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01/02/2022

La mariale et souterraine Vénus de Nerval

Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Vers l'Orient, XII. L'Archipel/XIII. La messe de Vénus/XIV. Le songe de Polyphile/XV. San Nicolo/XVI. Aplunori/XVII. Palaeocastro/XVIII. Les trois Vénus, pp.113-132, aux éditions Gallimard (collection Folio classique)

 

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XII. L'Archipel

 

Hier soir, on nous avait annoncé qu'au point du jour nous serions en vue des côtes de la Morée.

 

J'étais sur le pont dés cinq heures, cherchant la terre absente, épiant à quelque bord de cette roue d'un bleu sombre, que tracent les eaux sous la coupole azurée du ciel, attendant la vue du Taygète lointain comme l'apparition d'un dieu. L'horizon était obscur encore, mais l'étoile du matin rayonnait d'un feu clair dont la mer était sillonnée. Les roues du navire chassaient l'écume éclatante, qui laissait bien loin derrière nous sa longue traînée de phosphore. – « Au-delà de cette mer, disait Corinne en se retournant vers l'Adriatique, il y a la Grèce... Cette idée ne suffit-elle pas pour émouvoir ? » – Et moi, plus heureux qu'elle, plus heureux que Winckelmann, qui la rêva toute sa vie, et que le moderne Anacréon, qui voudrait y mourir, – j'allais la voir enfin, lumineuse, sortir des eaux avec le soleil !

 

Je l'ai vue ainsi, je l'ai vue : ma journée a commencé comme un chant d'Homère ! C'était vraiment l'Aurore aux doigts de rose qui m'ouvrait les portes de l'Orient ! Et ne parlons plus des aurores de nos pays, la déesse ne va pas si loin. Ce que nous autres barbares appelons l'aube ou le point du jour, n'est qu'un pâle reflet, terni par l'atmosphère impure de nos climats déshérités. Voyez déjà de cette ligne ardente qui s'élargit sur le cercle des eaux, partir des rayons roses épanouis en gerbe, et ravissant l'azur de l'air qui plus haut reste sombre encore. Ne dirait-on pas que le front d'une déesse et ses bras étendus soulèvent peu à peu le voile des nuits étincelantes d'étoiles ? Elle vient, elle s'approche, elle glisse amoureusement sur les flots divins qui ont donné le jour à Cythérée... Mais que dis-je ? Devant nous, là-bas, à l'horizon, cette côte vermeille, ces collines empourprées qui semblent des nuages, c'est île l'île même de Vénus, c'est l'antique Cythère aux rochers de porphyre : (...) (Κυτήρη πορφίρυσσα)

 

Aujourd'hui cette île s'appelle Cérigo, et appartient aux Anglais.

 

Voilà mon rêve... et voici mon réveil ! Le ciel et la mer sont toujours là ; le ciel d'Orient, la mer d'Ionie se donnent chaque matin le saint baiser d'amour ; mais la terre est morte, morte sous la main de l'homme, et les dieux se sont envolés !

 

Pour rentrer dans la prose, il faut avouer que Cythère n'a conservé de toutes ses beautés que ses rocs de porphyre, aussi tristes à voir que de simples rochers de grès. Pas un arbre sur la côte que nous avons suivie, pas une rose, hélas ! Pas un coquillage le long de ce bord où les Néréides avaient choisi la conque de Cypris. Je cherchais les bergers et bergères de Watteau, leurs navires ornés de guirlandes abordant des rives fleuries ; je rêvais ces folles bandes de pèlerins d'amour aux manteaux de satin changeant... je n'ai aperçu qu'un gentleman qui tirait aux bécasses et aux pigeons, et des soldats écossais blonds et rêveurs, cherchant peut-être à l'horizon les brouillards de leur patrie.

 

L'accident dont j'ai parlé avait contraint le navire à s'arrêter au port de San Nicolo, à la pointe orientale de l'île, vis-à-vis du cap Saint-Ange qu'on apercevait à quattre lieues en mer. Le peu de durée de notre séjour n'a permis à personne de visiter Capsali, la capitale de l'île, mais on apercevait au midi le rocher qui domine la ville, et d'où l'on peut découvrir toute la surface de Cérigo, ainsi qu'une partie de la Morée, et les côtes mêmes de Candie quand le temps est pur. C'est sur cette hauteur, couronnée aujourd'hui d'un château militaire, que s'élevait le temple de Vénus céleste. La déesse était vêtue en guerrière, armée d'un javelot, et semblait dominer la mer et garder les destins de l'archipel grec comme ces figures cabalistiques des contes arabes, qu'il faut abattre pour détruire le charme attaché à leur présence. Les Romains, issus de Vénus par leur aïeul Énée, purent seuls enlever de ce rocher superbe sa statue en bois de myrte, dont les contours puissants, drapés de voiles symboliques, rappelaient l'art primitif des Pélasges. C'était bien la grande déesse génératrice, Aphrodite Mélœnia ou la noire, portant sur la tête le polos hiératique, ayant les fers aux pieds, comme enchaînée par la force aux destins de la Grèce, qui avait vaincu sa chère Troie... Les Romains la transportèrent au Capitole, et bientôt la Grèce, étrange retour de destinées ! Appartint aux descendants régénérés des vaincus d'Iion.

 

XIII. La messe de Vénus

 

L'Hypnérotomachie nous donne quelques détails curieux sur le culte de la Vénus céleste dans l'île de Cythère, et sans admettre comme une autorité ce livre où l'imagination a coloré bien des pages, on peut y rencontrer souvent le résultat d'études ou d'impressions fidèles.

 

Deux amants, Polyphile et Polia, se préparent au pèlerinage de Cythère.

 

Ils se rendent sur la rive de la mer, au temple somptueux de Vénus Physizoé. Là, des prêtresses, dirigées par une pieuse mitrée, adressaient d'abord pour eux des oraisons aux dieux Foricule, Limentin, et à la déesse Cardina. Les religieuses étaient vêtues d'écarlate, et portaient en outre des surplis de coton clair un peu plus courts ; leurs cheveux pendaient sur leurs épaules. La première tenait le livre des cérémonies, la seconde une aumusse de fine soie, les autres une châsse d'or, le cécespite, ou couteau du sacrifice, et le préféricule, ou vase de libation ; la septième portait une mitre d'or avec ses pendants;une plus petite tenait un cierge de cire vierge ; toutes étaient couronnées de fleurs. L'aumusse que portait la prieuse s'attachait devant le front à un fermoir d'or incrusté d'une ananchite, pierre talismanique par laquelle on évoquait les figures des dieux.

 

La prieuse fit approcher les amants d'une citerne située au milieu du temple, et en ouvrit le couvercle avec une clef d'or ; puis, en lisant dans le saint livre à la clarté du cierge, elle bénit l'huile sacrée, et la répandit dans la citerne ; ensuite elle prit le cierge, et en fit tourner le flambeau près de l'ouverture, disant à Polia : « Ma fille, que demandez-vous ? – Madame, dit-elle, je demande grâce pour celui qui est avec moi, et désire que nous puissions aller ensemble au royaume de la grande Mère divine pour boire en sa sainte fontaine. » Sur quoi, la prieuse, se tournant vers Polyphile, lui fit une demande pareille, et l'engagea à plonger tout à fait le flambeau dans la citerne. Ensuite elle attacha avec une cordelle le vase nommé lépaste, qu'elle fit descendre jusqu'à l'eau sainte, et en puisa pour la faire boire à Polia. Enfin, elle referma la citerne, et adjura la déesse d'être favorable aux deux amants.

 

Après ces cérémonies, les prêtresses se rendirent dans une sorte de sacristie ronde, où l'on apporta deux cygnes blancs et un vase plein d'eau marine, ensuite deux tourterelles attachées sur une corbeille garnie de coquilles et de roses, qu'on posa sur la table des sacrifices ; les jeunes filles s'agenouillèrent autour de l'autel, et invoquèrent les très saintes grâces, Aglaia, Thalia et Euphrosyné, ministres de Cythérée, les priant de quitter la fontaine Acidale, qui est à Orchomène, en Béotie, et où elles font résidence, et, comme Grâces divines, de venir accepter la profession religieuse faite à leur maîtresse en leur nom.

