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18/03/2023

La Chanson de Roland, exemple d’épopée traditionnelle

 

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La Chanson de Roland/Manuscrit d’Oxford (Wikisource)

 

L’épopée, selon le vieux dictionnaire Littré, est la narration poétique qui précède les temps de l’écriture de l’histoire, et dans laquelle un peuple célèbre ses dieux, ses héros, ses saints.

 

Par « traditionnel », nous entendons ici ce qui, pour reprendre une formule d’Alexandre Douguine, appartient non au passé, mais à l’éternité : ce qui est invariant chez l’être humain, en son âme et ses rêves. Notre propos permettra peut-être de comprendre un peu mieux pourquoi ce que nous nommons les épopées traditionnelles résonnent encore en nous, des siècles et des siècles après leur naissance, et évoquent, le plus souvent inconsciemment, un sentiment de vérité et de grandeur inégalé, voire inégalable.

 

Pour Léon Gautier, historien de la littérature française, l’épopée est la poésie des peuples jeunes, des peuples enfants, ceux qui ne font pas encore la différence entre mythologie et histoire. Cette poésie célèbre des héros qui se distinguent des autres combattants par « un talent unique au métier des armes, talent qui est la manifestation d’une supériorité spirituelle. » Ce héros mène un combat au service d’un Bien absolu contre un Mal absolu.

 

Nous prendrons ici comme exemple principal, la Chanson de Roland, pour essayer ce qui dans ses caractéristiques propres permet de la ranger dans les épopées traditionnelles.

 

Quelles sont, justement, les premières caractéristiques de l’épopée traditionnelle « mélange de vertus et de vices spontanés, de pensées naïves et d’actions viriles, d’idées jeunes et presque enfantines, de conceptions sauvages et de mœurs presque barbares ». Elles furent, des siècles durant, le cœur de la vie poétique, de la vie intellectuelle des peuples entiers pendant des siècles, et elles ont été leur chant de guerre, leur chant de paix, de leur courage et de leur triomphe final. Tout comme leur consolation et leur joie.

 

Cette épopée véritable est d’origine populaire. Pas une création cléricale, et donc pas, génial Chrétien de Troyes, pour citer le plus célèbre de ces clercs-écrivains. Elle est le fruit d’une tradition de plusieurs siècles, et d’une légende inspirée de l’histoire réelle, arrangée avec le contexte de la période où elle est chantée. Il lui faut pour naître une époque primitive, un milieu national et religieux, des souvenirs se rapportant à des faits douloureux et extraordinaires. Là est la thèse du professeur Gautier.

 

Ce qui différencie les plus anciennes épopées françaises, celles que l’on peut qualifier de traditionnelles, d’autres plus récentes, c’est leur sérieux, leur gravité. Le sens de l’existence proposé n’est pas, comme dans les mythes arthuriens, d’être « digne d’être aimé, en donnant des preuves de sa vaillance dans trois combats au moins » comme le précise l’historien Jean Frappier. Mais aussi l’humanité profonde de ses personnages. Prenons un exemple révélateur : Roland est un guerrier surpuissant, le plus puissant de tous même, mais demeure profondément humain : amoureux, facilement colérique, orgueilleux. Jamais un parfait chevalier au sens chrétien du terme, alors même que la foi de Roland ne peut être remise en cause tant elle est évidente ?

 

Que chante l’épopée ? La défaite magnifique du héros. Rien d’étonnant à cela. Gautier nous précise que « par une loi singulière et magnifique de sa nature, l’homme est porté à célébrer ses malheurs plutôt que ses joies, et la Douleur est le premier de tous les éléments épiques ».

 

La mort et la défaite sont le sujet des plus anciens chants épiques, dont le plus célèbre et le plus abouti est bien sûr le texte connu sous le nom de « Chanson de Roland », et attribué à un certain Turold, dont on ignore tout. Ces chants virils sont rarement franchement joyeux, la galanterie n’y a pas sa place, même si l’Amour a la sienne, quoique discrète. A l’inverse, pas d’économies dans le sang et les larmes. La Douleur est le véritable sujet, et avec elle, la Sainteté.

