle des « amis de la chair » et celle des hérétiques. La première consiste à penser qu'on ressuscitera avec les mêmes os, la même chair, le même sang, un ventre insatiable et des oreilles, qu'on mangera et déféquera et qu'on aura des dents. La seconde est celle des hérétiques qui n'accordent le salut qu'à l'âme et qui pensent que le « Seigneur est ressuscité à la manière d'un fantôme »... C'est la conviction de Marcion, d'Apelle et de Valentin. Qui peuvent donc figurer parmi les saints patrons de l'espérance occulte. Ainsi que quelqu'un qui, dit encore saint Jérôme, porte un nom de fou puisqu'il s'appelle Mani. Ici l'illustre docteur se permet un jeu de mot superbe sur le nom de Mani rapproché de mania, folie. L'hérésie manichéenne ou monomanichéenne... Ou encore : la psychose manichéeno-dépressive... Ni fantôme ni vraiment organisme, dit le christianisme, et saint Jérôme poursuit : dans chaque semence, Dieu « a inséré un certain “ génie ” qui contient les matières futures dans les principes de la moelle ». Dans le « génie » des corps, subsistent les principes de résurrection. Car « on sème de la honte et il lèvera la gloire, on sème de la faiblesse et il lèvera un corps spirituel », ainsi qu'il est dit dans I Co 15, 42-43. Il y aura transfiguration, mais sûrement pas répétition du même, qu'il soit opaque ou transparent.
Le corps glorieux chrétien, c'est-à-dire la forme exemplaire de la super-guérison, appartient de toute évidence à une catégorie extérieure aux principes du vouloir-guérir. Étrangère à l'organisation du vivant et à ses équilibres biologiques qui ne sont que le champ de bataille de la maladie. Le principe de la résurrection est résolument qualitatif, tandis que toutes les problématiques du vouloir-guérir (de sa forme transcendante – les revenants – à ses formes immanentes – la recherche en société d'une Harmonie perdue) relèvent du quantitatif. Différence entre un âge et un autre. Avec des enjeux capitaux à la clé.
Vouloir-guérir et art nouveau. Vouloir-guérir et socialisme. Vouloir-guérir et romantisme. Le programme du vouloir-guérir contient en lui tout mon sujet : l'occulte agrippé au social, tous deux formant un nouvel art poétique dont témoigne au plus haut point l'histoire littéraire du 19e, particulièrement son développement catholique, c'est-à-dire la plus mauvaise nouvelle jamais propagée depuis la mauvaise nouvelle chrétienne. La mauvaise nouvelle de la mauvaise nouvelle, la négations de la négation ! Qu'on a appelée pour cette raison le pessimisme de l’Église. Le fait de désespérer du seul monde sur lequel nous ayons un certitude. Que nous puissions toucher, creuser, changer. Au profit d'un autre que personne n'a jamais vu. Jésus prêchait le renoncement aux biens. Paul la virginité. Les Pères du désert recommandaient par l'exemple le mépris des valeurs sociales. Le Moyen Age codifia les lois du contemptus saeculi. Saint Pierre Damiani, saint Bernard condamnaient tout ce qui parlait au nom de la Nature. On suivait saint Bruno au désert de la Chartreuse. Les familles se défaisaient, les communautés s'effondreraient. Le filet social partait en morceaux.
Courage, alors, de la Renaissance, pour écraser ce complot ! Refus du refus, négation positive de la négation, confiance... Fin de la période noire de tous les comportements chrétiens criminels. De la non-assistance catholique à personne en danger.
Ainsi les simple gens du Moyen Age, lorsque quelqu'un était malade, pensaient plutôt à invoquer un saint qu'à appeler un médecin. Mais ces saints eux-mêmes n'étaient plus guérisseurs comme aux beaux jours de l'Antiquité ; plutôt des gestionnaires de la maladie, laquelle n'avait pas encore exactement sa fin dans la santé, mais dans cette chose impossible qu'on appelait le « salut »...
Pessimisme, évidement, est un mot polémique du 19e pour en finir avec le jugement de Dieu. Pessimiste, Dieu, dans la Genèse, quand il trouve que sa création est très bonne, se félicite pour son travail et jouit d'avance du déroulement ultérieur de l'univers ? Pessimiste, saint Augustin qui assurait contre Plotin que la matière n'était nullement mauvaise, qu'elle était simplement mutable, suspendue, en déséquilibre constamment sur le néant, se défaisant à chaque instant ? Tout ce qui, pour être, a besoin d'être fait est exposé à se défaire. Le péché originel a rendu l'homme susceptible de faire défection à chaque instant. De manquer, de s'effacer. Ce ne sont pas le monde ni les vivants, ni la nature, ni la matière dont les Pères de l’Église disent le plus grand mal, c'est la corruption dans l'homme, la nature ou la matière. Distinction subtile balayée par la Réforme et le jansénisme qui basculent, eux, dans le pessimisme. Qui héritent de Mani ou de Pélage, c'est-à-dire de l'impossibilité de discerner la moindre bonté dans les phénomènes. Au fond, le vouloir-guérir entre soi, en communautés. Du vouloir-guérir comme organisation politique et unification sociale.