 

Après cette invocation, Polia s'approcha de l'autel couvert d'aromates et de parfums, y mit le feu elle-même, et alimenta la flamme de branches de myrte séché. Ensuite elle dut poser dessus les deux tourterelles, frappées du couteau cécespite, et plumées sur la table d'anclabre, le sang étant mis à part dans un vaisseau sacré. Alors commença le divin service, entonné par une chanteresse, à laquelle les autres répondaient ; deux jeunes religieuses placées devant la prieuse accompagnaient l'office avec des flûtes lydiennes en ton lydien nature. Chacune des prêtresses portait un rameau de myrte, et, chantant d'accord avec les flûtes, elles dansaient autour de l'autel pendant que le sacrifice se consumait.

 

XIV. Le songe de Polyphile

 

Je suis loin de vouloir citer Polyphile comme une autorité scientifique ; Polyphile, c'est-à-dire Francesco Colonna, a beaucoup cédé sans doute aux idées et aux visions de son temps ; mais cela n'empêche pas qu'il n'ait puisé certaines parties de son livre aux bonnes sources grecques et latines, et je pouvais faire de même, mais j'ai mieux aimé le citer.

 

Que Polyphile et Polia, ces saints martyrs d'amour me pardonnent de toucher à leur mémoire ! Le hasard, – s'il est un hasard ? – a remis en mes mains leur histoire mystique, et j'ignorais à cette heure-là même qu'un savant plus poète, un poète plus savant que moi avait fait reluire sur ces pages le dernier éclat de génie que recélait son front penché. Il fut comme eux un des plus fidèles apôtres de l'amour pur... et parmi nous l'un des derniers.

 

Reçois aussi ce souvenir d'un de tes amis inconnus, bon Nodier, belle âme divine, qui les immortalisais en mourant ! Comme toi je croyais en eux, et comme eux à l'amour céleste, dont Polia ranimait la flamme, et dont Polyphile reconstruisait en idée le palais splendide sur les rochers cythéréens. Vous savez aujourd'hui quels sont les vrais dieux, esprits doublement couronnés : païens par le génie, chrétiens par le cœur !

 

Et moi qui vais descendre dans cette île sacrée que francesco a décrite sans l'avoir vue, ne suis-je pas toujours, hélas ! Le fils d'un siècle déshérité d'illusions, qui a besoin de toucher pour croire, et de rêver le passé... sur ses débris ? Il ne m'a pas suffi de mettre au tombeau mes amours de chair et de cendre, pour bien m'assurer que c'est nous vivants, qui marchons dans un monde de fantômes.

 

Polyphile, plus sage, a connu la vraie Cythère pour ne l'avoir point visitée, et le véritable amour pour e avoir repoussé l'image mortelle. C'est une histoire touchante qu'il faut lire dans ce dernier livre de Nodier, quand on n'a pas été à même de la deviner sous les poétiques allégories du Songe de Polyphile.

 

Francesco Colonna, l'auteur de cet ouvrage, était un pauvre peintre du Xve siècle, qui s'éprit d'un fol amour pour la princesse Lucretia Polia de Trévise. Orphelin recueilli par Giacopo Bellini, père du peintre plus illustre que nous connaissons, il n'osait lever les yeux sur l'héritière d'une des plus grandes maisons de l'Italie. Ce fut elle-même qui, profitant des libertés d'une nuit de carnaval, l'encouragea à tout lui dire et se montra touchée de sa peine. C'est une noble figure que Lucrétia Polia, sœur poétique de Juliette, de Léonore et de Bianca Capello. La distance des conditions rendait le mariage impossible ; l'autel du Christ... du Dieu de l'égalité !... leur tait interdit ; ils rêvèrent celui de dieux plus indulgents, ils invoquèrent l'antique Éros et sa mère Aphrodite, et leurs hommages allèrent frapper des cieux lointains désaccoutumés de nos prières.

 

Dés lors, imitant les chastes amours des croyants de Vénus-Uranie, ils se promirent de vivre séparés pendant la vie pour être unis après la mort, et, chose bizarre, ce fut sous les formes de la foi chrétienne qu'ils accomplirent ce vœu païen. Crurent-ils voir dans la Vierge et son fils l'antique symbole de la grande Mère divine et de l'enfant céleste qui embrase les cœurs ? Osèrent-ils pénétrer à travers les ténèbres mystiques jusqu'à la primitive Isis, au voile éternel au masque changeant, tenant d'une main la croix ansée, et sur ses genoux l'enfant Horus sauveur du monde ?...

 

Aussi bien ces assimilations étranges étaient alors de grande mode en Italie. L'école néoplatonicienne de Florence triomphait du vieil Aristote, et la théologie féodale s'ouvrait comme une noire écorce aux frais bourgeons de la renaissance philosophique qui florissait de toutes parts. Francsco devint un moine, Lucrèce une religieuse, et chacun garda en son cœur la belle et pure image de l'autre, passant les jours dans l'étude des philosophies et des religions antiques , et les nuits à rêver son bonheur futur et à le parer des détails splendides que lui révélaient les vieux écrivains de la Grèce. Ô double existence heureuse et bénie, si l'on en croit le livre de leurs amours ! Quelquefois les fêtes pompeuses du clergé italien les rapprochaient dans une même église, le long des rues, sur les places où se déroulaient des processions solennelles, et seuls, à l'insu de la foule, ils se saluaient d'un doux et mélancolique regard : « Frère, il faut mourir ! – Sœur, il faut mourir ! », c'est-à-dire nous n'avons plus que peu de temps à traîner notre chaîne... Ce sourire échangé ne disait que cela.

 

Cependant Polyphile écrivait et léguait à l'admiration des amants futurs la noble histoire de ces combats, de ces peines, de ces délices. Il peignait les nuits enchantées où, s’échappant de notre monde plein de la loi d'un Dieu sévère, il rejoignait en esprit la douce Polia aux saintes demeures de Cythérée. L'âme fidèle ne se faisait pas attendre, et tout l'empire mythologique s'ouvrait à eux de ce moment. Comme le héros d'un poème plus moderne et non moins sublime, ils franchissaient dans leur double rêve l'immensité de l'espace et des temps ; la mer Adriatique et la sombre Thessalie, où l'esprit du monde ancien s'éteignit aux champs de Pharsale ! Les fontaines commençaient à sourdre dans leurs grottes, les rivières redevenaient fleuves, les sommets arides des monts se couronnaient de bois sacrés ; le Pénée inondait de nouveau ses grèves altérées, et partout s'entendait le travail sourd des Cabires et des Dactyles reconstruisant pour eux le fantôme d'un univers. L'étoile de Vénus grandissait comme un soleil magique et versait des rayons dorés sur ces plages désertes, que leurs morts allaient repeupler ; le faune s'éveillait dans son antre, la naïade dans sa fontaine, et des bocages reverdis s’échappaient les hamadryades. Ainsi la sainte aspiration de deux âmes pures rendait pour un instant au monde ses forces déchues et les esprits gardiens de son antique fécondité.

 

C'est alors qu'avait lieu et se continuait nuit par nuit ce pèlerinage, qui, à travers les plaines et les monts rajeunis de la Grèce, conduisait nos deux amants à tous les temples renommés de Vénus céleste et les faisait arriver enfin au principal sanctuaire de la déesse, à l'île de Cythère, où s'accomplissait l'union spirituelle des deux religieux, Polyphile et Polia.

 

Le frère Francesco mourut le premier, ayant terminé son pèlerinage et son livre ; il légua le manuscrit à Lucrèce, qui grande dame et puissante comme elle était ne craignit point de le faire imprimer par Alde Manuce et le fît illustrer de dessins fort beaux la plupart, représentants les principales scènes du songe, les cérémonies des sacrifices, les temples, figures et symboles de la grande Mère divine, déesse de Cythère. Ce livre d'amour platonique fut longtemps l'évangile des cœurs amoureux dans ce beau pays d'Italie, qui ne rendit pas toujours à la Vénus céleste des hommages si épurés.