 

Léon Gautier précise que « les hommes de ces temps se contentent d’idées très simples, et très nettes, et ne subtilisent point avec elles. Ils ne se considèrent que comme des soldats. Contre ces « infidèles », on était convaincu qu’on représentait la cause du  Droit et de la Lumière , et que cette mission devait être mêlée de quelque douleur ».

 

Parmi les récits les plus anciens de France, figurent certains textes de ce que les clercs médiévaux ont nommé la « Matière de France », c’est-à-dire des aventures mythiques de Charlemagne et de ses chevaliers. Regroupés en cycles, ils ont pour héros principal Saint Renaud, Saint Guillaume ou Saint Charlemagne. La forte personnalité de ce héros central est celle « de l’époque et de la race » où ses exploits sont chantés, nous dit Gautier. Roland, justement, est le représentant de l’idéal chevaleresque des Xe et XIe siècles.

 

Le public des plus anciennes épopées doit vivre dans un contexte guerrier véritable : La communauté constituée, organique, doit faire face à une menace mortelle, le tout dans un contexte féodal. C’est le rôle que les jongleurs qui récitent ces chansons donnèrent au Moyen-âge à l’Islam, en plein contexte de croisades. Ainsi, Charlemagne, qui a effectivement combattu les musulmans de l’émirat de Cordoue en Espagne, va devenir dans la légende le héros et rempart de la Chrétienté face à ce qui est perçu comme une menace de destruction païenne.

 

L’épopée traditionnelle raconte un âge de fer, où parfois les guerriers, parfois des barons, se révoltent contre leur roi (on peut penser à Achille dans l’Iliade, en révolte contre le chef de l’expédition des Grecs, Agamemnon, pour la belle Briséis), où les trahisons sont multiples (c’est le rôle symbolique que joue Ganelon dans la Chanson de Roland). La foi religieuse est sincère, le chevalier de ces épopées est viscéralement attaché soit à l’Eglise dans l’épopée traditionnelle française, soit à ses dieux dont il brigue les faveurs et craint la colère (C’est Calchas qui tente d’apaiser la colère d’Apollon contre les Grecs) . Elle aussi patriotique : Roland se bat aussi pour la « douce France ».

 

Si comme précité la galanterie est absente, la femme paraît néanmoins sous un beau jour. Cette poésie est chaste, il n’y a jamais d’allusions directes à la beauté physique des femmes ou au sexe. Les héros pleurent volontiers leur amis, leurs proches, leurs aimées. Roland pleure Aude, sa fiancée.

 

Les personnages, même ceux moralement réprouvables, subissent des dilemmes moraux. Ganelon, le Judas de l’histoire mythique de la France, finit sa vie l’épée à la main, magnifiquement courageux. Là se manifeste le destin de l’élite héroïque du genre humain : un mélange de misères et de grandeur.

 

Le monde décrit par ces poètes ne s’intéresse pas au merveilleux, nous ne sommes pas dans les légendes arthuriennes, il n’y a pas de fées, de nains, et de monstres. En revanche, il y a un amour du surnaturel, témoins de la présence divine : les Anges descendent du Ciel pour discuter avec Charlemagne.

 

Les personnages des premières épopées, jusqu’au XIIe siècle, sont vivants, épiques et saints pour certains : « Ils sont malheureux, parce qu’ils sont épiques, ils sont épiques, parce qu’ils sont saints. » comme nous le rappelle Gautier. La sainteté, justement, est épique, car jamais vulgaire.

 

L’épopée traditionnelle, en France, ne survivra pas au début des croisades. Reprise par les clercs, cette tradition épique va être remaniée, en fonction des intérêts du moment. Les personnages vont devenir des stéréotypes, des objets de conventions, de formules, qui vont empêcher toute inventivité. Devenus caricatures, trop parfaits parfois, les personnages des premières épopées françaises vont mourir sous la plume d’intellectuels et de « mauvais prosateurs » qui vont les dénaturer. Gautier impute, entre autres, à Ronsard la décadence de l’épopée française, car rien de véritablement épique ne pourrait sortir du cerveau même brillant de l’auteur de la Franciade.

