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27/09/2026

Avant-propos et premier chapitre de notre essai Intuition et Intention (Premier Jet)

Intuition et Intention

(Fragments, Artefacts & Hallucinations)

Prophète contre Magicien

ou

De la guerre invisible entre la « poésie » et la « magie »

e Soleil de Rome (The Sun of Rome) by Pelle Svedlund (1865-1947).jpg

« Le Soleil de Rome » (également connu sous le titre Romulus et Rémus), Pelle Swedlund (1865-1947)

Avant-propos

Spécialistes de la clarté dans la confusion

« Simon : Bon, si j'ai fait venir toutes ces personnalités, qui nous ont d'ailleurs coûté très cher, hein, je préfère vous prévenir, eh bien, c'est pour que vous vous rendiez compte des contradictions qu'il y a entre les idées, les systèmes, les théories, les pays, les drapeaux. Enfin, j'espère que vous n'avez rien compris !

Aldo : Tu veux dire que tu espères que nous avons bien compris,

Simon : Parfait ! Il n'a rien compris, mais c'est parce que vous, vous avez compris que vous n'avez rien compris que vous allez rester au-dessus de cette confusion et gagner beaucoup, beaucoup, mais beaucoup de fric ! Notre nouveau champ d'action, d'après moi, c'est d'utiliser les contradictions de tous ces gens qui disent "aimez-vous les uns les autres" et qui tuent les autres ! Alors, notre spécialité, toujours d'après moi, ce serait d'être les Spécialistes de la clarté dans la confusion. Vous me suivez ? » L'aventure c'est l'aventure, Claude Lelouch



Dans notre premier essai sur l'Intuition, nous contemplions ses « terribles beautés ». Nous en décrivions l'allure sacrée, amorale et transgressive. Nous méditions sur la sensibilité qui lui est intimement liée, sur ce que cette sensibilité nous donnait et ce qu'elle nous reprenait ; et nous avions fini par avouer que nous n'avions de réponse ni sur son essence — ce que la chose est — ni sur sa nature — ce que la chose fait.

C'était de bonne guerre…

Une guerre qui se mène avec et contre Elle dans l'invisible, sur les champs de bataille de l'insituable Conscience.

L'Intuition ne se laisse pas saisir, et chaque fois que nous essayons d'en capturer la nature et d'en attraper l'essence, elle nous échappe et s'évapore.

Un ange passe…

Dans ce premier essai, nous faisions la promesse de revenir sur l'adversité entre Intuition et Intention à travers les figures gémellaires et antagonistes du « Prophète » et du « Magicien ».

Voilà.

Nous y sommes.

La cascade suivra à peu près la même succession de motifs, mais le regard a changé de camp.

* * *

Le Magicien est un type, et sa formule est l'Intention.

Il porte aujourd'hui deux costumes.

Le premier est celui du conservateur « magicien-occultiste » : c'est une magie du moi, un « éveil » à la carte et une « tradition » réduite au répertoire spécialisé des « sciences occultes ».

Le second est celui du réactionnaire « technicien-accélérationniste » : c'est une magie de la machine. Et ce n'est pas une métaphore : Nick Land et le CCRU parlaient en toutes lettres d'« hyperstition », une fiction qui se réalise par le simple fait d'y croire. C'est l'Intention à l'état pur, et le vocabulaire occultiste y est pleinement assumé.

Sous ces deux déguisements, un même postulat : l'esprit est une opérativité, une puissance à capter et à orienter. C'est le règne de l'Intention.

Les deux se regardent en chien de faïence. L'un se dit idéaliste, gardien de la Tradition ; l'autre se dit réaliste, gardien de la Civilisation.

Entre l'idéaliste feignant de s'intéresser aux « terribles beautés » pour mieux les déréaliser et le réaliste feignant de les ignorer pour mieux les idéaliser, peut-il exister, ou non, une « troisième voie » qui transcenderait idéalisme et réalisme en « nouvelle gnose » ?

Cette question anime l'ensemble de nos travaux depuis plus d'une décennie…

Philippe Muray a montré, dans Le XIXe siècle à travers les âges, que l'occultisme et le socialisme sortent d'une même matrice. Les néospiritualistes et les posthumanistes en sont les héritiers, placés aux deux extrémités, « magicienne » et « technicienne », du même Jeu.

« Socialisme » ne désigne pas ici une doctrine économique, mais l'autosalut de l'humanité par l'opération — un salut sans transcendance, et une mort qu'il faudrait abolir : par la magie chez les uns, par la technique chez les autres.

Les occultistes et les accélérationnistes partagent, sous des modalités différentes, le même schéma : l'involution cyclologique, l'âge sombre, et une fin qu'il faudrait subir, ou même précipiter — « Chevaucher le Tigre ».

Et les accélérationnistes ont récupéré ce fatalisme — ce qui est devenu « fatalisme » par la force nihiliste des choses — sans difficulté, et ça n'est pas anecdotique. C'est le grand mouvement de fond de notre siècle et le point de connivence était à souligner.

René Guénon, figure emblématique de l'école pérennialiste, qui fut le premier à dénoncer le néo-spiritualisme et à nommer la contre-initiation, anticipait cette dérive d'un occultisme à l'autre sans pouvoir en décliner toutes les métamorphoses. Et, à l'exception d'Alexandre Douguine, qui s'était intéressé au complotisme[1] et qui s'intéresse aujourd'hui à l'accélérationnisme du point de vue platonicien[2], personne ne semble en capacité d'appliquer une grille de lecture « pérennialiste » aux phénomènes actuels et aux « nouvelles métaphysiques ».

Quant à la néoréaction, elle n'est pas notre ennemie mais notre adversaire. Nous ne lui reprochons pas ses idées ni de « penser la formation du Futur », mais la méconnaissance qu'elle a d'elle-même : elle se présente comme réaliste et pragmatique, alors que sa tendance posthumaniste, sous couvert de science, relève objectivement du religieux — et d'un religieux magique. Mais nous anticipons le sujet de notre essai sur le posthumanisme : Petit traité néorévolutionnaire — Repenser le vitalisme, qui suivra celui-ci.

* * *

Deux lectures soutiendront notre thèse entre les lignes, sans que nous ayons à les convoquer à chaque page : celle de Raymond Ruyer et celle de Raymond Abellio. Ni l'un ni l'autre ne sont pérennialistes, et c'est ce qui fait leur force. Ils sortent de l'alternative entre idéalisme et matérialisme non par la nostalgie, mais par la science et par la phénoménologie. L'un nous rappelle qu'une conscience n'est pas une machine ; l'autre, que la fin de l'ésotérisme rend la connaissance à la « conscience » et pas uniquement à l'« intelligence ».

Un mot, pour prévenir un malentendu qui ruinerait tout le propos. Nous accusons l'intention, non l'intentionnalité. L'intention est une volonté d'opérer, une visée de puissance ; l'intentionnalité, au sens de la phénoménologie, est ce par quoi toute conscience est conscience de quelque chose. La première capte, la seconde voit.

De même, la « gnose » dont il sera question n'a rien du gnosticisme, de ses anciennes hérésies et de ses nouveaux dérivés. La « gnose » n'est pas une connaissance que l'on s'approprie pour se diviniser, c'est une connaissance que l'on reçoit.

Notons ce qui sera notre boussole d'un bout à l'autre de ce livre :

intention — magie — technique — subversion — « Voie de la Main Droite » ou « Voie du Lait » ;

intuition — prophétie — poétique — transgression — « Voie de la Main Gauche » ou « Voie du Vin ».



Citons rapidement Alexandre Douguine à ce sujet :



« (…) Ces deux voies ne sont pas deux traditions religieuses différentes. Les deux sont possibles dans toutes les religions, dans toutes les confessions, toutes les Églises. Il n'y a pas de contradiction externe entre elles. Elles font appel aux traits les plus intimes d'une personne, à son essence secrète. Ces voies ne peuvent être choisies. Ce sont elles qui choisissent une personne, comme une victime, comme un serviteur, comme un outil, un instrument. »[3]

* * *

La distinction entre le prophète et le magicien touche directement à notre définition du « Sacré », et il faudrait, pour la tenir, prendre le temps de distinguer transgression et subversion. Autrement dit, le glissement de l'intuition poétique de la triade pensée-parole-action à l'intention magique de la même triade.

(Nous nous sommes exprimé ailleurs sur ce que nous entendons par « transgression », que nous faisons rimer avec « amoralité » dans un esprit Rabelaisien. Nous le précisons car nous ne pourrons revenir sur toutes les idées que nous avons posées en préalable au présent développement pour satisfaire les manques d'appétit.)

Un long détour du côté de Georges Dumézil et de Jean Haudry serait ici nécessaire. Nous ne ferons que poser le jalon et vous mettre sur la piste de cette gémellité de la « caste sacerdotale » qui, depuis le beau moyen-age, avec la figure du moine-guerrier et celle du templier, exprime certaines nuances de sa fonction entre le « prêtre » et le « guerrier », qui fondent le caractère typiquement européen, et sur lesquelles nous ne reviendront pas ici. Que nos lecteurs gardent cette ambivalence et cette ambiguïté en tête. Mais le jalon est décisif, et nous le posons dès maintenant.

Dans le monde indo-européen, il n'existe pas à proprement parler de « réfléchir avant d'agir » tel que nous l'entendons aujourd'hui et qui définirait la « sagesse » et, avec elle, la morale et l'éthique. Dans l'ancien monde, la pensée-parole-action procède moins d'une intention que d'une intuition. Et nous allons nous apercevoir d'un certain renversement de ces deux aspects qui, nous l'affirmons, provient de la fausse opposition entre Platon et Aristote où l'on compare un exotérisme à un ésotérisme et un ésotérisme à un exotérisme. Cette erreur à fonder toute une école de pensée qui mène au complotisme « catholique traditionaliste » qui rejoue sans cesse une partie qu'il a perdu. D'autant plus que le « thomisme » serait, aujourd'hui, davantage au service de la « néoréaction » qu'aux fous du bus de la dissidence de la dissidence de la Dissidence... mais c'est une autre histoire. Il faut fermer cette parenthèse du complotisme.

Ce qui caractérisera plus tard le Héros grec est précisément ce que nous appelons ici l'intuition poétique, qui se méfie de l'intention magique « qui réfléchit avant d'agir » et qui, avant la division orientale des castes – lorsqu'elle omet la distinction entre le prêtre et le magicien à l'intérieur de sa propre caste – est perçue comme une subversion de ce mouvement fondamental de l'action, à la fois « spirituel » et « martial », dans la « prise de décision ».

Haudry, dans La triade pensée, parole, action dans la tradition indo-européenne, a un double objet : prouver que la triade avestique pensée, parole, action est un héritage, et que chacun de ses trois termes est une forme du feu.[4] Il montre que la formule circule dans l'ensemble des littératures anciennes de langue indo-européenne, et il y voit le principe même de la tradition : des pensées formulées, transmises oralement en formules, qui doivent se transformer en actes.

L'ordre de la triade place la pensée avant l'acte et, cité tel quel, Haudry semble dire le contraire de notre thèse. Sa définition ressemble à celle de la magie opérative : penser, prononcer la formule, et la chose advient. C'est presque le schéma du Magicien. Ça n'est pas le cas, et ce serait une interprétation erronée de la « pensée » indo-européenne dont il parle, où le feu est une illumination, et non un calcul. Le védique dhī désigne la vision inspirée du poète : on est alors du côté de l'Intuition, et non de la délibération.[5]

Chez Dumézil, la prémisse du « mana » est inversée, et nous devons ici nous corriger nous-même.

Dans La religion romaine archaïque, Dumézil ne soutient pas que « tout est mana ». Il combat précisément cette thèse, qu'il appelle le « prédéisme » ou dynamisme, et qui place à l'origine des représentations religieuses, avant les notions de dieu personnel et même d'esprit, la croyance à une force diffuse.[6] Le citer en appui pour dire que, dans un monde où tout est « magique », il n'existe ni magie, ni intention, ni formule magiques, pourrait donc apparaître comme une erreur : l'idée d'un monde qu'on habite magiquement sans l'invoquer se rapproche plutôt de la « participation mystique » de Lévy-Bruhl, elle-même très contestée.[7]

Mais deux choses, chez Dumézil, ont attiré notre attention et soutiennent davantage notre thèse.