 

Pouvais-je faire mieux que relire avant de toucher à Cythère le livre étrange de Polyphile, qui, comme Nordier l'a fait remarquer, présente une singularité charmante : l'auteur a signé son nome et son amour en employant en tête de chaque chapitre un certain nombre de lettre choisies pour former la légende suivante : « Poliam frater Franciscus Columna peramavit ».

 

XV. San Nicolo

 

En mettant le pied sur le sol de Cérigo, je n'ai pas pu songer sans peine que cette île, dans les premières années de notre siècle, avait appartenu à la France. Héritière des possessions de Venise, notre patrie s'est vue dépouillée à son tour par l'Angleterre, qui là, comme à Malte, annonce en latin au passants sur une tablette de marbre que « l'accord de l'Europe et l'amour de ces îles lui en ont, depuis 1814, assuré la souveraineté ». Amour ! Dieu des Cythéréens, est-ce bien toi qui as ratifié cette prétention ?

 

Pendant que nous rasions la côte, avant de nous abriter à San Nicolo, j'avais aperçu un petit monument, vaguement découpé sur l'azur du ciel, et qui, du haut d'un rocher, semblait la statue encore debout de quelque divinité protectrice... Mais, en approchant davantage, nous avons distingué clairement l'objet qui signalait cette côte à l'attention des voyageurs. C'était un gibet, un gibet à trois branches, dont une seule était garnie. Le premier gibet réel que j'aie vu encore, c'est sur le sol de Cythère, possession anglaise, qu’il m'a été donné de l'apercevoir !

 

Je n'irai pas à Capsali ; je sais qu'il n'existe plus rien du temple que Pâris fit élever à Vénus Dionée, lorsque le mauvais temps le força de séjourner seize jours à Cythère avec Hélène qu'il enlevait à son époux. On montre encore, il est vrai, la fontaine qui fournit de l'eau à l'équipage, le bassin où la plus belle des femmes lavait de ses mains ses robes et celles de son amant ; mais une église a tété construite sur les débris du temple, et se voit au milieu du port. Rien n'est resté non plus sur la montagne du temple de Vénus Uranie, qu'a remplacé le fort Vénitien, aujourd'hui gardé par une compagnie écossaise.

 

Ainsi la Vénus céleste et la Vénus populaire, révérées l'une sur les hauteurs et l'autre dans les vallées, n'ont point laissé de traces dans la capitale de l'île, et l'on s'est occupé à peine de fouiller les ruines de l'ancienne ville de Scandie, près du port d'Avlémona, profondément cachées dans le sein de la terre.

 

Le port de San Nicolo n'offrait à nos yeux que quelques masures le long d'une baie sablonneuse où coulait un ruisseau et où l'on avait tiré à sec quelques barques de pêcheurs ; d'autres épanouissaient à l'horizon leurs voiles latines sur la ligne sombre que traçait la mer au-delà du cap Spati, dernière pointe de l'île, et du cap Malée qu'on apercevait clairement du côté de la Grèce.

 

Je n'ai plus songé dés ors qu'à rechercher pieusement les traces des temples ruinés de la déesse de Cythère, j'ai gravi les rochers du cap Spati où Achille en fit bâtir un à son départ pour Troie ; j'ai cherché les yeux Cranaë située de l'autre côté du golfe et qui fut le lieu de l'enlèvement d'Hélène ; mais l'île de Cranaë se confondait au loin avec les côtes de la Laconie et le temple n'a pas laissé même une pierre sur ces rocs, du haut desquels on ne découvre, en se tournant vers l'île, que des moulins à eau mis en jeu par une petite rivière qui se jette dans la baie de San Nicolo.

 

En descendant, j'ai trouvé quelques-uns de nos voyageurs qui formaient le projet d'aller jusqu'à une petite ville située à deux lieues de là et plus considérable même que Capsali. Nous sommes montés sur des mulets et, sous la conduite d'un Italien qui connaissait le pays, nous avons cherché notre route entre les montagnes. On ne croirait jamais, à voir de la mer les abords hérissés des rocs de Cérigo, que l'intérieur contienne encore tant de plaines fertiles ; c'est après tout une terre qui a soixante-six milles de circuit et dont les portions cultivées sont couvertes de cotonniers, d'oliviers et de mûriers semés parmi les vignes. L'huile et la soie sont les principales productions qui fassent vivre les habitants, les Cythéréennes – je n'aime pas à dire Cérigotes – trouvent à préparer cette dernière un travail assez doux pour leurs belles mains ; la culture du coton a été frappée au contraire par la possession anglaise.

 

Le but de la promenade de mes compagnons était Potamo, petite ville à l'aspect italien, mais pauvre et délabrée ; le mien était la colline d'Aplunori située à peu de distance et où l'on m'avait dit que je pourrais rencontrer les restes d'un temple. Mécontent de ma course du cap Spati, j’espérais me dédommager dans celle-ci et pouvoir, comme le bon abbé Dellile, remplir mes poches de débris mythologiques. Ô bonheur ! Je rencontre en approchant d'Aplunon un petit bois de mûriers et oliviers où quelques pins plus rares étendaient ça et là leurs sombres parasols ; l'aloès et le cactus se hérissaient parmi les broussailles, et sur la gauche s'ouvrait de nouveaux le grand œil bleu de la mer que nous avions quelque temps perdue de vue. Un mur de pierre semblait clore en partie le bois, et sur un marbre, débris d'une ancienne arcade qui surmontait une porte carrée, je pus distinguer ces mots : ΚΑΡΔΙΩΝ ΘΕΡΑΠΙΑ... guérison des cœurs.

 

XVI. Aplunori

 

La colline d'Aplunori ne présente que peu de ruines, mais elle a gardé les restes plus rares de la végétation sacrée qui jadis parait le front des montagnes ; des cyprès toujours verts et quelques oliviers antiques dont le tronc crevassé est le refuge des abeilles, ont été conservés par une sorte de vénération traditionnelle qui s'attache à ces lieus célèbres. Les restes d'une enceinte de pierre protègent, seulement du côté de la mer, ce petit bois qui est l'héritage d'une famille ; la porte a été surmontée d'une pierre voûtée provenant des ruines et dont j'ai signalé déjà l'inscription. Au-delà de l'enceinte est une petite maison entourée d'oliviers, habitation de pauvres paysans grecs, qui ont vu se succéder depuis cinquante ans les drapeaux vénitiens, français et anglais sur les tours du fort qui protège San Nicolo, et qu'on aperçoit à l'autre extrémité de la baie. Le souvenir de la République française et du général Bonaparte qui les avait affranchis en les incorporant à la république des Sept Îles, est encore présent à l'esprit des vieillards.

 

L’Angleterre a rompu ces fr^les libertés depuis 1815, et les habitants de Cérigo ont assisté sans joie au triomphe de leurs frères de la Morée. L'Angleterre ne fait pas des Angalis des peuples qu'elle conquiert, je veux dire qu'elle acquiert, elle en fait des ilotes quelques fois des domestiques ; tel est le sort des Maltais, tel serait celui des Grecs de Cérigo, si l'aristocratie anglaise ne dédaignait comme séjour cette île poudreuse et stérile. Cependant il est une sorte de richesse dont nos voisins ont encore pu dépouiller l'antique Cythère, je veux parler de quelques bas reliefs et statues qui indiquaient encore les lieux dignes de souvenir. Ils ont enlevé d'Alpunori une frise de marbre sur laquelle on pouvait lire, malgré quelques abréviations, ces mots qui furent recueillis en 1798 par des commissaires de la République française : Νᾳὸς 'Αφροὁἰτης θἐᾳς χυρἰᾳς Κυθῃρἰων, χαἱπανὸς χὀσμου, « Temple de Vénus, déesse maîtresse des Cythéréens et du monde entier. »

 

Cette inscription ne peut laisser de doute sur le caractère des ruines ; mais en outre un bas-relief enlevé aussi par les Anglais avait servi longtemps de pierre à un tombeau dans le bois d'Aplunori. On y distinguait les images de deux amants venant offrir des colombes à la déesse, et s'avançant au-delà de l'autel près duquel était déposé le vase des libations. La jeune fille, vêtue d'une longue tunique, présentait les oiseaux sacrés, tandis que le jeune homme, appuyé d'une main sur son bouclier, semblait de l'autre aider sa compagne à déposer son présent aux pieds de la statue ; Vénus était vêtue à peu près comme la jeune fille, et ses cheveux, tressées sur les tempes, descendaient en boucle sur le col.