 

Les temps historiques, c’est-à-dire ceux documentés abondamment par des témoins qui se veulent objectifs, empêchent l’héroïsation. La prise de Jérusalem par les Croisés en 1096 donna lieu aux derniers poèmes épiques, ceux d’avant les époques trop bien connues pour que la légende ait sa place ; Godefroi de Bouillon, leader de la première croisade, sera le dernier héros de ces légendes françaises.

 

En dehors de la poésie homérique, on peut encore citer le Mahabharata et le Ramayana indiens , les Nibelungen germaniques, qui ont avec les épopées de la Matière de France un « air de famille », dont l’exhalaison est celle de la « bonne odeur du printemps », celle de la vie, et de la guerre, dont le printemps est la saison.

 

Comment faire, pour nous autres « occidentaux » privés d’épique et de grandeur par notre époque, pour retrouver ce souffle qui donne un sens suprême à nos vies ? Si la réponse n’est pas évidente, Léon Gautier peut en tout cas nous apporter une première certitude :

 

« Pas d’épopées chez les peuples platement heureux et qui n’ont pas de grands hommes ».

 

Vincent de Téma

06/02/2023

Nerval et la Tradition primordiale : le culte d'Isis (Deuxième partie)

Gérard de Nerval, Les Filles du feu ; Les Chimères, Isis, II., pp. 240-254, Folio Classique

 

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II.

 

Cela se faisait dans l'après-midi, au moment de la fermeture solennelle du temple, vers quatre heures, selon la division moderne du temps, ou, selon la division antique, après la huitième heure du jour. – C'était ce que l'on pourrait proprement appeler le petit coucher de la déesse. De tous temps, les dieux durent se conformer aux us et coutumes des hommes. – Sur son Olympe, le Zeus d'Homère mène l'existence patriarcale, avec ses femmes, ses fils et ses filles, et vit absolument comme Priam et Arsinoüs aux pays troyen et phéacien. Il fallut également que les deux grandes divinités du Nil, Isis et Sérapis, du moment qu'elles s'établirent à Rome et sur les rivages d'Italie, s’accommodassent à la manière de vivre des Romains. – Même du temps des derniers empereurs, on se levait de bon matin à Rome, et, vers la première ou la deuxième heure du jour, tout était en mouvement sur les places, dans les cours de justice et sur les marchés. – Mais ensuite, vers la huitième heure de la journée ou la quatrième de l'après-midi, toute activité avait cessé. Plus tard Isis était encore glorifiée dans un office solennel du soir.

 

Les autres parties de la liturgie étaient la plupart de celles qui s'exécutaient aux matines, avec cette différence toutefois que les litanies et les hymnes étaient entonnés et chantés, au bruit des sistres, des flûtes et des trompettes, par un psalmiste ou préchantre qui, dans l'ordre des prêtres, remplissait les fonctions d'hymnode. – Au moment le plus solennel, le grand prêtre, debout sur le dernier degré, devant le tabernacle, accosté à droite et à gauche de deux diacres ou pastophores, élevait le principal élément du culte, le symbole du Nil fertilisateur, l'eau bénite, et la présentait à la fervente adoration des fidèles. La cérémonie se terminait par la formule de congé ordinaire.

 

Les idées superstitieuses attachées à de certains jours, les ablutions, les jeûnes, les expiations, les macérations et les mortifications de la chair étaient le prélude de la consécration à la plus sainte des déesses de mille qualités et vertus, auxquelles hommes et femmes, après maintes épreuves et mille sacrifices, s'élevaient par trois degrés. Toutefois l'introduction de ces mystères ouvrit la porte à quelques déportements. – A la faveur des préparations et des épreuves qui, souvent, duraient un grand nombre de jours et qu'aucun époux n'osait refuser à sa femme, aucun amant à sa maîtresse, dans la crainte du fouet d'Osiris ou des vipères d'Isis, se donnaient dans les sanctuaires des rendez-vous équivoques, recouverts par les voiles impénétrables de l'initiation. – Mais ce sont là des excès communs à tous les cultes dans leurs époques de décadence. Les mêmes accusations furent adressés aux pratiques mystérieuses et aux agapes des premiers chrétiens. – L'idée d'une terre sainte où devait se rattacher pour tous les peuples le souvenir des traditions premières et une sorte d'adoration filiale, – d'une eau sainte propre aux consécrations et purifications des fidèles, – présente des rapports plus nobles à étudier entre ces deux cultes, dont l'un a pour ainsi dire servi de transition vers l'autre.