Ne perdons pas de vue que toutes ces transformations théoriques baignent l'enfance de nos écrivains. Les caressent, éduquent. Depuis l'autre côté du Niagara rouge de la Révolution. Ils deviendront ou tenteront de devenir grands prêtres à cause de ça. Moins militants que sorciers. Moins écrivains que desservants. Alexandrins : poèmes-autels de Hugo. Poèmes-billards. Sonnets cabalistiques. Vers dorées. Moins le bonnet rouge sur le dictionnaire que la petite toque blanche chirurgicale sur Les secrets du Grand Albert.
Avec sa manière de frapper pile, de cibler la plaque névralgique, le psoriasis de l'époque, Renan exprime cette affaire impitoyablement. Lui qui pense comme tout un chacun que le Sacré-Cœur un jour deviendra le temple de l'Armistice Suprême, avec des chapelles pour chaque catégorie de victimes, lui qui attend et espère un schisme prochain dans le catholicisme, ou tout du moins la disparition de la papauté qui devrait intervenir vers 1870, lui qui estime en même temps que le progrès guérit mais que si la guérison est synonyme de progrès, le voilà qui dessine une échelle, des escaliers, on dirait la coupe d'un hôpital : au rez-de-chaussée le poète consolateur un peu confondu ; au premier l'homme de bien infirmier ; dans les étages supérieurs les vrais praticiens, les hommes de science de l'avenir. Le malade n'a qu'à suivre les flèches...
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27/08/2025
Gnon et Ooon (Nick Land)
Nick Land, Xenosystems – Qu'est-ce que la Néoréaction ?, Chapitre III – Extérieur, Gnon et Ooon, pp. 184-187, aux éditions du Royaume

13 Septembre 2013
Twitter incite ses utilisateurs à compter les caractères, numérisant ainsi le langage. Bien que ce phénomène ne bascule que rarement dans les extravagances plus poussées du qabbalisme exotique, il oriente subtilement l'intelligence dans cette direction. Même lorsque la question posée est purement booléenne – le message rentre-t-il dans un tweet, ou non ? – les mots acquièrent une signification supplémentaire, liée uniquement à leurs propriétés numériques. De cette façon, une expression est temporairement quantifiée de manière élémentaire, le compteur de la zone de tweet agissant comme un compte à rebours vers zéro, avant de passer en négatif en cas de dépassement. Twitter encourage donc une pratique sémiotique hautement codifiée, tout en la dissimulant sous une couche technologique, incarnant de façon précise un analogue du rituel hermétique.
Le qabbalisme, science des mystères, apparaît comme un compagnon naturel de toute incursion dans l’horreur. Il possède aussi une inclination intrinsèquement réactionnaire, en raison de son ultra-traditionalisme et de son attachement au principe de révélation hiérarchique. Son histoire concrète constitue un exemple inégalé d'auto-catalyse spontanée née de conventions arithmétiques disparates. Toutefois, cet article se limite à une introduction sommaire à sa supposition intellectuelle fondamentale, comme si elle avait émergé d'une philosophie implicite (ce qui n'est pas le cas). Nous essaierons de rendre cela cohérent, malgré l'essence même de sa nature dissidente.
Dans la tradition abrahamique, la Parole de Dieu précède la création. Dans la mesure où les Écritures consignent fidèlement cette Parole, elles représentent un niveau de réalité plus fondamental que celui de la nature, que le « livre de la nature » référence comme la clé de sa signification ultime. Le déroulement de la création dans le temps reflète un récit tracé dans l'éternité, où l'histoire et providence divine sont inextricablement liées. Il ne saurait y avoir d'accidents ou de coïncidences véritables.
Le Livre de la Création est à la fois lisible et intelligible. Il peut être déchiffré, et il raconte une histoire. Les querelles acerbes entre orthodoxie religieuse et science naturelle qui ont émergé à l'époque moderne risquent d'occulter ces continuités profondes, présentant le conflit entre « croyance » et « incrédulité » comme une querelle familiale. Cela est illustré de manière éclatante dans la célèbre déclaration de Francis Bacon : « Mon unique souhait terrestre est... d'étendre les frontières désespérément étroites de la domination l'homme sur l'univers jusqu'à leurs limites promises... [la nature sera] asservie, traquée dans ses retraites, mise en accusation et torturée pour dévoiler ses secrets. » Il est indéniable que la nature peut parler et a une histoire à raconter.