 

Il est évident que le temple situé sur cette colline n'était pas consacré à Vénus Uranie, ou céleste, adorée dans d'autres quartiers de l'île, mais à cette seconde Vénus, populaire ou terrestre, qui présidait aux mariages. La première, apportée par des habitants de la ville d'Ascalon en Syrie, divinité sévère, au symbole complexe, au sexe douteux, avait tous les caractères des images primitives surchargées d'attributs et d'hiéroglyphes, telles que la Diane d’Éphèse ou la Cybèle de Phrygie ; elle fut adoptée par les Spartiates, qui, les premiers, avaient colonisé l'île ; la seconde, plus riante, plus humaine, et dont le culte, introduit par les Athéniens vainqueurs, fut le sujet de guerres civiles entre les habitants, avait une statue renommée dans toute la Grèce comme une merveille de l'art : elle était nue et tenait à sa main droite une coquille marine ; ses fils Éros et Antéros l’accompagnaient, et devant elle était un groupe de trois Grâces dont deux la regardaient, et dont la troisième était tournée du côté opposé. Dans la partie orientale du temple, on remarquait la statue d'Hélène, ce qui est cause probablement que les habitants du pays donnent à ces ruines le nom de palais d'Hélène.

 

Deux jeunes gens se sont offerts à me conduire aux ruines de l'ancienne ville de Cythère dont l'entassement poudreux s'apercevait le long de la mer entre la colline d'Aplunori et le port de San Nicolo ; je les avais donc dépassés en me rendant à Potamo par l'intérieur des terres ; mais la route n'était praticable qu'à pied, et il fallut renvoyer le mulet au village. Je quittais à regret ce peu d'ombrages plus riches en souvenirs que les quelques débris de colonnes et de chapiteaux dédaignés par les collectionneurs anglais. Hors de l'enceinte du bois, trois colonnes tronquées subsistaient debout encore au milieu d'un champ cultivé ; d'autres débris ont servi à la construction d'une maisonnette à toit plat, située au point le plus escarpé de la montagne, mais dont une antique chaussée de pierre garantit la solidité. Ce reste des fondations du temple sert de plus à former une sorte de terrasse qui retient la terre végétale nécessaire aux cultures et si rare dans l'île depuis la destruction des forêts sacrées.

 

On trouve encore sur ce point une excavation provenant de fouilles ; une statue de marbre blanc drapée à l'antique, et très mutilée, en avait été retirée ; mais il a été impossible d'en déterminer les caractères spéciaux. En descendant à travers les rochers poudreux, variés parfois d'oliviers et de vignes, nous avons traversé un ruisseau qui descend vers la mer en formant des cascades, et qui coule parmi des lentisques, des lauriers-roses et des myrtes. Une chapelle grecque s'est élevée sur les bords de cette eau bienfaisante et paraît avoir succédé à un monument plus ancien.

 

XVII. Palaeocastro

 

Nous suivions dés lors le bord de la mer en marchand sur les sables et en admirant de loin en loin des cavernes où les flots vont s'engouffrer dans les temps d'orage ; les cailles de Cérigo, fort appréciées des chasseurs, sautillaient ça et là sur les rochers voisins, dans les touffes de sauge aux feuilles cendrées.

 

Parvenus au fon de la baie, nous avons pu embrasser du regard toute la colline de Palaeocatro couverte de débris, et que dominent encore les tours et les murs ruinés de l'antique ville de Cythère. L'enceinte en est marquée sur le penchant tourné vers la mer, et les restes des bâtiments sont cachés en partie de la ville ait disparu peu à peu sous l'effort de la mer croissante, à moins qu'un tremblement de terre, dont tous ces lieux portent les traces, n'ait changé l'assiette du terrain. Selon les habitants, lorsque les eaux sont très claires, on distingue au fond de la mer les restes de constructions considérables.

 

En traversant la petite rivière, on arrive aux anciennes catacombes pratiquées dans un rocher qui domine les ruines de la ville et où l'on monte par un sentier taillé dans la pierre. La catastrophe ui apparaît dans certains détails de cette plage désolée a fendu dans toute sa hauteur cette roche funéraire et ouvert au grand jour les hypogées qu'elle renferme. On distingue par l'ouverture les côtés correspondants à chaque salle séparés comme par prodige ; c'est après avoir gravi le rocher qu'on parvient à descendre dans ces catacombes qui paraissent avoir été habitées récemment par des pâtres ; peut-être ont-elles servi de refuge pendant les guerres, ou à l'époque de la domination des Turcs.

 

Le sommet même du rocher est une plate-forme oblongue, bordée et jonchée de débris qui indiquent la ruine d'une construction beaucoup plus élevée ; sans doute, c'était un temple dominant les sépulcres et sous l'abri duquel reposaient des cendres pieuses. Dans la première chambre que l'on rencontre ensuite, on remarque deux sarcophages taillés dans la pierre et couvert d'une arcade cintrée ; les dalles qui les fermaient et dont on ne voit plus que les débris étaient seules d'un autre morceau ; au deux côté, des niches ont été pratiquées dans le mur, soit pour placer des lampes ou des vases lacrymatoires, soit encore pour contenir des urnes, à quoi bon plus loin des cercueils ? Il est certain que l'usage des anciens n'a pas toujours été de brûler les corps, puisque, par exemple, l'un des Ajax fut enseveli dans la terre ; mais si la coutume a pu varier selon les temps, comment l'un et l'autre mode aurait-il été indiqué dans le même monument ? Se pourrait-il encore que ce qui nous semble des tombeaux ne soient que des cuves d'eau lustrale multipliées pour le service des temples ? Le doute est ici permis. L'ornement de ces chambres paraît avoir été fort simple comme architecture ; aucune structure, aucune colonne n'en vient varier l'uniforme construction ; les murs sont taillés carrément, le plafond est plat, seulement l'on s'aperçoit que primitivement les parois ont été revêtues d'un mastic où apparaissaient des traces d'anciennes peintures exécutées en rouge et en noir à la manière des Étrusques. Des curieux ont déblayé l'entrée d'une salle plus considérable pratiquée dans le massif de la montagne ; elle est vaste, carrée et entourée de cabinets ou cellules, séparés par des pilastres et qui peuvent avoir été soit des tombeaux soit des chapelles, car selon bien des gens cette excavation immense serait la place d'un temple consacré aux divinités souterraines

 

XVIII. Les trois Vénus

 

Il est difficile de dire si c'est sur ce rocher qu'était bâti le temple de Vénus céleste, indiqué par Pausanias comme dominant Cythère, ou si ce monument s'élevait sur la colline encore couverte de ruines de cette citée, que certains auteurs appellent aussi la Ville de Ménélas. Toujours est-il que la disposition singulière de ce rocher m' rappelé celle d'un autre temple d'Uranie que l'auteur grec décrit ailleurs comme étant placé sur une colline hors les murs de Sparte, Pausanias lui-même, Grec de la décadence, païen d'une époque où l'on avait perdu le sens des vieux symboles, s'étonne de la construction toute primitive des deux temples superposés consacrés à la déesse. Dans l'un, celui d'en bas, on la voit couverte d'armures, telle que Minerve (ainsi que la peint une épigramme d'Ausone) ; dans l'autre, elle est représentée couverte entièrement d'un voile, avec des chaînes aux pieds. Cette dernière statue, taillée en bois de cèdre, avait été, dit-on, érigée par Tyndare et s'appelait Morpho, autre nom de Vénus. Est-ce la Vénus souterraine, celle que les Latins appelaient Libitina, celle qu'on représentait aux Enfers unissant Pluton à la froide Perséphone, et qui, encore sous le surnom d'Aînée des Parques, se confond parfois avec la belle et pâle Némésis ?