La souveraineté[8] a deux faces. L'une est juridique et contractuelle : Mitra, Numa. L'autre est magique, terrible et liante : Varuna, Odin, Romulus.[9] Le Magicien n'est donc pas étranger au monde indo-européen : il en est l'une des deux têtes. Nous retrouvons ici, à sa racine, l'opposition traditionnelle du Prêtre et du Magicien.

Et la fureur héroïque — menos, furor, ferg — est une force reçue, non décidée.[10] Le héros agit dans un état qui ne relève pas de l'intention. Dumézil montre cependant que cette fureur est ambivalente, et qu'elle produit les « péchés du guerrier ».

Le renversement que nous cherchons à mettre en exergue est surtout documenté chez les historiens de la volonté. Vernant, qui est notre meilleure source, rappelle que pour l'homme occidental contemporain la volonté est une dimension essentielle de la personne, et il montre que cette catégorie n'est pas encore dégagée chez les Grecs : lorsque les personnages tragiques demandent « Que faire ? », ils sont pris dans une action qui dépend moins de leur volonté que d'un sentiment de dépendance à l'égard d'un tout.[11] Chez Homère, il n'y a pas de sujet unifié qui décide.[12] Et l'acte fautif d'Agamemnon est attribué à l'atè, à une intervention divine, et non à une intention.[13]

Mais nous trouverons, une fois de plus, notre exemple le plus parlant dans la Bhagavad-Gītā. Arjuna hésite, délibère, et c'est précisément cette réflexion avant l'acte que Kṛṣṇa condamne. Il doit agir selon son svadharma[14], sans s'attacher au fruit de l'acte, c'est-à-dire sans intention tournée vers le résultat.

Reste à savoir où naît l'intention. Une autre source, qui paraîtra peut-être étrange à nos lecteurs, situe l'« invention de la volonté » chez Paul et chez Augustin.[15] Et c'est chez Abélard que l'opération s'achève : l'Ethica seu Scito te ipsum est la première morale entièrement fondée sur l'intention — l'acte n'a pas de valeur, seule l'intention en a une.[16] « Connais-toi toi-même », la maxime delphique, y devient le fondement de l'intentionnalisme. Nous ne l'oublierons pas lorsque nous en viendrons à la « prise de conscience de soi-même ».

L'argument tient-il ?

Dire que les Indo-Européens agissent avant de réfléchir serait inexact si nous prenions l'idée à la lettre : la triade met la pensée en tête, et les héros homériques délibèrent. Le passage le plus célèbre en donne la preuve et, en même temps, confirme notre intuition. Dans l'Iliade, Ulysse, seul face aux Troyens, pèse fuite et combat. Puis il s'interrompt : pourquoi mon cœur débat-il de cela ? Je sais que les lâches quittent le combat. La même formule revient chez Hector au chant XXII.[17]

La délibération existe, mais elle est court-circuitée par ce que l'on est.

Certes, on réfléchit, mais on sait déjà quoi faire.

Nous proposerons donc de reformuler notre première intuition comme ceci : dans le monde archaïque, l'acte ne procède pas d'une volonté individuelle ; il découle de l'ordre — ṛta, dharma —, du rang, ou d'une force reçue.

La « subversion » serait l'invention de la volonté, puis de l'intention, comme source intérieure de l'acte. Ce moment est, comme nous le voyons, historiquement documenté, de Paul et d'Augustin à Abélard.

Qualifier ce glissement de « subversion » est un jugement, que nous estimons légitime dans un réquisitoire. Mais nous préciserons, par honnêteté intellectuelle, qu'aucun des historiens cités ne le présente comme une chute. Varuna et Odin sont déjà des « magiciens ». Et l'on pourrait alors distinguer une forme traditionnelle de la magie, qui procède de l'intuition, et une forme moderne, qui procède de l'intention. Nous ne tranchons pas la question ici, mais nous ressentons encore une fois cette tension entre « intuition-transgression » et « intention-subversion ».

Nous prendrons donc le problème autrement. Il ne s'agit pas de morale, mais de comprendre notre rôle cosmique, ontologique, phénoménologique : sinon, comment d'abord « prendre conscience de soi-même » pour ensuite se « connaître soi-même » ?

* * *

Un dernier mot avant d'entrer dans le vif, et c'est le fil rouge de ce livre : le non-être.

Nous verrons qu'il ne s'agit pas d'une figure de style ni d'une coquetterie métaphysique. Le non-être, que nous pourrions opposer à l'être-là, a une histoire, une date de naissance, des ingénieurs et des salariés. Il s'est appelé « subconscient » quand la psychanalyse a eu besoin de justifier ses honoraires ; il s'appelle aujourd'hui « intelligence artificielle » quand la cybernétique a besoin de justifier ses levées de fonds. Entre les deux, il a colonisé la spiritualité de nos contemporains sous le nom de « doute » — scepticisme et complotisme comme moteurs de cette « machinerie du Doute » que nous démonterons le moment venu.

Le doute ne fonde pas la science. Deux postures qui semblent s'opposer jouent pourtant sur ce même registre du Scepticisme : le complotisme et le zététisme. Le zététicien ne reconnaît pas la prééminence de la métaphysique ; le complotiste appréhende « connaissance » et « gnose » comme une seule et même chose, forcément suspecte. Tous deux confondent « doute » et « intuition ».

Et, dans les deux cas, le doute devient la forme supérieure de la pensée qui se dispense de connaissance et de gnose. Je doute, donc je suis. Et le doute se suffit à lui-même. Il signifie, qualifie et justifie les visions nihilistes du monde de nos contemporains. Le « doute » est devenu le tout de l'existant des sphères métapolitiques et la réponse à tout.

Complotisme et zététisme sont les deux bras d'une même mécanique, celle de la « machinerie du Doute », et cette question sous-jacente tient tout l'édifice.

Chaque fois, la même opération : quelque chose qui n'est pas vivant se donne les airs mécaniques ou cybernétiques du vivant, occupe la place, et nous demande de le croire sur parole, de le prier.

Et chaque fois, à l'entrée du dispositif, la même petite chose modeste, serviable, et qui ouvre la porte :

l'Intention. La formule magique.

L'Intention n'a que de bonnes intentions. Tout le monde sait que l'Enfer en est pavé. Et la seule chose dont on devrait douter est la seule chose dont on ne se méfie pas.

Nous n'avons convoqué pour la suite de cet essai que la part poétique et prophétique de notre intuition. L'exercice auquel nous nous soumettons ne se prévaut d'aucune morale, mais, au contraire, d'une amoralité à toute épreuve.

Jouons.

Il n'y a aucune règle autre que celle de l'enthousiasme !

* * *

Chapitre I

Intention et Méditation



« Quaerite legendo, et invenietis meditando ; pulsate orando, et aperietur vobis contemplando » Guigues II le Chartreux, Scala claustralium[18]



La méditation est un séjour. On s'arrête sur un chant d'oiseau, le galbe d'une femme, un mystère aux yeux verts, et on s'en ressouvient jusqu'à ce qu'il se souvienne de nous plus que nous ne nous souvenons de lui. La méditation reste un acte qui se prépare, se répète, s'use. Jusqu'à s'oublier par intégration. C'est pourquoi l'Intention peut s'y glisser sans que nous y prenions garde.

L'oraison est une adresse. Elle ne regarde pas un objet, elle parle à un sujet. Elle suppose un interlocuteur, et c'est tout ce qui la sépare de l'incantation : la prière demande, la formule exige.



La contemplation est un regard qui s'oublie. Le templum était l'espace de ciel que l'augure découpait pour y lire les signes. Contempler, c'est se tenir dans ce cadre imaginal et laisser venir. On ne contemple pas par technique : on se surprend à contempler avec stupeur des mondes et des cieux habités et traversés d'étranges créatures et d'ombres en clair-obscur.



L'illumination est une lumière sans subjectivité ni objectivité : la lumière derrière la lumière. Elle perce et transforme celui qui la reçoit. Elle ne dit rien et ignore d'où elle vient.

La vision est une lumière qui a pris forme. Elle donne à voir quelque chose : une image, une scène, un horizon. Elle a un objet.

La révélation est une vision qui a une destination. Revelare : ôter le voile. Elle n'est pas pour soi, elle doit être rapportée. C'est là qu'interviennent le prophète et le poète qui reçoivent. Ils ne transforment pas, ils restituent. Le magicien transforme et garde pour lui.



Deux ordres.

Ce qui se fait : la lecture, la méditation, l'oraison.

Ce qui se reçoit : l'illumination, la vision, la révélation.

Entre les deux, la contemplation, qui en est le seuil : on se met en position de contempler, on trace son cadre dans le ciel, mais on ne décide pas de ce qui vient s'y inscrire, s'y dessiner.

On ne peut forcer aucun passage entre les deux ordres…



L'Intention règne sur le premier ordre et n'a aucun pouvoir sur le second. Elle prétend obtenir par le premier ce qui n'appartient qu'au second. Méditer pour être illuminé, prier pour voir, contempler pour qu'on nous révèle : c'est la magie — l'effet, le résultat réclamé à la technique. Le Magicien part de l'Intention et veut arriver à l'Illumination. Le Prophète part de l'Illumination qui devient Parole. L'un monte sans avoir été appelé ; l'autre redescend avec quelque chose dans les mains.

La garantie n'est jamais dans l'expérience, qui reste invérifiable. Elle est dans ce que l'on rapporte. Une illumination qui ne devient ni vision, ni révélation, ni poème, ni prophétie n'est qu'un état. Et un état, cela se vend, se rachète, se recycle…



Lorsque nous parlons de Méditation, avec une majuscule, elle devient, comme l'Intuition et l'Intention, un personnage : elle réunit les quatre degrés de l'Échelle des moines de Guigues II le Chartreux ; on en gravit les trois premiers, au dernier on se tient sur le seuil. Et lorsque nous parlons d'Illumination, avec une majuscule, elle tient ensemble l'illumination, la vision et la révélation.



***



« L'horizon forestier de la verte demeure reprenait son souffle à mesure que le Soleil se levait et dissipait la brume. Le frisson du matin dévoilait les mystères de la montagne. Premier réveillé, je suis sorti de la sapinière qui avait chaleureusement accueilli nos rêves et j'ai ranimé le feu de camp. Et c'est là que j'ai rencontré la grande dame. J'étais en face du Mont-Blanc. Cela fait longtemps que je n'ai foulé l'humus de la belle au bois dormant, humé l'humidité de son feuillage, découvert sa roche claire, entendu le chant du ciel. Revoir la pudeur déshabillée du temps s'épanouir, et mourir. Le Mont-Blanc m'attend ; je le sais. »



L'Intuition est reconnaissance, prise agile et subtile d'informations à l'avant-garde des invisibles dangers sur la piste qui mène vers les sommets de la Méditation. La possibilité d'un horizon.

Discrète, camouflée, tapie dans l'ombre. L'intuition est un agent secret, un alpiniste chevronné, un baroudeur solitaire, un poète maudit : c'est Rimbaud dans le Harar.

« Méditer », c'est oublier l'Intuition pour mieux s'en ressouvenir. Cet oubli est risqué lorsque nous escaladons la roche coupante du Destin. Rien n'est rassurant dans la montée du Rêve.

Nous grimpons vers ces sommets sans intentions, libérés des volontés et de leurs arrière-pensées, sans savoir si nous y trouverons ténèbres ou illuminations. Nous poser la question nous empêcherait d'y monter, de ressentir la montée, d'admirer les beautés cachées de l'ascension.

Avant d'atteindre ce sommet où l'on peut, enfin, regarder vers l'horizon, avant d'obtenir le droit de passage par l'accomplissement de mille devoirs dont nous ignorions que nous étions en train de les accomplir, nous regardons, inquiets, les hauts des cimes et nous imaginons leurs splendeurs silencieuses et immobiles.

L'état qui nous plonge en Méditation est une récompense accordée aux plus hauts dignitaires de l'Intuition ; à ceux qui ont expurgé en eux les formules magiques de l'Intention, rejeté les cérémonials guignolesques, toutes les pitreries des complexités compliquées qui rajoutent des couches et des couches à la « simplicité de l'ascension » aux joues rouges et aux doigts gelés pour donner à leurs grands airs de renfermé des airs de grand air et d'une intelligence aérée.

On ne décide pas de « méditer » : on gagne la Méditation par des chemins escarpés, des vires glissantes qui vont au plus simple, sans détour. L'expérience de l'ascension qui passe par les difficultés de l'appréhension du vertige sur le fil de l'arête et la nécessité de l'escalade, collé à la paroi du rêve, est une expérience de désappropriation de soi. Inacceptable et intolérable impersonnalité active, désagréable à imaginer à l'indiscipline des moutons de Panurge.