 

Toute eau était douce pour l’Égyptien, mais surtout celle qui avait été puisée au fleuve, émanation d'Osiris. – A la fête annuelle d'Osiris retrouvé, où, après de longues lamentations, on criait : Nous l'avons trouvé et nous nous réjouissons tous ! tout le monde se jetait par terre devant la cruche remplie d'eau du Nil nouvellement puisée que portait le grand-prêtre ; on levait les mains vers le ciel, exaltant le miracle de la miséricorde divine.

 

La sainte eau du Nil, conservé dans la cruche sacrée, était aussi à la fête d'Isis le plus vivant symbole du père des vivants et des morts. Isis ne pouvait être honoré sans Osiris. – Le fidèle croyait même à la présence réelle d'Osiris dans l'eau du Nil, et, à chaque bénédiction du soir et du matin, le grand-prêtre montrait au peuple d'Hydria, la sainte cruche, et l'offrait à son adoration. – On ne négligeait rien pour pénétrer profondément l'esprit des spectateurs du caractère de cette divine transsubstantiation. – Le prophète lui-même, quelque grande que fût la sainteté de ce personnage, ne pouvait saisir avec ses mains nues le vase dans lequel s’opérait le divin mystère. – Il portait sur son étole, de la plus fine toile, une sorte de pèlerine (piviale) également de lin ou de mousseline, qui lui couvrait les épaules et les bras, et dans laquelle il enveloppait son bras et sa main. – Ainsi ajusté, il prenait le saint vase, qu'il portait ensuite, au rapport de saint Clément d'Alexandrie, serré contre son sein. – D'ailleurs, quelle était la vertu que le Nil ne possédât pas aux yeux du pieux Égyptien ? On en parlait partout comme d'une source de guérison et de miracles. – Il y avait des vases où son eau se conservait plusieurs années. « J'ai dans ma cave de l'eau du Nil de quatre ans », disait avec orgueil le marchand égyptien à l'habitant de Byzance ou de Naples qui lui vantait son vieux vin de Falerne ou de Chios. Même après la mort, sous ses bandelettes et dans sa condition de momie, l’Égyptien espérait qu'Osiris lui permettrait encore d'étancher sa soif avec son onde vénérée. – Osiris te donne de l'eau fraîche ! disaient les épitaphes des morts. – C'est pour cela que les momies portaient une coupe peinte sur la poitrine.

Création du monde par la Vierge du jour et le Milouin (Le Kalevala, Chant premier)

Elias Lönnrot, Le Kalevala – Epopée des Finnois, Chant 1 Exorde – Création du monde par la Vierge du jour et le Milouin – Naissance de Väinämöien, fils de la mère des eaux., pp.11-23, Éditions Gallimard, nrf, L'aube des peuples

 

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Le désir têtu me démange,

l'envie me trotte la cervelle,

d'aller entonner la chanson,

bouche parée pour le chant mage

égrenant le dit de ma gent,

la rune enchantée de ma race.

 

Les mots me fondent dans la bouche,

grains de gorge, pluie de paroles,

ils se ruent, torrent sur ma langue,

ils s'embruinent contre mes dents.

 

Petit frère, mon frérot d'or,

mon beau compagnon de jeunesse !

Fais-moi compagnie pour le chant

viens-t'en me joindre au jeu des runes

car nous sommes ce jour ensemble

après maint jour en d'autres bords !

 

Rare est le jour qui nous rassemble,

le temps que nos chemins se croisent

en ces confins de pauvres terres,

champs de Norois, terres piteuses.