 

On a souri des préoccupations de ce poétique voyageur, « qui s'inquiétait tant de la blancheur des marbres » ; peut-être s'étonnera-t-on dans ce temps-ci de me voir dépenser tant de recherches à constater la triple personnalité de la déesse de Cythère. Certes, il n'était pas difficile de trouver dans ses trois cents surnoms et attributs la preuve qu'elle appartenait à la classe de ces divinités panthées, qui présidaient à toutes les forces de la nature dans les trois régions du ciel, de la terre et des lieux souterrains. Mais j'ai voulu surtout montrer que le culte des Grecs s'adressait principalement à la Vénus, austère, idéale et mystique, que les néo-platoniciens d'Alexandrie purent opposer, sans honte, à la Vierge des chrétiens. Cette dernière, plus humaine, plus facile à comprendre pour tous, a vaincu désormais la philosophique Uranie. Aujourd'hui la Pagania grecque a succédé sur ces mêmes rivages aux honneurs de l'antique Aphrodite ; l'église ou la chapelle se rebâtit des ruines du temple et s’applique à en couvrir les fondements ; les mêmes superstitions s'attachent presque partout à des attributs tout semblables ; la Panagia, qui tient à la main un éperon de navire, a pris la place de Vénus Pontia ; une autre reçoit, comme la Vénus Calva, un tribut de chevelures que les jeunes filles suspendent aux murs de sa chapelle. Ailleurs s'élevait la Vénus des flammes, ou la Vénus des abîmes ; la Vénus Apostrophia, qui détournait des pensées impures, ou la Vénus Péristéria, qui avaitla douceur et l'innocence des colombes ; la Panagia suffit encore à réaliser tous ces emblèmes. Ne demandez pas d'autres croyances aux descendants des Achéens ; le christianisme ne les a pas vaincus, ils l'ont plié à leurs idées ; le principe féminin, et, comme dit Goethe, le féminin céleste régnera toujours sur ce rivage. La Diane sombre et cruelle du Bosphore, la Minerve prudente d'Athènes, la Vénus armée de Sparte, telles étaient leurs plus sincères religions : la Grèce d'aujourd'hui remplace par une seule vierge tous ces types de vierges saintes, et compte pour bien peu de chose la trinité masculine et tous les saints de la légende, à l'exception de saint Georges, le jeune et brillant cavalier.

 

En quittant ce rocher bizarre, tout percé de salles funèbres, et dont la mer ronge assidûment la base, nous sommes arrivés à une grotte que les stalactites ont décorée de piliers et de franges merveilleuses ; des bergers y avaient abrités leurs chèvres contre les ardeurs du jour ; mais le soleil commença bientôt à décliner vers l'horizon en jetant sa pourpre au rocher lointain de Cérigotto, vieille retraite des pirates ; la grotte était sombre et mal éclairée à cette heure, et je ne fus pas tenté d'y pénétrer avec des flambeaux ; cependant tout y révèle encore l'antiquité de cette terre aimée des cieux. Des pétrifications, des amas même d'ossements antédiluviens ont été extraits de cette grotte ainsi que de plusieurs autres points de l'île. Ainsi ce n'est point sans raison que les Pélasges avaient placé là le berceau de la fille d'Uranus, de cette Vénus si différente de celle des peintre et des poètes, qu'Orphée invoquait en ces termes : «  Vénérable déesse, qui aime les ténèbres... visible et invisible.... Dont toutes choses émanent, car tu donnes des lois au monde entier, et tu commandes même aux Parques, souveraine de la nuit ! »

30/12/2021

Nul n'est Raspail en son pays!

(Le seul chapitre d'un roman qui me met les larmes aux yeux ; à chaque fois. Qui me rappelle un Occident blond aux yeux verts...)

 

Jean Raspail, Le Camp des Saints, IV, pp. 34/37, aux éditions Robert Laffont

 

C'était une nuit étrange, tellement paisible que New York ne se souvenait pas en avoir vécu de semblable depuis plus d'une trentaine d'années. Central Park désert, vidé de milliers de Caïn. On aurait pu y envoyer jouer de blondes fillettes en jupe courte, duveteuses, toutes fraîches, roses de plaisir de pouvoir enfin courir derrière un cerceau. Ghettos noir et portoricains calmes comme des églises.  Le docteur Norman Haller avait ouvert ses fenêtres. Il écoutait la ville et n'entendait rien. D’ordinaire, montaient vers lui à cette heures de la nuit d'effroyables notes de ce qu'il appelait "l'infernale symphonie" : cris de détresse, galopades de talons en fuite, hurlements de terreur, coups de feu isolés ou en rafales, sirènes de police, féroces aboiements humains, gémissements d'enfants, rires sauvages, pluie de vitres brisées, appels angoissés de klaxon lorsque la belle Cadillac climatisée stoppée à un feu rouge, est brusquement submergée par de noires silhouettes brandissant des pics, et tous ces non ! non ! non ! NON ! hurlés sans espoir dans la nuit et vite étouffés par le couteau, le rasoir, la chaîne, la massue à clous, les mains, les doigts, le sexe...

 

Trente ans que cela durait : une statistique sonore au volume s'amplifiant d'année en année jusqu'à ces derniers jours où la courbe avait subitement décliné jusqu'à revenir à l'impossible point zéro, cette nuit là. Trente années d'impuissance, mais sans reproches à se faire, docteur Norman Haller! Sociologuqe-conseil de la ville, il avait tout prévu et fort exactement, ses rapports en faisaient foi, lumineux et inefficaces. Aucun remède : on ne change pas l'homme blanc, on ne change pas l'homme noir tant que l'un est blanc et l'autre noir et que tout, absolument tout ne s'est pas fondu dans du café au lait. Ils se sont détestés dés qu'ils se sont vus. Ils se méprisent depuis qu'ils se connaissent. Égaux, ils se haïssent puissamment. Le sociologue-conseil constate et s'enrichit. La ville de New York avait payé fort cher son œuvre monumentale consacrée à l'examen des ravages et à l'annonce de l'inévitable. Rien à faire? Docteur Haller  - Rien à faire, monsieur le maire, à moins que vous ne les tuiez tous, les uns ou les autres, faute de pouvoir les changer, le pouvez-vous ? - Damnation! non. Attendons la fin en essayant de vivre... Qu'il était beau et confortable, l'appartement de Norman Haller au vingt-cinquième étage de la plus distinguée des résidences de Central Park! A l'abri de la jungle et coupé du monde extérieur : douze gardes armés en bas dans le grand hall, des détecteurs partout, rayons invisibles, chiens féroces, sonneries d'alarme et le garage comme un sas, un pont-levis entre la vie et la mort, entre la haine et l'amour, tour d'ivoire, station lunaire, blokhaus de luxe. Terriblement couteux, des milliers de dollars pour des centaines de pages destinées à la ville de New York et signées par le plus célèbre sociologue-conseil d'Amérique : le docteur Norman Haller s'était construit un monde parfait dans l’œil du cyclone et, de de cet œil, observait la tempête qui allait l'emporter. Whisky, glace pilée, musique douce, va mettre cette petite chose si jolie et si chère et que tu appelles une robe, ma chérie. Téléphone : le maire de New York. 

"êtes-vous en smoking, Jack? Betty en robe du soir, plus séduisante que jamais, si bien que vous  êtes vous-même étonné? Troisième whisky ? Cristal partout ? Envie de voir personne ? Fête intime sans raison ? Une idée subite ?

-Vrai! Mais comment le savez-vous?