L'Intention promet de formuler la peur que l'Intuition promet d'oublier.

Et, dans cette périlleuse ascension vers le sommet de la « prise de conscience de soi-même » par annihilation, l'Intention ne nous est d'aucun soutien, d'aucune aide, d'aucun secours !

Nous sommes livrés à un nous-même qui ne nous appartient déjà plus.

Celui qui cherche l'endroit où se dévoile et se révèle la Méditation par la voie balisée de l'Intention ne le trouve jamais.

La Méditation ouvre une fenêtre sur le « vide fécondant ». C'est à partir de ce « vide » que nous pouvons créer ou influencer la réalité : entrer en conflit avec le réel et avec ce qui conspire contre notre vie intérieure. Ni formule ni délibération. Atteindre cet endroit où vit la Méditation est l'exercice de toute une vie, qui réclame un grand sacrifice, un dépouillement de presque tout.

L'accès à la Méditation et à l'éventualité du Vide — dont le vertige de l'Illumination n'est pas garanti par la seule volonté mais par son extinction — ne dépend pas de notre intention ni de ce que nous mettons d'effort psychique dans cette prière à s'en faire péter les neuvaines.

L'intention de méditer est un contresens initiatique. L'intention devient tentation, attire l'attention de ce que les ombres et ténèbres elles-mêmes ne voudraient attirer…

L'autre lieu de la Méditation, nous l'avons dit, cette voie d'accès vers la réalisation et l'illumination, est le rêve… Le Rêve… et rien que le rêve.

L'Intuition, pulsion réflexive et méditative du cœur, est supérieure à toutes les techniques et pratiques de l'Intention, intellectuelles, théoriques, spéculatives, sportives, paramédicales, qui s'accomplissent paisiblement au pied de la montagne du Destin.

Le Magicien et l'Apprenti sorcier supplient alors le Ciel de descendre à eux.

Ascètes et ermites anonymisés des sphères hyperconnectées aux écrans superposés du complotisme et du scepticisme, ne pouvant s'élever par le rêve et la poésie vers leur destin, s'inventent des techniques et pratiques magiques du « moindre effort spirituel » qu'ils tiennent pour « connaissance » ou « gnose ». Tout devient suggestion et persuasion dans la diffusion stroboscopique et épileptique des thérapies de groupe, et la versatile intention vient remplacer la vierge intuition qui pourtant les avait mille fois appelés.

Là, ils prient et méditent pour se racheter une bonne conscience à moindre coût sans même avoir pensé à reconquérir leur ego par les chemins perdus du rêve qui grimpent vers cet étrange sommet et ses « mystères ». Se mettre au service chevaleresque et héroïque d'une amoureuse fidélité. La fidélité à une vision poétique et prophétique du monde. Embrasser les grandes lames de fond suprahistoriques de la géopolitique eschatologique et apocalyptique transcendantale. Désactiver leur individualité et leur personnalité inactives !

La quantité des intentions remplace la qualité de l'Intuition.

Ils sont sortis de l'Histoire. Ils doutent.

De cette autosuggestion et de cette autopersuasion magiciennes de posséder « connaissances » et « dons » — car c'est de cela qu'il est question et pas d'autre chose —, le Magicien tente — davantage qu'il n'y arrive — de suggestionner et de persuader des personnes avides et en crise de sens que, par sa culture générale et son érudition sur les questions d'ésotérisme, d'hermétisme et d'occultisme, il a les qualités du guide qu'elles recherchent. Il est ce pénitent et méditant des temps modernes, avec cette fausse humilité, schizophrénique, précautionneuse et orgueilleuse, de délivrer certaines sagesses et des modes d'emploi pour pouvoir accéder à la Méditation, suggérant par là qu'il a connu des états proches de l'Illumination : conversation avec un ange, avec sa « nature parfaite ». Tout cela est non seulement abstrait — et ne peut que l'être à ce niveau de la suggestion et de la persuasion, puisque le Magicien résout des problèmes qu'il a lui-même créés ! — mais également abject autant que ridicule. Nous en restons au stade régressif de la psychanalyse qu'il vend sous des formes pseudo-ésotériques et pseudo-mystiques d'accès à la méditation par l'étude et le répéter par cœur. Le silence se mue alors en éloquence et en figure de style au moment où il faudrait se retirer du monde et se taire.

Il affirme, pour singer le prophète, se « soumettre à Dieu » et, par là, obtenir les faveurs contemplatives de l'Illumination. Mais il veut surtout « soumettre Dieu » à ses intentions.

Drôle de « Dieu » qui se soumettrait à une idée parce qu'elle prie ou médite, formule ou délibère !?… parce qu'elle doute.

Ce que cherche à produire l'Intention magicienne et occultiste est de l'autosatisfaction par autoproclamation et procuration, dont nous voyons toute l'arrogance et toute l'ignorance du « prier fort » pour obtenir… pour obtenir quoi d'ailleurs ? C'est une bonne question et il faudrait la lui poser puisqu'il n'a honte de rien. En ça, le Magicien est assez à l'aise avec lui-même ; pour le moins en apparence…

La volonté de réduire « Dieu » à ses intentions, par la bonne formule, le bon cercle, le bon carré, le bon triangle, la bonne langue, le bon chiffre, le bon nombre, que lui sait, est un genre de la volonté que l'Intuition ignore. Où surgit la formule, le symbole s'envole.

En vérité, ce qu'il réclame, c'est que nous priions ses extases.

Ni les anges ni les dieux n'intéressent ce vendeur de mauvais rêves.

L'Intention est prétention à la Méditation, mais elle ne prie qu'elle-même.

Chez le Magicien, la « volonté de puissance » supprime l'élan vital de l'équation.

Combien de nos contemporains pensent avoir accès à la Méditation par des techniques, sans gravir la montagne du Rêve et regarder vers l'horizon du Futur ?

Ils pourraient alors prévoir, avoir la vision, prophétiser.

Créer ?

Très étrangement, ça n'est pas du côté des occultistes que nous trouvons aujourd'hui la moindre poésie susceptible de justifier une illumination, une vision, une révélation : une prophétie du Futur. Les élégances occulto-socialistes sont de l'histoire ancienne. Même la beauté du verbe a disparu de leurs montages et fraudes. S'il y avait une avant-garde à reconnaître, nous signerions de notre sang pour en être.

Nous avons cherché les œuvres de notre temps. Nous les avons trouvées : signifiées, qualifiées, justifiées. Il ne restait plus qu'à signer. Elles ne sont pas si nombreuses qu'on puisse les ignorer.

Nous attendons que les magiciens et occultistes sentent où ça fleure bon en contemplant l'horizon et son grand Soleil blanc.

On ne prétend pas à l'Illumination.

Il n'y a ni prétendant ni élection à cette lumière de l'Esprit. Le simple fait de prétendre nous en approcher nous en éloigne. Et plutôt que de soigner et de guérir ces névroses et ces psychoses spirituelles du « vouloir-guérir » et du « doute », on renforce ces maladies de l'Esprit par des mensonges occultistes à soi-même de plus en plus vulgaires et puritains, et personne, parmi les rabat-joie et les peine-à-jouir, ne dit rien…



« (…) Le chamane est parfois un hystérique, un épileptique, ou un inverti. Assez souvent, c'est un medium en état de transe ; il recourt volontiers à des artifices comme la ventriloquerie. Au mieux, c'est un illuminé, qui, grâce à de longs jeûnes et l'absorption de certains breuvages, ou de certains aliments, se procure des visions, et le concours d'un ou plusieurs Esprits gardiens ; l'usage de mutilations, — suite des antiques mutilations — n'est pas rare non plus, en l'espèce, et par là s'atteste le lien étroit avec les pratiques des initiations néolithiques. » Pierre Gordon, Le Sacerdoce à travers les âges[19]



Illuminés !



***



Nous devons ici prendre le problème par où il se noue, et il se noue en un double nœud.

L'Intention est double.

L'intention de « prier » et l'intention que nous mettons dans la « prière » avec plus ou moins d'« intensité ». C'est dans ce « double d'ombre » que se dissimulent les ténèbres de l'Intention. Il en va de même pour la méditation et l'oraison, qui en sont des formes avancées, par concentration et par répétition — ce qui suggère une auto-estimation de la qualité de son état par celui qui prie ou médite.

Autrement dit, il y a toujours deux intentions là où nous croyons n'en voir qu'une : celle que nous déclarons, et celle qui nous a fait déclarer celle-là. La première est la vitrine ; la seconde est l'arrière-boutique. Et c'est dans l'arrière-boutique que se traitent les affaires.

Qui dit « intensité » dit « énergie », et qui dit « énergie » dit « information ». On prie dans l'intention de recevoir une « réponse » : une « information ». L'Intuition est le même processus mais inversé. On reçoit une « information » que l'on transforme en « réponse », en « inspiration ».

L'Intention prie pour demander. L'Intuition prie pour recevoir.

Et si l'intention qui se cache derrière notre motivation de « prier » ne tient qu'au remords ou au regret d'une indécision ou d'une déception, fondés sur d'anciens doutes, non-dits et autres actes manqués « spirituels » que nous désirons abolir, que vaut-elle ?

Ce qui motive cet élan spirituel vers la prière conditionne notre intention, que nous considérons de bonne qualité comme nous considérons que nos intentions sont bonnes, de la même manière que la seule intention de « faire quelque chose » l'annule.

Seule l'Intuition est une motivation pure de toute intention.

Et l'Intuition ne ressent aucun désir de prier ni de méditer. Elle ne se pose pas la question de la « prière » ni de la « méditation ». Elle est Prière et Méditation. Acte de création pur.

La portée ontologique et ésotérique que réserve l'idée de « méditation » nous donne une grande leçon d'humilité philosophique et métaphysique, car elle nous enseigne clairement, dans son énoncé lui-même, que nous ne pouvons pas « pratiquer la Méditation », mais que nous l'atteignons dès que l'on abandonne l'intentionnalité elle-même, en tant que principe.

Ce « paradoxe de la méditation » est un mystère. Les différentes techniques et leurs pratiques, qui permettent une certaine maîtrise du corps et de nos sens, en quelque sorte une « bonne hygiène de vie », ne sont aucunement des formes de « Méditation » mais d'une certaine « maîtrise de soi » et de « préparation » qui ne garantissent rien. Cette intimité avec soi-même ne peut d'ailleurs tenir lieu d'argument d'autorité sans devenir suspecte. Et nous voyons aujourd'hui des magiciens et des occultistes, davantage puritains et hygiénistes dans leur approche que ne peuvent l'être des créateurs, constructeurs, entrepreneurs, religieux ou non, qui pensent la « formation idéelle et imaginale néguentropique du Futur à l'horizon de la Singularité technologique » sans autant de manies narcissiques. Ceux-là changent le monde, tandis que le magicien-occultiste, enfermé dans ses anciennes conceptions de l'interaction, n'a plus de prise sur le monde.

Dès que nous essayons de « penser la Méditation », nous ne pouvons que penser à l'Intuition. Au prophète, au prêtre, au poète, la Méditation vient.

Le principe de Méditation et l'apogée de l'Illumination sont deux questions distinctes ; mais lorsqu'on explore ce genre herméneutique et hermétique de question, nous commençons à percevoir un retournement logique entre elles.

Nous émettons intérieurement, ésotériquement et ontologiquement l'idée que d'abord vient l'Illumination, au moins une première fois, autrement dit l'« intuition de la Méditation ». C'est parce que nous avons eu une « illumination » — dont l'intensité et la véracité divine sont sans instrument ni unité de mesure pour en vérifier l'efficacité et la sacralité — que nous pouvons avoir l'« intuition de la Méditation ». Ce que nous allons ensuite répéter de silence et d'immobilité par la Méditation n'est plus dans l'intention de produire de l'Illumination, mais de retrouver cette première intuition perdue.

C'est la règle même que nous avons posée dès le départ et qui revient ici : le second ordre précède le premier.

Tout ce qui relève de l'Intention est malaise, embarras, lourdeur, nausée.

Et l'Intention est pesante car elle ne livre pas de poésie et ne délivre pas de prophétie. Elle veut produire des illuminations : elle produit des hallucinations.

Tout commence avec et par l'Intuition.