 

Topons çà la main dans la main,

doigts glissés par entre les doigts

pour entonner la chanson bonne

et bailler la rune meilleure,

la foule d'or pourra l'entendre

pour savoir, la flopée curieuse,

ceux de la jeunesse levante,

haute pousse, les ouailles belles :

 

Ce sont les mots de l'héritage,

runes tournée au baudrier,

du vieux Väinämöinen,

sous la forge d'Ilmarinen,

l'épée de Lemminkänen,

l'arc de Joukahainen,

au fin fond des champs de Pohja,

les landes du Kalevala,

 

Mon père les chantait jadis,

en taillant un fût de ognée,

ma mère les a dévoilés

quand elle torsait la quenouille,

moi le marmot sur le plancher

je tournaillais dans ses jupons,

méchant moutard, barbe de lait,

tout menu, bouche en caillebotte,

 

Sampo ne fallait point de mots

ni Louhi de sortilèges :

Sampo est mort de mots bavards

et Louhi de ses charaudes,

Vipunen creva dans ses rimes

et Lemminkä dans ses goguettes,

 

Or je sais tant d'autres paroles,

secrets appris par devinades :

ripés sur le bords des chemins,

cueillis dans la brande aux bruyères,

dans les fourrés, griffe brindille,

racle ramille à la ramée,

tous grattés au ras des fenées,

tous agrippés dans la cavée

quand j'allais la sente en berger,

gamin, aux pasquiers du bétail

dans les touffes coiffées de miel,

par les buttes, les cimes d'or

derrière Muurikki la noire,

avec Kimmo, la panse caille.

 

Le froid m'a fredonné la rime

et la pluie m'a versé les runes.

Le vent m'a soufflé d'autres chants,

la houle en mer les ad drossés.

Les oiseaux picoraient les mots,

mainte parole en cime d'arbres.

 

J'en ai roulé mon écheveau,

serrés, noués, belle pelote.

J'ai mis l'écheveau sur ma luge,

la pelote au fond du traîneau.

 

J'ai tiré la luge au logis,

mon traîneau devant le hâloir ;

j'ai tout mis dans la banne en bronze,

au bout du chafaud du grenier,

Ils ont vu le froid des semaines,

long temps nichés sous le chagrin.

 

Vais-je tirer mes chants du froid,

puiser mes runes fors le gel,

porter la bannette au logis,

le boissel, dessus l'escabeau

sous la faîtière au grand renom,

belle poutres, le bon abri ?

 

Je déclos le coffre des mots

clenche lâche, l'arche des runes,

je tire le bout du lisseau,

j'ouvre le nœud de l'écheveau ?

 

Je peux chanter la rime bonne,

je la chantourne toute belle

pour une miche de mie de seigle

et la bière brassée de l'orge.

 

Quand on ne baille point de bière

ni la godaille à pleine chope,

je chante de bouche plus maigre,

je dis la rune à gorgée d'eau

pour la joie de notre veillée

je salue ce jour mémorable

et je dis les joies à venir,

l'aube d'une aurore nouvelle.

 

*

Ainsi jadis j'ai donc ouï directement

telle rune, par bon savoir :

les nuits nous viennent seules, noires,

les jours lèvent seuls, soleils pâles,

tout seul Väinämöinen

un jour est né, barde sans âge

par le ventre de la porteuse,

Ilmatar, la mère du monde.

 

La vierge vit, fille du ciel,

dame belle de la nature.

Elle vit pure des semaines,

jour et jours en vie de pucelle

dans les plessis larges du ciel,

plessis larges, l'enclos de plaine.

 

Elle se languit chaque jour,

peine étrange, elle vit d'ennui,

toujours seule à couler ses jours,

elle vit, pucelle sans rire,

dans les plessis larges du ciel,

plessis larges, plaine béante.

 

Lors elle trotte vers l'aval,

elle descend dessus les vagues

sur la mer à l'échine claire,

le grand largue, la houle ouverte.

 

Vient le vent par grande rafale,

l'air mauvais levé du levant ;

il dresse la mer en remous,

la chahute en vagues rageuses.