Sans prendre parti dans cette querelle, nous nous référons de façon neutre à Gnon (« nature ou Dieu de la nature »), mettant de côté toute dialectique, pour nous orienter dans une direction différente. La distinction à établir n'oppose pas croyance et incrédulité, mais différencie plutôt religion exotérique et ésotérique.
Tout système de croyance (ou d'incrédulité complémentaire) qui revendique une adhésion universelle est nécessairement de nature exotérique. A l'instar des chasseurs de sorcières ou de Francis Bacon, il déclare la guerre au secret au nom d'un culte public, dont les convictions centrales sont universellement partagées. Le Pape est le Pape, et Einstein est Einstein, parce que leur accès à la vérité que les distingue des autres hommes est – dans son essence – une propriété partagée par tous. Le sommet de la compréhension s'atteint à travers une formule publique, une véritable démocratie, au sens le plus profond et doctrinale du terme.
La religion ésotérique, pour sa part, reconnaît tout cela dans la religion exotérique. Elle valide la solidarité entre autorités doctrinales et croyances populaires, tout en se dispensant, dans la sphère privée, du culte public. Son attention discrète se détourne du masque exotérique de Gnon, pour se diriger vers l'OOon (Ordre Occulte de la nature).
L'OOon n'a pas besoin d'être gardé secret : il est secret par sa nature intrinsèque et inviolable Une simple incursion qabbalistique devrait suffire à le démontrer.
Imaginons, de manière hypothétique, qu'une intelligence surnaturelle ou des complexités obscures dans la structure topologique de terme aient imprégné d’abîmes de signification les événements apparemment superficiels du monde. Le « Livre de la Création » est alors lisible à de très nombreux niveaux différents, chaque détail insignifiant ou aléatoire des caractéristiques exotériques servant de base à des systèmes d'information plus « profonds ». Plus on creuse dans le « chaos insignifiant » de la communication exotérique, plus on accède aux signaux provenant de l'Ultime Extériorité. Puisque l' « être » est, dans son essence, un produit signalétique, cette entreprise cryptographique est inévitablement un voyage, une transmutation, et une désillusion.
L'exemple le plus documenté est l’interprétation ésotérique de la Bible hébraïque, que nous mentionnons ici dans ses caractéristiques les plus générales. L'alphabet hébreu, servant à la fois de système phonétique et de notation numérique, confère à chaque mot une valeur numérique précise. Un mot est simultanément exotérique et ésotérique, à la fois langage et nombre. Rien n'empêche un locuteur ordinaire de coder délibérément de manière numérique en écrivant ou en parlant. La clé de ce déchiffrement numérique n'est pas un secret, mais une ressource culturelle largement partagée et accessible à toute personne lettrée. Pourtant, les aspects linguistiques et arithmétiques sont souvent strictement séparés, car penser simultanément en mots et en chiffres est difficile, maintenir cette double intelligibilité prolongée est quasi impossible, et parce que cet effort semble (exotériquement) absurde. Ainsi, la praticité prévaut. Le domaine ésotérique n'est pas interdit, mais simplement supeflu.
Que la Bible hébraïque n'ai pas été intentionnellement conçue comme une composition cryptographique numérique complexe par des auteurs humains est un fait empirique que l'on peut accepter avec une confiance raisonnable. Son canal ésotérique pourrait, bien entendu, n'être rempli que de bruit, mais il est tout aussi clair qu'il est ouvert. Tout ce qui y transite, et qui n'est pas néant, ne peut provenir que de l'Extérieur. C'est précisément cette distinction réelle entre niveaux exotérique et ésotérique qui permet d'envisager l'OOon. Seules les dimensions inaccessibles à l'exotérique peuvent être exploitées par l'ésotérique pour établir une communication et se constituer. La rareté est une condition sine qua non du qabbalisme, qui ne cherche pas à convaincre les masses de quoi que ce soit, sinon peut-être de son propre non-sens. Comprendre cela est difficile dans un contexte où l'exotérisme domine.