-La jungle familière s'est tue. L'homme blanc a peur. Riche et solitaire, que voulez-vous qu'il fasse dans sa blanche dignité ? Célébrer encore une fois sa richesse inutile et sa précieuse solitude. A votre santé! Entendez-vous tinter la glace dans mon verre? Baccarat, Jack, et scotch à cent dollars! Les yeux verts de ma femme : jamais vu aussi verts! Je vais m'y noyer.

-Norman! Tout dépend des Français, n'est-ce pas? Croyez-vous que ces gens-là seront encore capables de tuer un million de pauvres types désarmés? Je ne l'espère même pas. Et les ghettos de New York ne le croient pas non plus. Ni ceux de Chicago ni ceux de Los Angeles... Ils sont devenus moutons, dans leurs cage à fauve. Ils ne savent plus qu'écouter les nouvelles à la radio, ou bien chanter dans leurs églises folles et prier pour cette flotte de malheur. Avez-vous déjà été emporté par un troupeau de moutons au galop, Norman? Le tiers monde s'est fait mouton.

- Et le loup ne veut plus être loup, c'est bien ça?

Alors, faites comme moi, Jack, buvez un autre verre, caressez longuement la peau blanche de votre épouse, comme quelque chose de très précieux, et attendez."

 

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(Et le miracle s'est renouvelé. Nous y retournerons, au soleil...)

13/12/2021

Préface du « Matin des magiciens » (Louis Pauwels) - ou De l'équilibre dans la Force

 

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Louis Pauwels, Le matin des magiciens – Introduction au réalisme fantastique, Préface, pp. 9/32, aux éditions Gallimard (collection Folio)

 

Je suis d’une grande maladresse manuelle et le déplore. Je serais meilleur si mes mains savaient travailler. Des mains qui font quelque chose d’utile, plongent dans les profondeurs de l’être et y débondent une source de bonté et de paix. Mon beau-père (que j’appellerai ici mon père, car c’est lui qui m’a élevé) était ouvrier tailleur. C’était une âme puissante, un esprit réellement messager. Il disait parfois en souriant que la trahison des clercs avait commencé le jour où l’un d’eux représenta pour la première fois un ange avec des ailes : c’est avec les mains que l’on monte au ciel.

 

En dépit de cette maladresse, j’ai tout de même relié un livre. J’avais seize ans. J’étais élève au cours complémentaire de Juvisy, en banlieue pauvre. Le samedi après-midi, nous avions le choix entre le travail du bois, du fer, le modelage ou la reliure. Je lisais à cette époque les poètes, et surtout Rimbaud. Cependant, je me fis violence pour ne point relier Une Saison en Enfer. Mon père possédait une trentaine de livres, rangés dans l’étroite armoire de son atelier, avec les bobines, les craies, les épaulettes et les patrons. Il y avait aussi, dans cette armoire, des milliers de notes prises d’une petite écriture appliquée, sur un coin de l’établi, pendant les innombrables nuits de labeur.

 

Parmi ces livres, j’avais lu Le Monde avant la Création de l’Homme, de Flammarion, et j’étais en train de découvrir Où va le Monde ? de Walter Rathenau. C’est l’ouvrage de Rathenau que je me mis à relier, non sans peine. Rathenau avait été la première victime des nazis, et nous étions en 1936. Dans le petit atelier du cours complémentaire, chaque samedi, je faisais du travail manuel pour l’amour de mon père et du monde ouvrier. Le premier mai, j’offris, avec un brin de muguet, le Rathenau cartonné. Dans ce livre, mon père avait souligné au crayon rouge une longue phrase qui est toujours demeurée dans ma mémoire : « Même l’époque accablée est digne de respect, car elle est l’œuvre, non des hommes, mais de l’humanité, donc de la nature créatrice, qui peut être dure, mais n’est jamais absurde. Si l’époque que nous vivons est dure, nous avons d’autant plus le devoir de l’aimer, de la pénétrer de notre amour, jusqu’à ce que nous ayons déplacé les lourdes masses de matière dissimulant la lumière qui luit de l’autre côté. »

 

« Même l’époque accablée... » Mon père est mort en 1948, sans avoir jamais cessé de croire en la nature créatrice, sans avoir jamais cessé d’aimer et de pénétrer de son amour le monde douloureux dans lequel il vivait, sans avoir jamais cessé d’espérer voir luire la lumière derrière les lourdes masses de matière. Il appartenait à la génération des socialistes romantiques, qui avaient pour idoles Victor Hugo, Romain Rolland, Jean Jaurès, portaient de grands chapeaux, et gardaient une petite fleur bleue dans les plis du drapeau rouge. À la frontière de la mystique pure et de l’action sociale, mon père, attaché plus de quatorze heures par jour à son établi – et nous vivions au bord de la misère – conciliait un ardent syndicalisme et une recherche de libération intérieure. Dans les gestes très courts et humbles de son métier, il avait introduit une méthode de concentration et de purification de l’esprit sur laquelle il a laissé des centaines de pages. En faisant des boutonnières, en repassant des toiles, il avait une présence rayonnante. Le jeudi et le dimanche, mes camarades se réunissaient autour de son établi, pour l’écouter et sentir cette présence forte, et la plupart d’entre eux en eurent leur vie changée. Plein de confiance dans le progrès et la science, croyant à l’avènement du prolétariat, il s’était bâti une puissante philosophie. Il avait eu une sorte d’illumination, à la lecture de l’ouvrage de Flammarion sur la préhistoire. Puis il avait lu, guidé par la passion, des livres de paléontologie, d’astronomie, de physique. Sans préparation, il avait pourtant pénétré au cœur des sujets. Il parlait à peu près comme Teilhard de Chardin, que nous ignorions alors : « Ce que notre siècle va vivre est plus considérable que l’apparition du bouddhisme ! Il ne s’agit plus désormais de l’application faite à telle ou telle divinité, des facultés humaines. C’est la puissance religieuse de la terre qui subit en nous une crise définitive : celle de sa propre découverte. Nous commençons à comprendre, et c’est pour toujours, que la seule religion acceptable pour l’homme est celle qui lui apprendra d’abord à reconnaître, aimer et servir passionnément l’univers dont il est l’élément le plus important. » Il pensait que l’évolution ne se confond pas avec le transformisme, mais qu’elle est intégrale et ascendante, augmentant la densité psychique de notre planète, la préparant à prendre contact avec les intelligences des autres mondes, à se rapprocher de l’âme même du cosmos.

 

Pour lui, l’espèce humaine n’était pas achevée. Elle progressait vers un état de superconscience, à travers la montée de la vie collective et la lente création d’un psychisme unanime. Il disait que l’homme n’est pas encore achevé et sauvé, mais que les lois de condensation de l’énergie créatrice nous permettent de nourrir, à l’échelle du cosmos, une formidable espérance. Et il ne quittait pas des yeux cette espérance.

 

C’est de là qu’il jugeait avec une sérénité et un dynamisme religieux les affaires de ce monde, allant chercher très loin, très haut, un optimisme et un courage immédiatement et réellement utilisables. En 1948, la guerre venait de passer, et des menaces de batailles, atomiques cette fois, renaissaient. Pourtant, il considérait les inquiétudes et les douleurs présentes comme des négatifs d’une image magnifique. Il y avait un fil qui le reliait au destin spirituel de la Terre, et il projetait, sur l’époque accablée où il finissait sa vie de travailleur, malgré d’immenses chagrins intimes, beaucoup de confiance et beaucoup d’amour. Il est mort dans mes bras, la nuit du 31 décembre, et il m’a dit, avant de fermer les yeux:

« Il ne faut pas trop compter sur Dieu, mais peut-être que Dieu compte sur nous... »


Où en étais-je, à ce moment ? J’avais vingt-huit ans. J’avais eu vingt ans en 1940, dans la débâcle. J’appartenais à une génération charnière qui avait vu s’écrouler un monde, était coupée du passé et doutait de l’avenir. Que l’époque accablée fût digne de respect et qu’il faille la pénétrer de notre amour, j’étais fort loin d’y croire. Il me semblait plutôt que la lucidité menait à refuser de jouer à un jeu où tout le monde triche. Durant la guerre, je m’étais réfugié dans l’hindouisme. C’était mon maquis. J’y vivais dans la résistance absolue. Ne cherchons pas le point d’appui dans l’histoire et parmi les hommes : il se dérobe sans cesse. Cherchons-le en nous-même. Soyons de ce monde comme si nous n’en étions pas. Rien ne me paraissait plus beau que l’oiseau plongeur de la Bhagavad-Gîtâ, « qui plonge et remonte sans avoir mouillé ses plumes ». Les événements contre lesquels nous ne pouvons rien, me disais-je, faisons en sorte qu’ils ne puissent rien contre nous. Je siégeais au plafond, assis en lotus sur un nuage venu d’Orient. La nuit, mon père lisait en cachette mes livres de chevet pour essayer de comprendre ma singulière maladie qui m’éloignait tant de lui.