L'Intuition précède l'action, le geste, le mouvement, sans le réfléchir ni le méditer.

L'Intuition est observatrice, attentive, elle prend bonne note, elle nous rapporte possibilités et solutions de cet endroit inaccessible, et avant même que nous pensions qu'il puisse seulement exister une possibilité et une solution, elle nous avertit des risques et nous prévient des périls de l'ascension. D'une certaine façon, l'Intuition nous conseille d'être prudents. Elle nous guidera et ouvrira la marche en nous demandant de gérer notre effort, de connaître nos limites. Mais, premièrement, nous ne l'écoutons pas, ou que très rarement ; et, deuxièmement, il n'est pas dans nos « projets spirituels » de nous élever dans l'existence avant de prétendre à l'Illumination, entre deux occupations quotidiennes et autres activités contingentes à l'expérience du vivant dans la matière…

Alors que nous ne traitons pas l'énergie-information disponible, nous voulons absolument aller en chercher ailleurs en montant plus haut, et nous créons davantage de désordre en produisant de l'hallucination.

Nous n'entendons que ce que nous voulons bien entendre de « bonne nouvelle » là où elle nous annonce un vent mauvais. De graves intempéries, compromettantes.

Et nous appelons cette arrogance spirituelle : Intuition.

Cela est tout, sauf de l'Intuition…

L'Intuition nous montre les cruelles beautés de l'existence avec la nuance des ténèbres qui se cachent dans l'ombre de sa lumière.

Car, des « ténèbres », il y en a toujours.

Comme il y a toujours du chaos.

Même dans l'ombre de l'Intuition se cachent des ténèbres d'une « terrible beauté ».

Cela, l'Intuition ne nous le cache pas.

C'est la seule chose qu'elle nous montre entièrement. C'est encore une différence notable entre « intuition » et « intention ».

L'Intuition montre ses parts d'ombre et de ténèbres ; l'Intention les cache.



***



« Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant !
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose :
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant !
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie
À la matière même un verbe est attaché…
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !
Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres ! » Nerval, Vers dorés[20]



Chez Nerval, intuition et méditation ne relèvent pas du « développement personnel » mais d'une quête mystique et poétique absolue.

Pour le poète romantique, l'Intuition est la clé permettant de déchirer le « voile d'Isis » de la réalité matérielle pour accéder au monde invisible, tandis que la Méditation prend la forme d'un état de rêverie lucide, ou de descente aux enfers de l'inconscient. L'intuition comme réminiscence et comme clairvoyance.

En effet, pour Nerval, l'Intuition est une forme de « vague intuition du passé » ou de « mémoire cosmique ». Profondément influencée par l'illuminisme et par l'ésotérisme « pythagoricien », l'intuition nervalienne est une faculté suprarationnelle : elle permet de capter les correspondances secrètes entre le monde visible et les vérités éternelles. C'est par elle qu'il ressent le lien indissociable entre son destin tragique et les grands mythes de l'humanité.

La méditation nervalienne est celle du « Rêve » et de l'« Épanchement ». Elle n'est pas un calme détachement mais une immersion intense dans la psyché qui cherche une voie vers l'intellect.



« Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »[21]



Rêverie active, état de méditation poétique et prophétique où la frontière entre la veille et le sommeil s'efface. La Méditation peut également être « descente spirituelle », exploration douloureuse pour retrouver l'âme sœur perdue ou pour tenter de réconcilier les religions et les dieux disparus.

Dans ses Vers dorés, sa méditation débouche sur une intuition « panthéiste » du monde, où tout est vivant et doué de conscience : « Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ».

La Méditation est, pour Nerval et dans la tradition pythagoricienne, l'acte de « prêter l'oreille à la nature » avant toute autre considération. Et l'intuition est la première illumination-vision-révélation : que tout est symbole, est lié, et communique. Elle se contracte en poésie.

Ici, pas d'ascèse ni d'exercice, sinon une disposition extatique naturelle, charnelle, irréfléchie ; mais, premièrement, avant même d'imaginer une quelconque initiation, une prise de conscience de son être-là et d'une relation à l'immédiat verdoyant.

De même, dans la quête du Graal, pas d'initiation, d'ascétisme, d'exercice dans les déserts orientaux mais des aventures dans les forêts occidentales. Ni Perceval ne se met en position du lotus au bord d'une rivière, ni Galaad ne pratique le yoga.

Sans cette « intuition de l'Intuition », en l'occurrence poétique, et qui ramène de la beauté universelle dans le monde, nous ne pouvons accéder à l'idée même de « méditation ». L'Intuition prévient : elle précède et elle avertit. Ni l'ascèse ni l'exercice ne donnent accès à la « méditation », qui serait alors une « méditation pour la méditation » afin d'accéder à l'« illumination pour l'illumination » au service de… de quoi ? D'un « développement personnel » qui ne ramène rien pour le monde et dégrade l'énergie-information pour un usage parfois malfaisant, qui vise une nuisance. Par l'absence même de beauté, qu'on la considère comme profane ou non — selon des critères qu'il resterait à définir —, cette vision technicienne-magicienne de la méditation-illumination pour un usage personnel est déjà un mal que l'on ne peut discuter.

La perspective de l'Illumination perdrait alors tout son esprit de « recherche de sens », résumerait et réduirait les pouvoirs de l'Ange à l'invocation par la prière, et l'ange devient un « familier », autrement dit, un petit démon malicieux au service et aux ordres du Magicien. Car la « vision » réclame un intermédiaire ; c'est une interaction ; elle ne se résume pas à une imbrication psychédélique de formes qui révélerait « secrets » et « mystères » pendant une courte durée par hallucination ; peu importe la méthode employée. Ce sont alors davantage des « vues de l'esprit » que des « vues d'Esprit ».

Nous comprenons qu'il y a un antécédent intuitif et méditatif à l'idée même de « méditation », et que, sans cet « antécédent » qui ne procède ni d'une ascèse ni d'un exercice mais d'une première épiphanie et hiérophanie, les idées de « vision », d'« illumination », de « révélation » ne trouvent ni leur sujet ni leur objet.

Autrement dit, on trouve souvent avant de chercher.

L'on dit « qui cherche, trouve ». C'est très discutable lorsqu'on regarde de plus près l'histoire des sciences, et notamment les grandes découvertes en mathématique ou en physique, qui sont, pour nombre d'entre elles, le fruit d'une intuition, de grandes inspirations et de convictions profondes, visionnaires, que la recherche vient ensuite confirmer ou infirmer. C'est une intuition qui a trouvé. Eurêka !

Eurêka contre Abracadabra. Fanā’ contre Kun fa-yakūn.[22]

La vocation du poète rejoint la fonction du prêtre et du prophète.

Pour le prophète, le prêtre et le poète, la « méditation » prépare le lieu où l'« illumination » devient « prophétie » ou « poésie » ; l'illumination pour l'illumination n'est pas une fin en soi.

L'illumination, ou théophanie, si elle est dépourvue d'une prophétie qui confirme et justifie sa véracité — une voie, une avant-garde que l'on peut suivre à ses œuvres pour poursuivre l'aventure humaine, construire et créer —, ne peut distinguer si elle était une angélophanie ou une démonophanie. Seule la continuité en décide : la vérification dans le temps, par la signification de cette œuvre et la rectification qu'elle produit sur les hommes.

Peu importe alors que la « méditation » procède d'une ascèse, d'un exercice ou d'une initiation, dont on pourrait discuter éternellement l'authenticité : seul compte ce que l'on rapporte de notre rencontre visionnaire, illuminative et révélationnelle, qui se décline à travers une œuvre qui porte généralement plusieurs niveaux de lecture. Que celle-ci soit estampillée « littérature » ou « religion » n'a aucune importance d'un point de vue suprahistorique et métapolitique.

La garantie est dans la sublimation de l'expérience transcendantale par l'acte poétique et prophétique, par la beauté de cette expression qui traverse les âges ; que cette sublimation soit d'ordre métaphysique, philosophique ou scientifique, voire les trois à la fois, on lui reconnaît unanimement sa beauté, sa justesse et sa véracité.

Peut-être faut-il aimer jusqu'à la fin du pardon ?… avant même de pouvoir monter là-haut, une seule fois méditer comme on meurt à soi-même et au monde, une fois pour toutes, et contempler les « terribles beautés » de la plus grande comédie humaine ?

* * *



Notes

[1] Alexandre Douguine, Les fondamentaux de la conspirologie et Conspirologie – La science des conspirations, des sociétés secrètes et de la guerre occulte, Ars Magna.

[2] Alexandre Douguine, Politica Æterna : Le platonisme politique et les Lumières sombres, Ars Magna, 2026.

[3] Alexandre Douguine, Le prophète de l'eurasisme, Avatar éditions, coll. « Heartland », partie IV, « Essais philosophiques », « Le gnostique », p. 217-220.

[4] Jean Haudry, La triade pensée, parole, action dans la tradition indo-européenne, Milan, Archè, 2009, en particulier la première partie (p. 11-187).

[5] Sur le dhī védique : Jan Gonda, The Vision of the Vedic Poets, La Haye, Mouton, 1963 ; Louis Renou, « Les pouvoirs de la parole dans le Ṛgveda », dans Études védiques et pāṇinéennes, t. I, Paris, De Boccard, 1955.

[6] Georges Dumézil, La religion romaine archaïque, Paris, Payot, 1966. La doctrine du « prédéisme », ou dynamisme, est née de l'observation des Mélanésiens ; le missionnaire Codrington l'a formulée dès 1891. Elle avait trouvé en 1926 un défenseur en H. J. Rose, qui soutenait que les Romains avaient une idée proche du mana mélanésien et la désignaient par le mot numen. Dumézil la réfute longuement dans ses premiers chapitres.

[7] « Participation mystique » : expression de Lucien Lévy-Bruhl, au début du XXe siècle, pour désigner un mode de pensée qui établit entre des êtres très différents une communauté de nature, un même être. Voir Lucien Lévy-Bruhl, Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, Paris, Alcan, 1910. Lévy-Bruhl a lui-même révisé la notion dans ses Carnets, publiés à titre posthume (Paris, PUF, 1949).

[8] « Souveraineté » : nom de la première fonction de l'idéologie trifonctionnelle indo-européenne. Au-dessus de la force guerrière (deuxième fonction), de la fécondité et de la prospérité (troisième fonction), elle désigne l'administration sacrée du monde. Voir Georges Dumézil, L'idéologie tripartie des Indo-Européens, Bruxelles, Latomus, 1958 ; Mythe et épopée, t. I, Paris, Gallimard, 1968.

[9] Georges Dumézil, Mitra-Varuna (1940) et Les dieux souverains des Indo-Européens (1977).

[10] Georges Dumézil, Heur et malheur du guerrier (1969).

[11] Jean-Pierre Vernant, « Ébauches de la volonté dans la tragédie grecque », dans Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Paris, Maspero, 1972. Vernant revient sur le « Que faire ? » des personnages tragiques dans un entretien publié sur Cairn.info [référence exacte à préciser].

[12] Bruno Snell, La découverte de l'esprit (1946). On a reproché à Snell une lecture téléologique ; un article de la revue Mondes anciens relève chez lui, comme chez Vernant, la fréquence du « pas encore » (journals.openedition.org/mondesanciens/2274).

[13] E. R. Dodds, Les Grecs et l'irrationnel (1951), chap. I, « L'explication d'Agamemnon ».

[14] Svadharma (sanskrit, de sva, « propre, soi », et dharma, « loi, ordre, devoir ») désigne la loi propre d'un être : le devoir qui lui revient selon sa nature, sa condition et sa place dans l'ordre du monde (sa varṇa, son âge de la vie, sa situation). C'est la déclinaison individuelle du dharma universel. Chacun n'a pas à accomplir l'ordre en général, mais sa part de l'ordre. Le terme doit sa fortune à la Bhagavad-Gītā. Arjuna, guerrier (kṣatriya), hésite à combattre, et Kṛṣṇa lui rappelle que mieux vaut accomplir son propre dharma, même imparfaitement, que le dharma d'un autre, même parfaitement (III, 35 ; repris en XVIII, 47). Deux nuances importent. Le svadharma n'est pas un choix : on le reconnaît, on ne l'invente pas. Et il s'oppose au paradharma, la loi d'autrui, qu'il est périlleux d'usurper.

[15] Hannah Arendt, La vie de l'esprit, t. II, Le Vouloir ; Albrecht Dihle, The Theory of Will in Classical Antiquity, Berkeley, University of California Press, 1982. Tous deux situent l'« invention de la volonté » chez Paul et Augustin.