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27/05/2025
Dieu est en suspens (NIMH)
NIMH, Traité Néoréactionnaire – Penser l'accélérationnisme, La Cité de Gnon, Dieu : Toute vérité est-elle démontrable ?, Dieu est en suspens, pp. 158/161, Éditions Hétairie

(...) Parvenus à ce stade, nous avons pu démontrer par l'usage de la raison qu'il est possible d'accepter les idées de cause finale, d'unité et d'être. Il semble qu'il existe un processus global se dirigeant vers un but. Si la cause de l'auto-organisation est dans le futur, et si un agent est dit plus intelligent qu'un autre, car il est capable de se fixer des causes plus lointaines, alors l'agent hypothétique le plus intelligent serait celui qui est capable de comprendre la cause finale de l'univers qu'il se fixerait pour but. Il serait alors tentant de nommer untel agent, Dieu, mais peut-on seulement comprendre ce que recouvre une telle terminologie ? Est-ce que le processus lui-même est cet agent ou est-il extérieur ?
Les termes « Natura naturans » et « natura naturata » de Thomas d'Aquin, qui peuvent être traduits respectivement par « nature naturante » et « nature naturée », proviennent de la philosophie médiévale inspirée directement d'Aristote. Thomas d'Aquin a utilisé ces concepts pour distinguer entre Dieu en tant que créateur actif (natura naturans) et la création elle-même (natura naturata). Cette distinction sert alors à illustrer la relation entre Dieu et l'univers. Mis peut-on pleinement affirmer l'existence d'une telle chose ?
Si nous faisions coïncider en tout point Dieu avec ce processus, alors nous obtiendrions le Deus sive Natura de Spinoza. Cette équivalence stricte ferme purement et simplement la possibilité de transcendance. Dieu est la nature, ou la nature est divine, ils se confondent et nous affirmerions qu'il ne peut rien exister par-delà cette dernière. Mais peut-on seulement affirmer une telle chose ?
Comment un auteur comme Whitehead, qui est si attaché à la logique, en arrive à parler de Dieu ? Le panenthéisme de Whitehead reconnaît de son côté une forme de transcendance divine, mais d'une manière qui maintient Dieu profondément enraciné dans le tissu même de l'existence. Il offre une voie médiane entre le théisme traditionnel et le panthéisme de Spinoza, proposant une vision du divin qui est à la fois au-delà et dans tout ce qui existe. Dans son approche, associée à la philosophie du processus, Whitehead ne perçoit pas Dieu comme un être suprême extérieur au monde, mais plutôt comme une entité intrinsèquement liée à la structure même de la réalité. Cette idée se traduit par la notion de Dieu comme le « principe d'unité », qui contribue à l'organisation et à l'ordre de l'univers tout en permettant la liberté et la créativité inhérentes au processus évolutif. En adoptant une terminologie cybernétique, on pourrait dire que Dieu fonctionne à la fois comme un produit immanent de l'ensemble des systèmes composant le monde et comme méta-système, définissant la structure de l'univers, qui exerce une rétroaction sur ces sous-systèmes en offrant les conditions initiales et les lois qui guident le processus de devenir l'univers. Cette interaction est bidirectionnelle. Pour Whitehead, le processus créatif de l'univers intrinsèquement téléologique dans le sens où il est orienté vers la création de nouveauté. Cependant, cette téléologie est immanente et distribuée plutôt que transcendante et centralisée. Autrement dit, la direction ou le but du processus universel ne provient pas d'une source externe unique, mais émerge des interactions complexes entre les occasions d'expérience à travers le temps. Whitehead est un phare diffusant une lumière sombre teintée de résurgences leibniziennes, au sein d'une Modernité kantienne illuminée. Il s'éloigne cependant de l'idée de meilleur des mondes possibles de Leibniz. Dans la philosophie du processus de Whitehead, Dieu n'est pas le créateur au sens traditionnel, qui choisit parmi les mondes possibles et les fait exister dans leur forme finale. Au lieu de cela, Dieu et le monde sont engagés dans un processus de co-création continue, où Dieu influence le monde par l'offre des potentialités et par l'appel à réaliser des valeurs plus élevées, mais sans déterminer entièrement le résultat. Dieu, chez Whitehead, facilite la réalisation du meilleur possible compte tenu des circonstances et des choix des entités impliquées. On retrouve ainsi l'idée d’Être composé d'êtres, dont le but est de favoriser le développement de l'être-singulier, que nous avons nous-mêmes proposée plus tôt.