 

Plus tard, au lendemain de la Libération, je me donnai un maître à vivre et à penser. Je devins disciple de Gurdjieff. Je travaillai à me séparer de mes émotions, de mes sentiments, de mes élans, afin de trouver, au-delà, quelque chose d’immobile et de permanent, une présence muette, anonyme, transcendante, qui me consolerait de mon peu de réalité et de l’absurdité du monde. Je jugeais mon père avec commisération. Je croyais posséder les secrets du gouvernement de l’esprit et de toute connaissance. En fait, je ne possédais rien que l’illusion de posséder et un intense mépris pour ceux qui ne partageaient pas cette illusion.

 

Je désespérais mon père. Je me désespérais moi-même. Je m’asséchais jusqu’à l’os dans une position de refus. Je lisais René Guénon. Je pensais que nous avions la disgrâce de vivre dans un monde radicalement perverti, et voué justement à l’apocalypse. Je faisais mien le discours de Cortès à la Chambre des députés de Madrid en 1849 : « La cause de toutes vos erreurs, messieurs, c’est que vous ignorez la direction de la civilisation et du monde. Vous croyez que la civilisation et le monde progressent, ils rétrogradent ! » Pour moi, l’âge moderne était l’âge noir. Je m’occupais à dénombrer les crimes de l’esprit moderne contre l’esprit. Depuis le XIIe siècle l’Occident, détaché des Principes, courait à sa perte. Nourrir quelque espérance, c’était s’allier au mal. Je dénonçais toute confiance comme une complicité. Il ne me restait d’ardeur que pour le refus, la rupture. Seules, dans ce monde déjà aux trois quarts englouti, où les prêtres, les savants, les politiciens, les sociologues et les organisateurs de toutes sortes m’apparaissaient comme des coprophages, les études traditionnelles et une résistance inconditionnelle au siècle étaient dignes d’estime.

 

Dans cet état, j’en venais à prendre mon père pour un primaire naïf. Son pouvoir d’adhésion, d’amour, de vision lointaine, m’irritait comme un ridicule. Je l’accusais d’en être resté aux enthousiasmes de l’Exposition de 1900. L’espoir qu’il plaçait dans une collectivisation grandissante, et dirigeait infiniment plus haut que le plan politique, excitait mon mépris. Je ne jurais que par les antiques théocraties.

 

Einstein fondait un comité de désespoir des savants de l’atome, la menace d’une guerre totale planait sur l’humanité divisée en deux blocs. Mon père mourait sans avoir rien perdu de sa foi en l’avenir, et je ne le comprenais plus. Je n’évoquerai pas, dans cet ouvrage, les problèmes de classe. Ce n’est pas le lieu. Mais je sais bien que ces problèmes existent : ils ont mis en croix l’homme qui m’aimait. Je n’ai pas connu mon père de sang. Il appartenait à la vieille bourgeoisie gantoise. Ma mère comme mon second père étaient ouvriers, venaient d’ouvriers. Ce sont mes ancêtres flamands, jouisseurs, artistes, oisifs et orgueilleux, qui m’ont éloigné de la pensée généreuse, dynamique, qui m’ont fait me replier et méconnaître la vertu de participation. Depuis longtemps déjà, il y avait une herse entre mon père et moi. Lui qui n’avait pas voulu avoir d’autre enfant que ce fils d’un autre sang, par crainte de me léser, s’était sacrifié pour que je devienne un intellectuel. M’ayant tout donné, il avait rêvé mon âme semblable à la sienne. À ses yeux, je devais devenir un phare, un homme capable d’éclairer les autres hommes, de leur apporter du courage et de l’espérance, de leur montrer, comme il disait, la lumière qui brille au bout de nous. Mais je ne voyais aucune sorte de lumière, sinon la lumière noire, en moi et au bout de l’humanité. Je n’étais qu’un clerc pareil à beaucoup d’autres. Je poussais jusqu’à leurs extrêmes conséquences ce sentiment d’exil, ce besoin de radicale révolte, que l’on exprimait dans les revues littéraires, aux environs de 1947, en parlant « d’inquiétude métaphysique », et qui furent le difficile héritage de ma génération. Dans ces conditions, comment être un phare ? Cette idée, ce mot hugolien me faisaient sourire méchamment. Mon père me reprochait d’aller en me décomposant, d’être passé, comme il disait, du côté des privilégiés de la culture, des mandarins, des orgueilleux de leur impuissance.

 

La bombe atomique, alors qu’elle marquait pour moi le commencement de la fin des temps, était pour lui le signe d’un nouveau matin. La matière allait en se spiritualisant et l’homme découvrirait autour de lui et en lui-même des puissances jusqu’ici insoupçonnées. L’esprit bourgeois, pour qui la Terre est un lieu de séjour confortable dont il faut tirer le maximum, allait être balayé par l’esprit nouveau, l’esprit des ouvriers de la Terre, pour qui le monde est une machine en marche, un organisme en devenir, une unité à faire, une Vérité à faire éclore. L’humanité n’était qu’au début de son évolution. Elle recevait les premiers renseignements sur la mission qui lui était assignée par l’Intelligence de l’Univers. Nous commencions tout juste à savoir ce que c’est que l’amour du monde.

 

Pour mon père, l’aventure humaine avait une direction. Il jugeait les événements selon qu’ils se situaient ou non dans cette direction. L’histoire avait un sens elle dérivait vers quelque forme d’ultra-humain, elle portait en elle la promesse d’une superconscience. Sa philosophie cosmique ne le séparait pas du siècle. Dans l’immédiat, ses adhésions étaient « progressistes ». Je m’en irritais, sans voir qu’il mettait infiniment plus de spiritualité dans son progressisme que je ne progressais dans ma spiritualité.

 

Cependant, j’étouffais dans ma pensée close. Devant cet homme, je me sentais parfois un petit intellectuel aride et frileux, et il m’arrivait de désirer penser comme lui, respirer aussi largement que lui. Au coin de son établi, le soir, je poussais à fond la contradiction, je le provoquais, en souhaitant sourdement être confondu et changé. Mais, la fatigue aidant, il s’emportait contre moi, contre la destinée qui lui avait donné une grande pensée sans lui accorder les moyens de la faire passer en ce fils au sang rebelle, et nous nous quittions dans la colère et la peine. J’allais retrouver mes méditations et mes livres désespérés. Il se penchait sur les étoffes et reprenait son aiguille, sous la lampe crue qui lui jaunissait les cheveux. De mon lit-cage, je l’entendais longuement souffler, gronder. Puis soudain, il se mettait à siffler entre ses dents, doucement, les premières mesures de l’Hymne à la Joie, de Beethoven, pour me dire de loin que l’amour retrouve toujours les siens. Je pense à lui presque chaque soir, à l’heure de nos anciennes disputes. J’entends ce souffle, ce grondement qui s’achevaient en chant, ce grand vent sublime évanoui.