 

Or donc le vent berce la fille,

la vague drosse la pucelle

sur les reins bleus tout à l'entour,

par les vagues coiffées d'écume :

lui vente feton dans le ventre,

la mer engrosse la pucelle.

 

Elle porte le feton dur,

peine lourde, son ventre plein,

année sur année, sept centaines,

le temps de vie de neuf gaillards ;

mais point de naissance à venir,

le feton de rien ne choit guère.

 

La vierge va, mère de l'eau.

Nage au levant, nage au ponant,

nage au norois, jusqu'au midi,

par tous les rivages du ciel,

giron taraudé par le feu,

peine lourde en son ventre plein ;

mais point de naissance à venir,

le feton de rien ne choit guère.

 

La pucelle roule en sanglots,

parle en sanglots, gémit ces mots :

 

« Ô misère, jour de mes jours,

quelle menée, fille de guigne !

Me voici mise en male route :

toute ma vie dessous de ciel

balancée par le grain du vent,

drossée par la houle en dérive

sur ces eaux grandes, grosses vagues,

les remous du roulis profond !

 

« Je saurais des jours bien meilleurs

à vivre en pucelle du ciel,

des jours meilleurs que cette vie,

mère des eaux pour la dérive :

ici ma vie est de froidure,

âpre sente et chemin de peine,

et les vagues sont mon logis,

les trouées d'eau mes routes larges.

 

« Ô Ukko, Dieu dessus les dieux,

ô toi qui portes tout le ciel !

Viens-t'en pallier à mon besoin,

à grand'hâte quand je t'appelle !

 

« Tire la fille de ses crampes,

la femme aux tortis de son ventre !

Viens-t'en vite et créans t'en cours,

le besoin me presse et me froisse ! »

 

Le temps passe, une poudrée d'âge,

un filet de temps s'est sauvé.

 

Vient le milouin, vol droit, bec bleu,

l'oiseau vole sa haute brasse,

il cherche la place d'un nid,

un coin de terre où se nicher.

 

Vole au levant, vole au ponant,

vole au norois, jusqu'au midi.

 

Ne trouve nul coin pour son nid,

nul brin d eterre même pire

pour y brindiller sa nichée,

et prendre gîte après le vol.

 

Il vole ici, voltige là,

lors le milouinan parle au vent :

 

« Ferai-je ma cabane au vent,

sur les vagues, mon beau logis ?

Le vent va verser ma cabane

et la vague rouler mon gîte. »

 

En ce temps la mère des eaux,

dame de l'eau, vierge du ciel,

lève son genou de la mer,

son épaule dessus les vagues

pour la nichée du milouin bleu

le doux logis pour le plongeur.

 

Le milouin, bec bleu, bel oiseau,

plane par-ci, voltige là.

 

Il voit le genou de la femme,

à fleur de la mer aux reins bleus,

le prend pour un toupet de foin,

motte de tourbe toute fraîche.

 

Il lisse son vol, lance l'aile,

se pose à la fleur du genou,

sitôt là brindille son nid,

il pond ses œufs, coquilles d'or :

six œufs, les coquilles sont d'or,

le septième est un œuf de fer.

 

Il se met à couver ses œufs,

il chauffe la fleur du genou,

Il couve un jour, couve deux jours,

tantôt trois jours il a couvé.

 

Or déjà la mère des eaux,

dame de l'eau, vierge de l'air,

sent le feu mordre son genou,

la braise en hargne sur sa peau,

cuidant que le genou lui brûle,

et les veines chauffées lui fondent.

 

Elle chahute son genou,

elle ébroue sa jambe en secousses :

les œufs dégringolent dans l'eau,

versent tous à la vague en mer,

ils sont brisés, gerbes d'écailles,

jonchés d'esquilles fracassées,

 

Les œufs n'iront point à la vase,

aux remous de l'eau les écailles.