[16] Pierre Abélard, Ethica seu Scito te ipsum, vers 1138.

[17] Homère, Iliade, XI, 404-410 (monologue d'Ulysse) ; la même formule revient chez Hector, XXII, 122.

[18] Guigues II le Chartreux, Scala claustralium (L'Échelle des moines), vers 1150 : « Cherchez en lisant, et vous trouverez en méditant ; frappez en priant, et l'on vous ouvrira en contemplant. » La formule glose Matthieu 7, 7 : « Cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l'on vous ouvrira. » Voir Guigues II le Chartreux, Lettre sur la vie contemplative (L'échelle des moines). Douze méditations, Paris, Cerf, coll. « Sources chrétiennes », n° 163, 1970 éd. Edmund Colledge et James Walsh, trad. par un Chartreux.

[19] Pierre Gordon, Le Sacerdoce à travers les âges, Arma Artis, deuxième partie, « Analyse et synthèse des fonctions sacerdotales », chap. I, « Les fonctions du sacerdoce », I, « La fonction initiatique et les fonctions qui en procèdent », « Le chamanisme », p. 72.

[20] Gérard de Nerval, « Vers dorés », Les Chimères, publiées à la suite des Filles du feu, Paris, D. Giraud, 1854.

[21] Gérard de Nerval, Aurélia, première partie, I.

[22] Fanā’ (arabe, « extinction ») : dans la mystique soufie, l'extinction du moi en Dieu. Kun fa-yakūn : « Sois ! et elle est », la parole créatrice divine dans le Coran (II, 117 ; XXXVI, 82, entre autres).

13/09/2026

Extrait de notre essai De l'Intuition - « Intuition et Intelligence du Cœur »

 

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© Francesca Woodman

 

Chapitre 5

 

Intuition et Intelligence du Cœur

à Audrey,

« J'ai oublié d'éteindre la lampe du jour avant de dormir. Le soleil brille. Il fait nuit. »

 

Spontanée. Innocente. Curieuse. Souriante. Naïve. L'Intuition est enthousiaste. Toujours prête.

 

Enfance du génie qui joue avec les nombres et les lettres de Feu dans les jardins suspendus du souvenir et de l'oubli ; joyeuse mélancolie qui combat l'habitude et l'ennui aux côtés franc-battants de notre émerveillement pour tout réenchanter. Lumineuse régente du Royaume intérieur où grandit le petit prince.

 

Soleil intérieur ; occultement intérieur.

 

Troisième œil.

 

Seul œil qui perçoit et révèle la beauté de tout ce que l'instant présent vient de perdre.

 

La plus haute « intelligence du cœur » est l'aptitude à respecter et craindre l'Intuition ; à l'aimer pour ce qu'elle est et non pour ce qu'on voudrait qu'elle soit.

 

Pour vivre heureuse, l'Intuition vit cachée, recluse, abandonnée de tous. Loin des jouisseurs qui prétendent l'avoir vue, connue, reçue, touchée.

 

L'ingratitude envers les grâces qu'elle nous accorde est le plus grand péché des hommes. Commerce rentable de leurs doutes méticuleux contre les miracles de l'Intuition. Ces faussaires bricolent et fabriquent des faux en intuition dans les sous-sols de la frustration. Labyrinthe de bonnes intentions et de mauvaise foi à perte de vue...

 

L'intention lorgne envieusement sur les beautés cachées de l'Intuition ; lui prête l'intention de s'exposer ostensiblement aux regards indiscrets tandis que c'est elle qui viole son intimité et incite les badauds à l'épier ; inconsciente qu'on l'observe.

 

Exhiber son intuition c'est la mettre à nu à la vue de tous sans son consentement ; mais son « corps de gloire » ne plie ni ne se rompt. Alors nous exposons nos clichés volés et proposons nos contrefaçons aux enchères pour trois fois rien. Nous maquillons nos délires en chair négociable, marchandons nos faux sur les étals illuminés pour quelques piécettes. Nous déguisons nos intentions en intuition pour les prostituer, les vendre au plus offrant.

 

Il y a suffisamment de spectres à une jambe pour en faire des lampadaires et de chiens pour pisser dessus, de perversités à mettre au tapin sur les trottoirs de la quête spirituelle et de puceaux pour se vider dedans. Les faussaires et proxénètes de l'Intuition sont les grands faiseurs d'illusions de notre monde. Si son corps reste incorruptible pour l'éternité, nous salissons à tout jamais son nom.

 

***

 

L'embrasement cardiaque qui couronne notre avancement ; nos avances fidèles et amoureuses, vers l'Intuition, d'un succès enflammé dans la victoire comme dans la défaite, est le secret des plus intimes, des plus sacrés.

 

Un « secret » qui préexiste aux « origines du mal ». Trahir ce secret est un suicide de l'esprit.

 

Il peut exister une certaine beauté, lucide, une esthétique éclairée du suicide physique qui devient sacrifice spirituel... mais ne trahissez jamais le secret de votre relation intime et sacrée à l'Intuition que dans la perspective de mener la plus grande guerre spirituelle ; sous l'ultime prétexte de l'unique et absolue « dernière preuve d'amour » avant la mort, sinon...

 

Partager son intuition pour faire valoir la légitimité spirituelle de nos « bonnes intentions » pour les élever au rang d'argument d'autorité, c'est offrir son épouse à l'impuissante partouze des peines-à-jouir de la postmodernité !

 

Ne trahissez pas le pacte amoureux qui vous lie à votre intuition à son corps défendant où elle s'envolera par la fenêtre ; disparaîtra de vos rêves et de vos songes qui ne seront plus que morne plaine habitée de monstres borgnes et fantômes amputés.

 

L'échec sera cuisant. Vous brûlerez dans cet enfer pavé de bonnes intentions.

Vous contemplez là une antique inspiration, une nature parfaite.

L'Intuition est une muse capricieuse et ensorceleuse ; mélusinienne et morganienne.

 

Prenez garde de ne pas céder aux rumeurs et regarder ce qu'il se passe par le trou noir de la serrure...

 

Nous autres, coeurs sauvages et farouches de l'Empire de la Fin, n'inventons rien que l'Intuition ne nous souffle à l'oreille ; nous autorise et nous ordonne à dire d'elle.

 

***

 

Puisque nous parlons d' « intelligence du cœur », nous sommes conviés à reparler d'amour et, forcément, de rencontre.

 

Sachez qu'il n'existe aucune différence entre « amour spirituel » et « amour charnel ». La seule petite différence qui pourrait résister ne réside que dans la forme que cet « amour » prend dans le visible et l'invisible de la rencontre ; son endroit et son envers, mais, fondamentalement, c'est une seule et même « chose » : un seul et même amour.

 

L'analogie de l'un pour parler de l'autre ou de l'autre pour parler de l'un n'a rien de métaphorique ou de parabolique.

 

L'inconditionnalité de l'amour n'est précisément autre que l'alignement parfait de ces deux formes d'amour qui sont un seul, unique et absolu amour, qui sauve, s'offre à la rédemption par la voie du pardon.

 

L'Intuition n'a de cesse de relier ces différentes formes d'amour pour n'en faire qu'un seul. Elle produit des efforts insensés pour accomplir ce miracle. C'est presque là sa fonction première.

 

L'Intuition n'a de religion que l'Amour.

 

De l'amour grivoisement fidèle et fidèlement grivois aux grâces spirituelles et charnelles de Notre-Dame.

 

L' « intelligence du cœur » est Honneur et Fidélité à la Dame Céleste, Belle Endormie, Reine Blanche et Rouge, Vierge Noire, Fée Bleue et Verte... Terrible et Glaciale Beauté !... chaude comme la Lune ronde et pleine.

 

C'est à cause des puritains que les mystiques ont sagement opéré cette distinction : pour éviter de se faire trancher la tête. Non à cause d'une quelconque « confusion métaphysique ».

 

Il faudra, à ce propos, que nous vous parlions ailleurs des subtilités de la jalousie amoureuse – d'une « certaine jalousie amoureuse » – et des complices beautés de cette « jalousie sacrée ».

 

La « jalousie du Secret », ou « pour le Secret ». Un « secret » qui surgit, comme une étincelle, de notre coeur anthracite tel du charbon. Qui se faufile entre les lignes du grand livre de Feu comme une petite salamandre. 37,5° à minuit. De ce qui sépare les fidèles d'amour du « commun des mortels » – qui n'ont que haine pour le Secret et qu'amour pour la transparence. Du parcours initiatique, intime et intimidant, qui mène à certaines révélations poétiques et prophétiques de ce « connais-toi toi-même » anagogique et sotériologique. Initiation qui commence par la relation spirituelle et charnelle à l'autre, à l'alter ego, à l'âme sœur, à l'ange gardien, à l'androgyne primordial... jusqu'à revenir à l'Un.

 

La rupture de ce lien cosmique entre la créature et son créateur ; ses déclinaisons et sa répétition, ne s'expriment alors, ici-bas, que par le « chagrin d'amour » ; qui fait intégralement partie de cette « initiation ».

La séparation dévoile un niveau de lecture mortel dans les pages brûlées de notre parchemin intérieur que nous ne pourrions appréhender sans avoir perdu l'être aimé.

 

Méfiez-vous de ceux qui vous délivrent des techniques et pratiques magiques de « développement personnel » qu'ils vendent pour « développement spirituel », liées à cette drôle d'intention de « se connaître soi-même » par soi-même, sans jamais vous parler d'amour et d'altérité dans la quête spirituelle. Qui vivent séparément quête spirituelle et amoureuse.

Mais c'est une seule et même quête...

 

Je vais ici et maintenant vous confier quelque chose de la plus grande importance, c'est par ailleurs le seul conseil que je me permettrai de vous prodiguer :

 

il vaut mieux échouer sa quête spirituelle « individuelle » et « personnelle » d'illumination, la sacrifier à l' « amour charnel » et à l' « immortalité » par la procréation que de « se connaître soi-même » mal à moitié sans jamais donner la vie et, finalement, sans jamais atteindre les sommets de la méditation. Trop que pour être heureux, pas suffisamment que pour s'épanouir. Cet « entre-deux » est un enfer pour votre corps, votre âme et votre esprit.

 

L'expérience de votre existence vivante dans la matière est un miracle. Ce « miracle » que vous cherchez partout : c'est celui-ci. Et le destin c'est la rencontre. Alors, au moment de la mort, ce que vous avez sacrifié à la vie et à l'amour se fait graine et germe de sa putréfaction. Vous réalisez votre grande œuvre par ce sacrifice, ce renoncement. C'est ce que la Mort nous laisse entendre lorsqu'elle ne rôde pas loin de nous avec sa suite d'ombres et de ténèbres qui nous entoure... nous veulent-elles tant de mal que cela lorsqu'elles nous attirent vers les « pièges de la Nature » ?

 

Ce qu'ils appellent « se connaître soi-même » se résume à savoir ce qu'ils aiment ou n'aiment pas, à connaître vaguement leurs qualités et leurs défauts, tout ce qui est plus ou moins en rapport avec leurs préférences, leurs opinions, leurs croyances : ce qu'ils pensent savoir d'une manière générale. Au mieux un portrait chinois ou un questionnaire de Proust.

 

Se « connaître soi-même » c'est d'abord se reconnaître dans le reflet de ce regard altier au moment de la rencontre. C'est vivre consciemment et consciencieusement son expérience « amoureuse » dans la matière, d'apercevoir la lumière cachée derrière l' « absence de Dieu ». Ce grand mystère qu'est le vivant ne se réalise que dans l'imprévu de la mort – qui donne la vie. L'illumination est éclipse totale, nuit noire, minuit cosmique... et nous pouvons l'atteindre par cette voie de la Simplicité.

 

L'Intuition ne connaît pas les distinctions intellectuelles entre exotérisme et ésotérisme, monothéisme et polythéisme, christianisme et paganisme... toutes ces séparations d'un même Amour. De la même manière qu'elle ne connaît ni préférences, ni opinions, ni croyances. Elle ne pense, ne sait et ne connaît rien que sa vérité. Elle se connaît elle-même... elle qui se sacrifie et meurt à chaque fois qu'elle se fait connaître à notre conscience. Et elle ne le fait que pour renaître, perpétuer la vie par le recommencement de son existence par-delà le bien et le mal.