Est-ce suffisant pour nommer cela Dieu ? Nos mèmes sont nécessairement imparfaits et on ne peut que tenter de capturer ce concept imparfaitement. Le mieux que l'on puisse faire est alors de capturer la façon dont cette question reste en suspens. C'est ce que fera brillamment Nick Land, en parlant de Gnon. Gnon est l'acronyme inversé e l'anglais « Nature or Nature's God » qui dérive directement de la déclaration d'indépendance des États-Unis usant des termes Law of Nature and Nature's God (« Loi de la Nature et Dieu de la nature »). Par ce simple terme, il affirme que, quoi qu'il arrive, les lois de la Nature existent et la réalité gouverne. D'où proviennent ces lois ? De Dieu, s'il existe, sinon de la Nature elle-même. La beauté d'un tel terme est qu'il ne peut pas vivre de façon indépendante à un développement historique. Il a besoin du mème « God » pour pouvoir exister. Il s'inscrit naturellement dans la cladistique chrétienne, témoignant ainsi d'un processus historique de raffinement de nos concepts pour représenter le monde. Nietzsche choisit le terme surhomme pour désigner le but particulier de l'homme, disposant d'une Volonté de puissance intrinsèque. Par cela, il met en avant une essence commune aux êtres, mais ne parvient ps à capturer l'idée que des forces extérieures agissent sur l'homme. Le surhomme est là. Il frappe à notre porte et il n'a rien d'humain. Il n'est pas surhumain, il est post-humain. Le surhomme reste de l'humanisme. Il postule que l'homme a le contrôle sur sa vie et sur le monde. Gnon nous enseigne que ce n'est pas entièrement vrai, que la Nature, ou le Dieu de la Nature, gouvernent. La Volonté de puissance est un expression de Gnon. Telle Thétis à Achille, il nous dit que nous avons le choix entre une mort certaine, mais la gloire pour l'éternité, ou continuer une vie de simples humains avec la joie d'avoir des petits enfants qui se souviendront de nous. Achille choisira la gloire, et il le regrettera amèrement. Mais avait-il vraiment le choix, ou n'était-ce là qu'une illusion, les dieux ayant déjà fait ce choix pour lui. Est-ce que l'homme aura une vie courte et son nom inscrit dans l'éternité, ou une vie encore longue, mais anonyme ?
A-t-on réellement le choix ? Gnon nous dit « Oh, tu veux la puissance ? Pour cela, tu dois d'abord me connaître. Découvre qui je suis. Plus tu me connaîtras, plus je t'offrirai la puissance que tu désires. Je ferai de toi un surhomme. Mais cela conduira à ton annihilation et celle de tous les hommes. Es-tu prêt pour cela ? ». Sûrement, me direz-vous, qu'on ne connaît que trop bien Gnon. Nous l'avons simplement affublé d'un nouveau sobriquet pour masquer le fait qu'il fut un temps où nous le nommions le diable. Mais comment ? Cela ne veut-il pas dire au sens populaire : Dieu est réfuté, le diable ne l'est point ? Tout au contraire, au contraire mes amis ! Découvrir Gnon demande aussi de découvrir sa bonté. Sans cela, il nous dira « Tu dis être prêt, tu penses être prêt, mais tu ne l'es pas ». Sans la bonté, le nom de l'homme résonnera pour l'éternité en enfer au côté d'Achille, car ce dernier ne se demande à aucun moment s'il va trouver la gloire dans une guerre juste. Il existe une ligne extrêmement fine entre le Bien et le Mal, entre Dieu et le Diable, entre un elfe et un orc. On ne peut servir le Bien sans posséder tout à la fois la vérité de la connaissance, la bonté dans l'agence et la beauté dans la puissance. Nietzsche, loin de rendre la philosophie occidentale obsolète, vient la parachever, dans son œuvre qu'il tenait pour le cinquième Évangile. Gnon est l'expression de cet accomplissement. Si Faust nous apprend que chercher la connaissance, pour la puissance personnelle, sans la bonté est une ruse du diable, Zarathoustra nous apprend de son côté qu'il en va de même pour ceux qui cherchent la vérité et la bonté, mais refusent l'expression de la puissance. Zarathoustra a passé, dix ans dans sa caverne à chercher la vérité, mais les hommes refusent son message et il veut retourner à sa caverne, dépité. C'est alors que, ce qu'il nomme l'Autre, ou l'heure la plus silencieuse, lui apparaît et lui dit « et voici ta faute la plus impardonnable : tu as la puissance et tu ne veux pas régner ». Auparavant, il avait rencontré un homme lui enseignant que la beauté se révèle quand la puissance se fait clémente, quand un puissant, qui pourrait être capable de méchanceté, choisit d'être bon. De celui-là, on peut exiger le Bien. Nietzsche tenait là une conception du bien qui n'était pas éloignée de la vision traditionnelle et, bien qu'elle se voulût personnelle, prend une valeur objective dans notre cadre conceptuel. Gnon n'aurait pas un message diffèrent.
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