Les débris prennent bonne allure,

les morceaux muent en belle mine :

 

La coquille basse de l’œuf

sera la terre, coque basse ;

la coquille haute de l’œuf

sera le ciel, la voûte haute ;

la mie haute du feton jaune

sera le soleil, feu du jour ;

la mie haute de l'étui blanc,

ce sera la lune en lueur ;

les points diaprés sur la coquille

seront les étoiles du ciel ;

sur la coque les taches noires

feront les nuages dans l'air.

 

Le temps passe, le temps s'avance,

les années chassent les années

sous le feu du soleil nouveau,

les lueurs de la lune neuve.

 

La mère de l'eau nage encore,

dame de l'eau, vierge de l'air,

nage toujours par les eaux calmes,

dans les houles coiffées de brume,

devant elle la vague molle,

et devers elle le ciel clair.

 

A l'orée de l'année neuvième,

or dés le dixième estivage,

elle lève son front de l'eau,

haute proue par-dessus la mer.

 

Elle commence les genèses,

elle engendre ses créations,

sur la mer à l'échine claire,

le grand largue en plaine béante.

 

Elle tourne la main par-ci,

ce sont des caps à sa caresse ;

elle boute son pied par-là,

les fosses pour le frai se creusent ;

elle gauille la vague en bulles

et ce sont les gouffres profonds.

 

Puis courbe ses reins vers la terre :

ce sont les rives, grèves lisses ;

se retourne pieds contre terre :

ce sont frayères de saumons ;

pose sa tête contre terre :

ce sont les baies, baîllées de terre.

 

Lors elle nage loin de terre,

elle fait halte vers le large :

ce sont les récifs de la mer,

les brisants cachés sous la vague

pour le naufrage des navires,

la malemort pour les marins.

 

Ainsi les îles sont brossées,

les récifs piqués sur la mer

et fichés les pilliers du ciel,

terres, contrées sont déparlées,

les traits sont tracés sur les pierres,

lignes marbrées dans la rocaille.

 

Or mais Väinämöinen

n'est point né, le barde sans âge.

 

Le vieux Väinämöinen

va dans le ventre de sa mère

depuis tantôt trente estivages,

autant d'hiver qu'il s'en dérive

par les eaux calmes, la bonace,

sur les vagues coiffées de brume.

 

Lors il pense, le sage, il songe

pourquoi demeurer, comment vivre

dans sa cachette fourrée d'ombre,

dans son gîte voûté d'angoisse

où jamais il n'a vu la lune

ni perçu les grains de soleil.

 

Il parle de haute parole

ainsi chante les mots qui suivent :

 

« Lune et soleil, vite, à mon aide,

Grande Ourse, sois-moi bonne guide

que je passe la porte obscure,

loin de la barrière étrangère,

le petit nid de maigre couche,

ma demeure voûtée d'angoisse !

 

« Tire à terre l'homme de route,

l'enfant de l'homme, sous le ciel,

qu'il regarde la lune au ciel,

le soleil aux rayons de joie,

qu'il vienne apprendre la Grande Ourse

et reguigner vers les étoiles ! »

 

Or la lune faillit à l'aide,

le soleil faut à délivrer ;

jour après jour il se languit,

vie d'ennui, longs jours de souffrance :

il hoche à hue l'huis du fortin

par le doigt menu, le sans nom,

il huche à dia le loquet d'os

par un orteil de son pied gauche ;

passe le seuil à grippe griffe,

à genouillons par l'huis du porche.

 

Lors il dévale vers la mer,

tête et bras roulant à la houle ;

bonhomme reste au creux des vagues,

parmi les roulis, le gaillard.

 

Cinq ans vaque, cinq ans dérive,

cinq années, six années tantôt,

puis l'an septième, et le huitième.

Il se dresse enfin sur l'eau grande,

vers le cap aux rives sans nom,

terre ferme, terre sans arbres.

 

Il se hisse, genoux en terre,

se cambre à la force des bras :

il est debout pour voir la lune,

pour s'ébahir au pied du jour,

il suit les voies de la Grande Ourse

et ses yeux boivent les étoiles.

 

Ainsi Väinämöinen

a vu le jour, le barde brave,

par le ventre de la porteuse,

Ilmatar la mère du monde.