* * *

Nous percevons, l'espace d'un instant, par la grâce que l'Intuition nous confère, lors de la rencontre, la part de rêve ; et celle des anges, dont nous partageons avec l'être aimé et aimant le divin effluve. Ce rêve d'infini et d'éternité de l'amour que la réalité piétinera sans pitié à la première trahison et au moindre doute envers l'Intuition.

 

« Espace d'un instant » qui n'est, nous le rappelons, ni le présent ni la réalité mais une « projection idéelle et imaginale rétroactive et anticipative » de ce qu'ils sont simultanément et synchroniquement dans l'infiniment petit du rêve où les grandes aventures de l'existence s'organisent avant de ressurgir dans l'infiniment grand de la réalité ; où ils pourrissent dans ce feu noir et humide du scepticisme. Où elles se réalisent et réussissent ou échouent. Et ces « grandes aventures amoureuses de l'existence » échouent fatalement et mortellement à la moindre hésitation ; ne laissent aucune place au doute. L'hésitation est un début de trahison que l'Intuition voit venir de loin...

 

Aimer c'est prévoir.

 

Que pouvons-nous donc faire d'autre que de contempler les splendeurs de l'Intuition livrées à nos ferventes aspirations et pieuses inspirations !?

Quoi d'autre peut entretenir la foi, notre feu intérieur, que la chaleur d'un foyer et qu'un enfant aux grands yeux qui traîne dans les jupes de sa mère au regard de braise ?

 

Nous n'y pensons ni n'avons besoin d'y réfléchir que de vivre sa passion ; de mère en fille et de père en fils. De la vivre par l'expérience de la chair. De l'amour plein les yeux. L'aveuglante intensité dont l'Intuition nous a chargés, jusqu'à « la fin de la Mort » qui vient éclairer le sens de la vie !

 

Nous ne pouvons vivre cette aventure risquée de l'existence qu'à travers la rencontre de deux êtres ayant partagé une même intuition à l'instant critique de la rencontre et un même rêve lors de leur première nuit pour « se connaître soi-même » ensemble et, ensemble, « devenir immortels » !

 

Nous ne devenons pas seul immortel.

 

Pour 99,9% d'entre nous, l' « immortalité » ne s'acquiert que dans l'Intuition de la rencontre amoureuse et ensuite... d'un enfant qui saute sur nos genoux.

 

Rien d'autre.

* * *

L'Intuition a ses entrées au Paradis comme aux enfers. Elle entre, elle sort, personne ne la remarque, n'en soupçonne la présence. Anges et démons zélés sont aveuglés par sa lumière dont nous ne percevons que l'ombre projetée sur la toile de nos rêves comme une énigme à résoudre...

 

Religieuse, elle n'a pas de religion. Spirituelle, elle ne supporte aucune spiritualité. Sage, elle n'enseigne aucune sagesse ni philosophie.

 

Qui est-elle ?

 

Aucune « spiritualité » ou « magie » ne peut contenir la violence de sa sagesse primordiale, sacrée, transgressive, amorale, qui ne demande aucune technique, aucune pratique, aucune initiation, aucune méditation : aucune forme particulière de maîtrise spirituelle pour être comprise. Même pas l'ombre d'une prière... à peine le début d'une confession.

 

Autant demander à « Dieu » quelle est sa religion ?!... et si vous saisissez l'incongruité de cette question vous entreverrez le complexe qui se cache derrière l'idée d'intention.

 

L'Intuition est cruelle. C'est bien là sa seule vertu...

 

Et il a bien fallu lui donner un nom.

 

Mais ni le bien ni son absence ne peuvent qualifier et justifier la religion et la moralité, la philosophie et l'éthique, la spiritualité et la sagesse de l'Intuition.

Elle n'est que rêve, poésie et prophétie : sans foi, sans règle, sans loi.

 

Elle figure l'imagination et préfigure la création de « Dieu ».

 

Elle fait rougir l'origine du Monde !

***

L'Intuition comme « intelligence du cœur » et « troisième et seul œil » est, en dernière instance, à son niveau le plus haut et intense d'immédiateté, la grâce particulière de ressentir des ambiances et établir la topographie métaphysique d'un lieu – en tant qu'il est l'endroit d'un envers paradisiaque ou infernal –, à transpercer la psychologie humaine, d'un groupe ou d'un individu, à visiter l'intériorité d'un objet ou d'un être, à voyager au centre de la Terre tout en restant immobile, et, finalement, à « s'interdire une rencontre » – plutôt que de prédire d'une issue néfaste ou favorable de l'hypothétique relation à venir.

 

L'Intuition : c'est ce qui ne pose pas la question de l'Intuition.

 

Ce qui ne s'est pas dit ; et n'en a pas besoin.

 

Ce qui nous a fait éviter le doute ; tous les cortèges et bals masqués qu'organisent de grandes fêtes les hésitations et leurs visages effrayants.

 

Ce qui nous a sauvé sans que nous nous en rendions compte.

 

Tout ce qui se « devine » ou procède d'une intention – que celle-ci soit bonne ou mauvaise ; selon des critères qu'il resterait à définir – n'est pas de l'Intuition ni ne peut provenir d'Elle !

 

Non, l'Intuition ne joue pas aux devinettes, ni ne prêche le faux pour savoir le vrai.

 

L'Intuition est un droit de regard, conscient, sur l'autre monde de la « seconde vie ». Avec le risque de se perdre dans ces mondes idéels et imaginaux de la rêverie ou du songe superposés à la réalité.

 

Certes la folie nous guette, elle accompagne l'Intuition. Et si nous prétendons voir des signes partout, l'Intuition l'autorise à nous donner un avant-goût de ce qui nous attend si nous insistons dans cette voie qui prétend que « Quand on veut une chose, tout l'Univers conspire à nous permettre de réaliser notre rêve » (cf. Coelho). Ce qui est une des phrases des plus stupides et dangereuses jamais écrites dans un Best Seller.

***

L'Intuition, c'est pénétrer l'outre-monde, sans s'y attarder.

 

L'Intuition est un lieu dans lequel on ne s'attarde pas. Où il ne vaut mieux pas trop s'attarder.

 

Faut-il être prêt à affronter nos propres erreurs et fautes pour obtenir la permission de la regarder droit dans les yeux et enfin regarder nos mensonges à nous-mêmes droit dans le Soleil ?

 

Car c'est ce que nous allons trouver en cherchant dans ce monde-là, à comprendre son absence et son silence, la violence du refus et rejet du plus grand Pardon, de sa vengeance et de la souffrance inutile qu'elle nous inflige : nous ne pourrons en revenir indemnes.

 

Cette compréhension ne règle pas le problème : elle l'aggrave.

 

L'Intuition nous met en face de nous-mêmes et de nos mensonges, par rétroaction et anticipation.

 

Qui ne se connaît lui-même, n'a pas encore pris conscience de lui-même, l'Intuition ne lui sert à rien qu'à s'enorgueillir d'ignorance et de se nourrir de ses propres mensonges.

 

L'Intuition n'a pas d'intention positive ni négative. Elle n'a aucune intention. Elle ne fabrique pas de signes. Elle ne signe aucune conspiration en notre faveur. Elle est pure information.

 

Et, en matière de rencontre, il n'existe aucune « loi de l'attraction » régie par l'Intuition. Elle ne remplit pas un job d'été dans un parc d'attraction pour que nous jouissions des montagnes russes sensationnelles et autres ascenseurs émotionnels dont nous aimons tant les descentes sans efforts.

 

Nous dirions même que l'Intuition se méfie des législations actuelles de l'attirance et des termes de la synchronicité. Qu'elle les combat fermement.

 

La « méthode Coué » enseignée par tous les « développements personnels » de la Subversion – et l'incitation à la « programmation neurolinguistique » pour favoriser positivement et magiquement nos relations humaines et interactions sociales –, et particulièrement lorsqu'il s'agit des rapports homme/femme, est cette illusion new age de la « Synchronicité » qui tue toute espèce d'instinct et d'intuition, que nous vivons dans notre chair, bien supérieurs à toutes sagesses ou spiritualités où l'homme devient son propre centre, bourré de « bonnes intentions ». Alors il se regarde le nombril, mais ce n'est pas lui qu'il observe, qu'il scrute... c'est « autre chose » dont il serait effrayé d'en connaître la profondeur et l'obscurité.

 

Les supports auguraux qui devinent nos pseudo-intuitions dans les marcs de café de la postmodernité sont souvent de mauvais augures, de très mauvais augures.

 

Intuition et involution sont forcément et « magnétiquement » liées par la vérité toute simple que l'on ne conjure pas le « mauvais sort » par un quelconque optimisme ou sentimentalisme à ras-des-pâquerettes, par un quelconque vouloir-guérir magique et individuel qui pourrait, éventuellement, sur un « mal entendu », s'opérer dans un temps plus ou moins long vers un progrès comme la maladie progresse. Surtout en notre temps qualifié, caractérisé par l'accélération du Temps vers la Fin, et la phase terminale de la solidification du Vivant vers la posthumanité atrophiée.

 

De quel ésotérisme, de quel hermétisme et de quel occultisme la pratique sociale et sportive de la spiritualité est-elle le nom ?

 

Au diable vos gymnastiques de l'esprit qui ne riment à rien et ne produisent aucune sorte, aucun genre, aucune forme de la Beauté !

 

Oui, parce que lorsque nous parlons d'ésotérisme : de quel « ésotérisme » parle-t-on ?

 

De cet « ésotérisme » fortuit, contingent, qui à peine laisse s'échapper un petit bout de beauté, par inadvertance, vient la reprendre, la remettre au cachot, d'abord par le comique et l'humour, vers toujours plus de dérision, et trouve cela marrant, à se taper le cul par terre ?

C'est donc ça votre expression la plus concrète de l'ésotérisme agité par moultes théories et spéculations aussi vides que le regard d'un poisson mort et qu'un rire de hyène ?

***

L'Intuition est intimement liée aux idées d'imagination et de création – et « Dieu » sait l'importance de l'imagination et de la créativité pour se « renouveler en amour » et le recommencer après la plus grande tragédie de la Fin par le Pardon.

 

Vous pouvez vous rouler par terre et vous tordre dans tous les sens : elle ne sera jamais liée aux idées de « réflexion » et de « méditation » qui supposent davantage une forme impure d'intention qu'une forme parfaite d'intuition dans la prétention à l' « illumination ».

***

L'Intuition est subtile, éthérée, volatile. Chaque fois que nous essayons d'en saisir l'essence, elle nous échappe.

 

Et, l'Intuition, si elle rêve, imagine et crée des possibilités idéelles et potentialités idéales en leurs nuances et subtilités, ses caresses, les écorchures et morsures de l'aube qu'elle laisse sur votre peau, ses ongles félins profondément enfoncés dans votre âme, la violence de son désir, de votre désir qu'elle vous rend à coups de griffes, vous fait comprendre que, pour aimer l'Intuition, il faut aimer sa violence créatrice et l'aimer violemment en retour.

L'Intuition est douleur.

 

Une « douleur » intolérable. La sagesse est d'accepter cette douleur que nous inflige l'Intuition. Et la sagesse n'est finalement et fatalement que cela : l'acceptation.

 

L'Intuition est une créature sauvage, indomptable, vous ne pouvez pas l'apprivoiser ni maîtriser sa violence. Son secret est inviolable. Elle est vierge des espoirs et désespoirs des hommes, des magies humaines, les millénaires l'ont laissée intacte de toutes leurs pénétrations. Elle est la dernière frontière de l'âme contre les invasions de la maîtrise. De la « maîtrise technique » des émotions et des affections. Vierge en arme que la science profane et pseudo-magique ; et que leurs instruments les plus pointus ne peuvent percer. Que leurs rasoirs technico-pratiques ne peuvent couper ni faire saigner... ou qu'ils nous en fassent la démonstration... nous ne demandons qu'à voir mais leur déconseillons vivement de verser ne serait-ce qu'une seule goutte de sang de l'Intuition pour l'analyser.

 

L'Intuition, c'est Cassandre...

 

Vous êtes prévenus.

07/03/2025

Qu'est-ce que le byzantinisme ? (Konstantin Léontiev)

Konstantin N. Léontiev, Écrits essentiels, Byzantinisme et Slavisme, Chapitre I – Qu'est-ce que le byzantinisme ?, pp. 87/95, Éditions l'Age d'homme

 

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Qu'est-ce que le byzantinisme ?

 

Le bizantinisme est, avant tout, une forme particulière de culture, de connaissances qui possèdent leurs traits distinctifs, leurs principes généraux, clairs, tranchés, intelligibles et don dont les conséquences définies se manifestent dans l'histoire.

 

Le slavisme, pris dans son intégralité, est encore un sphinx, une énigme.

 

L'idée abstraite du byzantinisme est parfaitement claire et compréhensible. Cette idée générale est composée de quelques idées particulières, religieuses, étatiques, éthiques, philosophiques et artistiques.

 

Nous ne voyons rien de comparable dans le panslavisme. Si nous nous représentons le panslavisme par la pensée, nous n'en percevons qu'une image amorphe, primitive, inorganisée, quelque chose qui ressemble à la vision de gros nuages éloignés qui, à mesure qu'ils se rapprochent, peuvent former les silhouettes les plus variées.

 

Si nous évoquons en esprit le byzantinisme, nous voyons, au contraire, le plan rigoureux et clair d'un vaste édifice. Nous savons, par exemple, que le byzantinisme implique l'autocratie pour l’État. En religion, il signifie le christianisme avec des traits précis qui le distinguent des églises occidentales, des hérésies et des schismes. Dans le domaine morale, nous sommes conscients que l'idéal byzantin n'admet pas ce principe très fort, et en beaucoup de cas extrêmement exagéré, de la personnalité humaine terrestre qui fut introduit dans l'histoire par le féodalisme germanique ; nous savons que l'idéal moral byzantin tend à nous faire perdre nos illusions sur tout ce qui est terrestre, bonheur, stabilité de notre propre pureté, sur notre capacité à la perfection morale ici-bas. Nous avons appris que le byzantinisme (comme le christianisme en général) repousse tout espoir d'une quelconque prospérité universelle des peuples ; qu'il est la plus forte antithèse à l'idée de pan-humanité au sens d'égalité universelle, de liberté terrestre illimitée, de perfection et de satisfactions terrestres, universelles.

 

Le byzantinisme nous offre également des images très claires dans le domaine artistique ou plus généralement esthétique : on peut imaginer sans peine les modes, les coutumes, les vêtements, l'architecture, la décoration, les goûts, teintés de principes byzantins.

 

La culture byzantine remplaça la gréco-latine et précéda la culture romano-germanique. On peut estimer que l'avènement de Constantin marqua le début du plein triomphe du byzantinisme (Ive siècle de notre ère). L’avènement de Charlemagne (Ixe siècle), son couronnement en tant qu'Empereur, qui fut le fait de la papauté, , peut être compris comme la première tentative de l'Europe romano-germanique de distinguer nettement sa culture de la culture byzantine qui subjuguait jusqu'alors, ne fût-ce que spirituellement, tous les pays occidentaux.

 

C'est justement après le démembrement de l'empire artificiel de Charlemagne que s'accusent les traits d'une culture européenne distincte, d'une civilisation mondiale, nouvelle en ce temps-là.

 

C'est alors que commencent à se dessiner plus clairement les frontières futures des États occidentaux plus tardifs et les cultures particulières de l'Italie, de la France, de l'Allemagne ; les croisades approchent, l'époque florissante de la chevalerie, du féodalisme germanique qui posa les fondements d'un respect exagéré de la personne (respect de soi-même qui, par le biais de l'envie et de l'imitation, passa à la bourgeoisie tout d'abord, produisit la révolution démocratique et engendra toutes ces phrases actuelles sur les droits illimités de la personne puis, descendant jusqu'aux classes inférieures de la société occidentale, fit de chaque journalier ou de chaque cordonnier un être défiguré par l'humeur nerveuse de sa propre dignité). Peu après, résonnent les premiers son de la poésie romantique. Puis l'architecture gothique se développe, le poème catholique de Dante est créé un peu plus tard... Le pouvoir papal désormais grandit.

 

Ainsi l'avènement de Charlemagne (IXe siècle) est approximativement la ligne de partage qui permit à l'Occident de déterminer sa civilisation et sa forme étatique.

 

La civilisation byzantine, à partir de ce siècle-là, voit échapper à sa sphère d'influence tous les grands pays les plus peuplés d'Occident, mais, en revanche, trouve son génie au nord-est, chez les Slaves du sud puis ensuite en Russie.

 

Les XVe, XVIe, XVIIe, siècles sont les moments du plein épanouissement de la civilisation occidentale et le temps du déclin complet de l'organisation étatique byzantine, sur le terrain même où elle était née et avait grandi.

 

Ce même XVe siècle qui voit le commencement de l'épanouissement de l'Europe est le siècle du premier renforcement du pouvoir de la Russie, le siècle de l'éviction des Tatares, d'une pénétration, accrue par rapport au passé, de la culture passé, de la culture byzantine, grâce à l'affermissement de l'autocratie, d'une plus haute culture intellectuelle du clergé, de l'implantation de coutumes byzantines à la cour, de modes, de goûts, etc. Byzantins. C'est l'époque des Ivan, le Grand et le Terrible, de la culture de Kazan, de la conquête de la Sibérie, le siècle de la construction de Basile-le-Bienheureux à Moscou, construction étrange, imparfaite, mais extrêmement originale, russe, qui nous indique plus clairement qu’auparavant le style architectural qui nous est propre : des coupoles multiples venant de l'Inde appliquées à des principes byzantins.

 

Mais, pour de multiples raisons sur lesquelles je n'ai pas l'intention de m'étendre ici, la Russie n'entra pas alors dans une période de complexité florissante et de création harmonieuse et diverse, comparable à la Renaissance européenne qui lui était contemporaine.

 

Je ne m'expliquerai que brièvement.

 

Le vestiges du byzantinisme, dispersées par la menace turque à l'ouest et à l'est, se répandirent sur deux terroirs différents. En Occident, tout ce qui lui était particulier prospérait déjà, la culture romano-germanique était florissante, fastueuse, prête ; le nouveau rapprochement avec Byzance et, par son intermédiaire, avec l'Antiquité amena rapidement l'Europe à cette brillante époque que l'on nomme habituellement Renaissance, mais qu'il conviendrait mieux d’appeler épanouissement complexe de l'Occident ; car tous les États et toutes les cultures ont connu une époque comparable à la Renaissance, période de culture profonde et diversifiée, soudée en une unité supérieure spirituelle et étatique de toutes ses composantes.

 

Les Mèdes et les Perses ont connu une époque de ce genre, après avoir pris contact avec les mondes chaldéens et égyptiens en décomposition, c'est-à-dire à l'époque de Cyrus, Cambyse et, en particulier, de Darius Ier ; les Hellènes pendant et après les premières guerres de Perse et les Romains après les guerres puniques et tout le temps des premiers Césars ; à Byzance aux temps de Théodosie, Justinien et, en général, au moment de la lutte contre les hérésies et les barbares ; et nous, Russes, à partir de Pierre le Grand.

 

Le byzantinisme, entrant en contact avec la Russie au XVe siècle puis plus tard, trouva un terrain incolore, simple, pauvre, impréparé. C'est pour cela qu'il ne pouvait profondément se modifier chez nous et, au contraire de l'Occident, il nous imprégna de ses traits généraux avec plus de pureté et sans rencontrer d'obstacles.

 

Il faut chercher notre Renaissance, notre XVe siècle, notre épanouissement plus complexe et organique, notre unité dans la diversité, au XVIIe siècle, au temps de Pierre I et l'esquisse de ses premières lueurs, du temps de son père.

 

Les influences européennes (polonaises, hollandaises, suédoises, allemandes, françaises) au XVIIe et au XVIIIe siècles jouèrent le même rôle (bien qu'elles agissent beaucoup plus profondément) que celles de Byzance et de l'Antiquité aux XVe et XVIe siècles en Occident.

 

En Europe occidentale, le vieux byzantinisme, en tombant sur le sol occidental pour une deuxième fois, n'agit pas tant par son côté religieux (car l'Occident possédait sans lui son pôle religieux déjà très développé et très puissant), mais il exerça une influence indirecte surtout par ses aspects artistiques hellènes et ses côtés juridiques romains, par les vestiges antiques classiques qu'il avait conservés et non par ses principes spécifiquement byzantins. Partout en Occident, le pouvoir monarchique se renforce plus ou moins au préjudice du féodalisme germanique naturel ; l'armée tend partout à prendre un caractère étatique (plus romain, dictatoriel, monarchique et non local, aristocratique comme c'était le cas auparavant) ; la pensée et l'art se renouvellent radicalement. L'architecture, s'inspirant des modèles antiques et byzantins, produit de nouvelles combinaisons d'une beauté extraordinaire, etc.

 

Chez nous, depuis l'époque de Pierre, nous recevons tout cela sous une forme déjà si transformée par l'Europe que la Russie, à l'évidence, perd rapidement sa physionomie byzantine.

 

Toutefois cela n'est pas totalement exact. Les fondements de notre vie quotidienne étatique aussi bien que domestique, demeurent étroitement liés au byzantinisme. Si le temps et l'espace le permettaient on pourrait démontrer que toute notre création artistique est, dans ses meilleures œuvres, profondément empreinte de byzantinisme. Mais comme ici il est question presque exclusivement de problèmes gouvernementaux, je me permettrai seulement de rappeler que notre Palais à facettes de Moscou , bien qu'il ne soit pas très réussi, est, par son intention, plus original que le Palais d'Hivers ; il serait beaucoup plus beau que lui si, comme au début, il était bigarré, et non pas blanc et sable, comme il l'est maintenant ; car la bigarrure et l'originalité de Moscou, plus byzantine que Pétersbourg, charme davantage tous les étrangers. Cyprien Robert évoque avec délices Moscou, en tant qu'unique ville slave au monde qu'il ait pris plaisir à regarder ; Ch. de Mazade, affirme au contraire, avec colère, que la seule vue de Moscou est un spectacle asiatique, étranger au tableau municipal et féodal de l'Occident, etc. Qui a raison ? Tous deux, je pense, et c'est bien. Je mentionnera encore que notre vaisselle d'argent, nos icônes, nos mosaïques, créations de notre byzantinisme, sont, jusqu'à aujourd'hui, presque notre unique planche de salut pour notre ambition esthétique lors des expositions qu'il nous faudrait fuir, la honte au front, si nous ne possédions ce byzantinisme.

 

Je dirais en passant que nos meilleurs poètes et romanciers : Pouchkine, Lermontov, Gogol, Koltsov, les deux Comtes Tolstoï (Léon et Alexis) ont payé un riche tribut à ce byzantinisme, à ses deux faces, étatiques et ecclésiastique, sévère ou tendre...

 

Mais brûlant est le cierge

Du villageois

Devant l'icône

De la mère de Dieu

 

C'est le même byzantinisme russe que l'exclamation de Pouchkine :

 

Où la parole du Tsar russe est-elle sans force ?

Où faut-il à nouveau débattre avec l'Europe ?

Ou est-ce trop peu pour nous ?

 

La famille ? Mais qu'est la famille sans religion ? Qu'est la famille russe sans christianisme ? Qu'est-ce enfin que le christianisme en Russie sans fondements byzantins et sans formes byzantines ?

 

Je me retiens et n'en dirai pas plus ici, ni sur la création esthétique des Russes, ni sur notre vie familiale.

 

Je parlerai un peu plus en détail de notre organisation étatique, de notre discipline étatique.

 

J'ai déjà dit que, sous le règne de Pierre, nous avions accueilli beaucoup d'éléments civilisateurs qui avaient été à ce point transformés par l'Europe que l’État russe avait, semble-t-il, perdu non seulement son aspect byzantin, mais aussi les côtés les plus essentiels de son esprit.

 

Toutefois, ai-je dit, ce n'est pas tout à fait exact. Naturellement, lorsque l'on voit notre garde (français garde) en uniforme et défilant (marschieren) sur le Champ de Mars (français) à Saint-Pétersbourg, on n'évoque guère les légions byzantines.

 

A la vue de nos aides de camp et de nos chambriers du tsar, il est difficile de leur trouver une ressemblance avec les prétoriens baptisés, ni avec les palatins ou les eunuques de Théodose ou de Jean Tzimiskès. Toutefois cette armée, ces courtisans (qui occupent d'ailleurs presque tous des fonctions politiques et administratives) se soumettent et servent une idée du tsarisme qui s'est enracinée chez nous du temps des Ivan III et IV, sous l'influence byzantine.

 

De surcroît, le tsarisme russe est beaucoup plus profondément ancré que le césarisme byzantin. Voici pourquoi :

 

Le césarisme byzantin avait une origine dictatoriale et un caractère municipal électif.

 

Cincinnat, Fabius, Maxime et Jules César, devinrent graduellement, et en toute légalité, des Auguste, Trojan et Dioclétien puis des Constantin, Justinien et Jean Tzimiskèse.

 

Au début, la dictature de la Rome païenne avait la signification d'une mesure légale, mais transitoire de la toute-puissance donnée par la ville sainte à une seule personne ; puis, quand les circonstances l'exigèrent, la ville sainte transféra ses droits tout-puissants, par une fiction légale et juridique, à un empereur-dictateur dont le pouvoir ne disparaissait qu'avec la mort.

 

Au IVe siècle le christianisme utilisa ce pouvoir présent, dont le peuple avait l'habitude, y trouva protection et soutien, et oignit selon le rite orthodoxe, pour un nouveau genre de tsarisme, ce dictateur romain à vie.

 

Ce pouvoir dictatorial était si naturel, si habituel pour le peuple que sous la férule de ces dictateurs baptisés et oints par l’Église, Byzance survécut à la Rome païenne occidentale pendant un peu plus de 1100 ans, c'est-à-dire qu'elle connut la plus grande longévité étatique de la vie des peuples (l'histoire nous montre qu'aucun système étatique n'a vécu plus de 1.200 ans ; et beaucoup d’États ont vécu beaucoup moins).

 

Sous l'influence du christianisme, les lois changèrent beaucoup de leurs dispositions ; le nouvel État romain, dés avant Constantin, avait perdu presque tous les côtés essentiels de son caractère constitutionnel et aristocratique d'antan, et s'était transformé, pour parler le langage d'aujourd'hui, en État bureaucratique, centralisé, autocratique et démocratique (non pas dans le sens du pouvoir du peuple, mais au sens de l'égalité, ou pour mieux dire de l'égalitarisme. Dioclétien – prédécesseur de Constatntin et le dernier des Empereurs païens luttant contre le flux du christianisme – avait été obligé, pour renforcer la discipline étatique, d'organiser systématiquement un nouveau fonctionnariat, une nouvelle hiérarchie de pouvoir émanant de l'Empereur (on peut trouver dans l'Histoire de la civilisation de Guizot un tableau détaillé de ces instances du pouvoir servant par degrés le nouvel ordre).

 

Ainsi, je le répète, le césarisme byzantin possédait, comme l'on sait, une vitalité naturelle qui s'accordait à la conjoncture et aux exigences du temps. Il s'appuyait sur deux forces : la nouvelle religion, que même la plus grande partie des non-chrétiens considèrent comme la meilleure des religions connues jusque-là, et un droit de l’État antique mieux formulé qu'aucun autre (pour autant que nous le sachions, mieux que le droit égyptien, persan, athénien, spartiate). Cette heureuse combinaison très ancienne et habituelle (de la dictature romaine et du régime municipal) avec ce qu'il y avait de plus neuf et de plus exaltant (le christianisme) permit au premier État chrétien de perdurer si longtemps sur un fondement ébranlé, à moitié vermoulu, dans les conditions les plus défavorables.

 

On chassait, changeait, assassinait les Césars, mais personne ne touchait à la sainteté du césarisme.On changeait les personnes, mais personne ne pensait changer l'organisation fondamentale.

 

En ce qui concerne l'histoire byzantine, il convient encore de remarquer le fait suivant. Notre public cultivé a une conception de Byzance des plus fausses, partiales, absurdes et superficielles. Notre science historique jusqu'à récemment était immature et privée de toute originalité. Presque tous les auteurs occidentaux pendant longtemps souffrirent (parfois même inconsciemment) de partialité envers la république, le féodalisme, le catholicisme et le protestantisme et c'est pourquoi Byzance autocrate et orthodoxe, qui n'avait rien de féodal, ne pouvait leur inspirer la moindre sympathie. La société, grâce à la tournure d'esprit donnée par nos études, grâce à une certaine sorte de lectures superficielles, a l'habitude, sans penser plus avant, de ressentir de la sympathie pour certains phénomènes historiques et du dégoût pour d'autres. Ainsi, par exemple, l'école, la poésie et une multitude d'articles et de romans nous ont tous habitués, dés l'enfance, à lire avec un frisson d'admiration tout ce qui concerne Marathon, Salamine et Platée, et à accorder toute notre sympathie aux républicains héllènes et à considérer les Perses presque avec haine et mépris.

 

Je me souviens d'avoir lu par hasard (chez quel auteur ? Peut-être Herzen) que pendant une tempête les grands seigneurs perses se jetèrent eux-mêmes à la mer pour alléger le navire et sauver Xerxès, sans oublier, avant de sauter par-dessus bord, de venir s'incliner devant leur tsar... Je me souviens qu'à cette lecture j'avais réfléchis et me dis pour la première fois (et combien de fois il m'était arrivé depuis l'enfance et jusqu'à l'age mûr de me souvenir de la lutte entre les Grecs et les Perses) : Herzen a raison d’appeler cela « Thermopyles perses ». C'est plus effroyable et beaucoup plus grandiose que les Thermopyles. Cela nous démontre une force de l'idée, une force de la conviction beaucoup plus grande que celle des compagnons de Léonidas ; car il est beaucoup plus facile de sacrifier sa vie dans le feu de la bataille que de consentir au suicide froidement, sans aucune contrainte, par la seule force de l'idée religieuse et étatique.

 

Depuis lors, je reconnais considéré la Perse antique autrement que ne m'avaient enseigné à le faire l'école des années 1840/1850, la poésie et la majorité des écrits historiques que je connaissais. Je suppose que beaucoup d'entre nous ont des souvenirs analogues.

 

Il me semble que la cause principale vient de ce que la Perse ne nous a pas laissé des œuvres littéraires aussi belles que celles de l'Hellade. Les Grecs savaient tout représenter avec plus de relief et de sens du réel, avec plus de chaleur pour ainsi dire, que leurs voisins et que leurs contemporains et c'est pourquoi nous les connaissons et les aimons davantage , malgré toutes leurs erreurs et tous leurs vices.

 

Le silence n'est pas toujours le signe d'un manque de contenu. George Sand a fort justement qualifié de « grands muets » les hommes pleins d'intelligence et de cœur, mais qui ne sont pas doués pour exprimer leur vie intérieure. Elle a rangé dans cette catégorie le scientifique connu Geoffroy Saint-Hilaire qui, à l'évidence, avait beaucoup compris et pressenti avec le plus de profondeur que son camarade et rival Cuvier, mais ne pouvait jamais le surpasser dans les débats. La science, toutefois, donna souvent raison par la suite à Saint-Hilaire. Peut-être la Perse fut-elle par rapport à la Grèce la même 'grande muette ». Il en est des exemples plus proches de nous. Si l'on considère la vie de la Russie depuis Pierre I jusqu'à nos jours, par la complexité de ses phénomènes, n'est-elle pas plus dramatique, plus poétique, plus riche que l'histoire, monotone dans ses changements, de la France du XIXe siècle ? Mais la France du XIXe siècle parle sans cesse d'elle-même et la Russie, jusqu'à présent, n'a pas appris à parler d'elle-même intelligemment et bien, et continue encore à prendre pour cible ses fonctionnaires ou à se préoccuper de l'utilité générale.

 

Rome, le Moyen Age européen et encore davantage l'Europe moderne, qui appartient à une époque plus proche de la nôtre, nous ont laissé une littérature si riche, diffusé par mille canaux, que les sentiments, les souffrances, les goûts, les exploits et même les vices des Romains, des chevaliers, des hommes de la Renaissance, de la Réforme, les femmes poudrées et en crioline, les hommes de la Révolution etc nous sont connus, proches, plus ou moins parents. Depuis le temps de Pisistrate ou même de la guerre de Troie jusqu'à Bismark et la captivité de Sedan, devant nous défilent une grande multitude de personnes, attirantes et antipathiques, heureuses et malheureuses, vertueuses et perverses, mais en tout cas une multitude de personnes vivantes et que nous comprenons. L'un d'entre nous a de la sympathie pour l'une d'elles, l'autre pour une autre ; l'un d'entre nous préfère le caractère d'une nation aristocratique, l'autre aime la démagogie ; l'un préfère l'histoire de l'Angleterre du temps d’Élisabeth, l'autre Rome à son apogée, un troisième Athènes du temps de Périclès, un quatrième la France de Louis XIV ou la Convention, mais, en tout cas, pour la majorité de la société cultivée, la vie de toutes ces sociétés est vivante, comprise ne fût-ce que par intermittences, mais comprise par le cœur.

 

La société byzantine, au contraire, je le répète, a souffert de l’indifférence et de la malveillance des écrivains occidentaux, de la longue impréparation et immaturité de notre science russe.

 

On se représente Byzance (pour parler simplement, comme on dit dans les conversations littéraires) comme quelque chose de desséché, d'ennuyeux, qui sent la soutane, et non seulement d'ennuyeux mais de pitoyable et d'hypocrite.

 

Entre la chute de la Rome païenne et l'époque de la Renaissance européenne, on entrevoit d'ordinaire l'abîme sombre et béant de la barbarie.

 

Bien entendu, la littérature historique possède maintenant quelques beaux travaux qui comblent progressivement cet abîme d'ennui par des images et des silhouettes vivantes (par exemple les livres d'Amédée Thierry).

 

L'Histoire de la Civilisation européenne de Guizot a été écrite et publiée il y a bien longtemps. Elle raconte peu de choses sur la vie quotidienne ; mais, en revanche, le mouvement des idées, le développement du nerf intérieur de la vie est exprimé avec force et génie. Guizot avait essentiellement en vue l'Occident. Toutefois en parlant de l’Église chrétienne, il devait, sans le vouloir, traiter des idées, des intérêts, rappeler les hommes et les événements qui sont également importants pour le monde chrétien occidental et oriental. Car la barbarie, au sens de sauvagerie totale, de simplicité et d'inconscience n'existait absolument pas en ce temps-là, comme je l'ai déjà dit au début, mais il y avait une culture byzantine commune qui débordait alors les frontières de l’État byzantin, comme la culture hellénique débordait auparavant des frontières de l'Hellade, de même que la culture européenne franchit à l'heure actuelle ses frontières politiques.

 

Il existe d'autres livres savants qui peuvent nous aider, nous non-spécialistes, si nous désirons combler les lacunes dont nous souffrons en ce qui concerne Byzance.

 

Mais chercher des amateurs ne suffit pas : tant que nous n'aurons pas trouvé parmi les Russes des hommes doués du talent artistique des frères Thierry, de Macaulay ou de Granovski qui consentent à consacrer leur talent à Byzance, cela ne servira de rien.

 

Qu'il se trouve quelqu'un, ui réécrive, ou même traduise simplement mais élégamment, en langue contemporaine, la Vie des Saints, le Tcheti Mine de Dimitri de Rostov que nous connaissons tous, mais que nous ne lisons pas, et cela suffirait à nous convaincre de la sincérité, de la chaleur, de l’héroïsme et de la poésie qui se cachent dans le byzantinisme.

 

Byzance n'est pas la Perse de Zoroastre : elle a ses documents, documents qui nous sont très proches, mais nous n'avons pas d'hommes capables de familiariser notre imagination et notre cœur aux images de ce monde qui, d'un côté est si éloigné de nous dans le temps et qui, de l'autre, nous est parfaitement contemporain et lié organiquement à notre vie étatique et spirituelle.

 

La préface de l'un des livres d'Amédée Thierry (Les derniers Temps de l'Empire d'Occident) se plaint, en de très beaux termes, du mépris des écrivains occidentaux envers l'histoire de Byzance. Il attribue, entre autres, beaucoup d'importance au jeu de mots sur le Bas-Empire, empire bas, méprisé, et il qualifie le chroniqueur qui le premier divisa l'histoire romaine en l'histoire des haut (italien) et bas (grec) empires, de chroniqueur incompétent, maladroit et malencontreux.

 

IL ne faut pas oublier – dit Thierry – que c'est justement Byzance qui a donné à l'humanité la loi religieuse la plus parfaite, le christianisme. Byzance a diffusé le christianisme et lui donna unité et force.

 

Et parmi les citoyens de l'empire byzantin – dit-il plus loin – il y eut des hommes dont pourrait s'enorgueillir n'importe quelle époque, n'importe quelle société.