 

Douze ans qu’il est mort ! Et je vais avoir quarante ans. Si je l’avais compris de son vivant, j’aurais conduit plus adroitement mon intelligence et mon cœur. Je n’ai cessé de chercher. Maintenant, je me rallie à lui, après bien des quêtes souvent stérilisantes et de dangereuses errances. J’aurais pu, beaucoup plus tôt, concilier le goût de la vie intérieure et l’amour du monde en mouvement. J’aurais pu jeter plus tôt, et peut-être plus efficacement, quand mes forces étaient intactes, un pont entre la mystique et l’esprit moderne. J’aurais pu me sentir à la fois religieux et solidaire du grand élan de l’histoire. J’aurais pu avoir plus tôt la foi, la charité et l’espérance.

 

Ce livre résume cinq années de recherches, dans tous les secteurs de la connaissance, aux frontières de la science et de la tradition. Je me suis lancé dans cette entreprise nettement au-dessus de mes moyens, parce que je n’en pouvais plus de refuser ce monde présent et à venir qui est pourtant le mien. Mais toute extrémité est éclairante. J’aurais pu trouver plus vite une voie de communication avec mon époque. Il se peut que je n’aie pas tout à fait perdu mon temps en allant jusqu’au bout de ma propre démarche. Il n’arrive pas aux hommes ce qu’ils méritent, mais ce qui leur ressemble. J’ai longtemps cherché, comme le souhaitait le Rimbaud de mon adolescence, « la Vérité dans une âme et un corps ». Je n’y suis pas parvenu. Dans la poursuite de cette Vérité, j’ai perdu le contact avec des petites vérités qui eussent fait de moi, non certes le surhomme que j’appelais de mes vœux, mais un homme meilleur et plus unifié que je ne suis. Pourtant, j’ai appris, sur le comportement profond de l’esprit, sur les différents états possibles de la conscience, sur la mémoire et l’intuition, des choses précieuses que je n’eusse pas apprises ailleurs et qui devaient me permettre, plus tard, de comprendre ce qu’il y a de grandiose, d’essentiellement révolutionnaire à la pointe de l’esprit moderne : l’interrogation sur la nature de la connaissance et le besoin pressant d’une sorte de transmutation de l’intelligence.

 

Lorsque je sortis de ma niche de Yogi pour jeter un coup d’œil sur ce monde moderne que je connaissais sans le connaître, j’en perçus d’emblée le merveilleux. Mon étude réactionnaire, qui avait été souvent pleine d’orgueil et de haine, avait été utile en ceci : elle m’avait empêché d’adhérer à ce monde par le mauvais côté : le vieux rationalisme du XIXe siècle, le progressisme démagogique. Elle m’avait aussi empêché d’accepter ce monde comme une chose naturelle et simplement parce que c’était le mien, de l’accepter dans un état de conscience somnolente, ainsi que font la plupart des gens. Les yeux rafraîchis par ce long séjour hors de mon temps, je vis ce monde aussi riche en fantastique réel que le monde de la tradition l’était pour moi en fantastique supposé. Mieux encore : ce que j’apprenais du siècle modifiait en l’approfondissant ma connaissance de l’esprit ancien. Je vis les choses anciennes avec des yeux neufs, et mes yeux étaient neufs aussi pour voir les choses nouvelles.

 

Je rencontrai Jacques Bergier (je dirai comment tout à l’heure) alors que je finissais d’écrire mon ouvrage sur la famille d’esprits réunie autour de M. Gurdjieff. Cette rencontre, que je n’attribue pas au hasard, fut déterminante. Je venais de consacrer deux années à décrire une école ésotérique et ma propre aventure. Mais une autre aventure commençait à ce moment pour moi. C’est ce que je crus utile de dire en prenant congé de mes lecteurs. On voudra bien me pardonner de me citer moi-même, sachant que je ne suis guère soucieux d’attirer l’attention sur ma littérature : d’autres choses me tiennent au cœur. J’inventai la fable du singe et de la calebasse. Les indigènes, pour capturer la bête vivante, fixent à un cocotier une calebasse contenant des cacahuètes. Le singe accourt, glisse la main, s’empare des cacahuètes, ferme le poing. Alors il ne peut plus retirer sa main. Ce qu’il a saisi le retient prisonnier. Sortant de l’école Gurdjieff, j’écrivis : « Il faut palper, examiner les fruits pièges, puis se retirer en souplesse. Une certaine curiosité satisfaite, il convient de reporter souplement l’attention sur le monde où nous sommes, de regagner notre liberté et notre lucidité, de reprendre notre route sur la terre des hommes à laquelle nous appartenons. Ce qui importe, c’est de voir dans quelle mesure la démarche essentielle de la pensée dite traditionnelle rejoint le mouvement de la pensée contemporaine. La physique, la biologie, les mathématiques, à leur extrême pointe, recoupent aujourd’hui certaines données de l’ésotérisme, rejoignent certaines visions du cosmos, des rapports de l’énergie et de la matière, qui sont des visions ancestrales. Les sciences d’aujourd’hui, si on les aborde sans conformisme scientifique, dialoguent avec les antiques mages, alchimistes, thaumaturges. Une révolution s’opère sous nos yeux, et c’est un remariage inespéré de la raison, au sommet de ses conquêtes, avec l’intuition spirituelle. Pour les observateurs vraiment attentifs, les problèmes qui se posent à l’intelligence contemporaine ne sont plus des problèmes de progrès. Il y a déjà quelques années que la notion de progrès est morte. Ce sont des problèmes de changement d’état, des problèmes de transmutation. En ce sens, les hommes penchés sur les réalités de l’expérience intérieure vont dans le sens de l’avenir et donnent solidement la main aux savants d’avant-garde qui préparent l’avènement d’un monde sans commune mesure avec le monde de lourde transition dans lequel nous vivons encore pour quelques heures. »

 

C’est exactement le propos qui sera développé dans ce gros livre-ci. Il faut donc, me disais-je avant de l’entreprendre, projeter son intelligence très loin en arrière et très loin en avant pour comprendre le présent. Je m’aperçus que les gens qui sont simplement « modernes », et que je n’aimais pas, naguère, j’avais raison de ne pas les aimer. Seulement, je les condamnais à tort. En réalité, ils sont condamnables parce que leur esprit n’occupe qu’une trop petite fraction du temps. À peine sont-ils, qu’ils sont anachroniques. Ce qu’il faut être, pour être présent, c’est contemporain du futur. Et le lointain passé peut être perçu lui-même comme un ressac du futur. Dès lors, quand je me mis à interroger le présent, j’en reçus des réponses pleines d’étrangetés et de promesses.

 

James Blish, écrivain américain, dit à la gloire d’Einstein que ce dernier « a avalé Newton vivant ». Admirable formule ! Si notre pensée s’élève vers une plus haute vision de la vie, c’est vivantes qu’elle doit avoir absorbé les vérités du plan inférieur. Telle est la certitude que j’ai acquise au cours de mes recherches. Cela peut paraître banal, mais quand on a vécu sur des pensées qui prétendaient occuper les sommets, comme la sagesse guénonienne et le système Gurdjieff, et qui tenaient en ignorance ou en mépris la plupart des réalités sociales et scientifiques, cette nouvelle façon de juger change la direction et les appétits de l’esprit. « Les choses basses, disait déjà Platon, doivent se retrouver dans les choses hautes, quoique dans un autre état. » J’ai maintenant la conviction que toute philosophie supérieure en laquelle ne continuent pas de vivre les réalités du plan qu’elle prétend dépasser, est une imposture.

 

C’est pourquoi je suis allé faire un assez long voyage du côté de la physique, de l’anthropologie, des mathématiques, de la biologie, avant de recommencer à essayer de me faire une idée de l’homme, de sa nature, de ses pouvoirs, de son destin. Naguère, je cherchais à connaître et à comprendre le tout de l’homme, et je méprisais la science. Je soupçonnais l’esprit d’être capable d’atteindre de sublimes sommets. Mais que savais-je de sa démarche dans le domaine scientifique ? N’y avait-il pas révélé quelques-uns de ces pouvoirs auxquels j’inclinais à croire ? Je me disais : il faut aller au-delà de la contradiction apparente entre matérialisme et spiritualisme. Mais la démarche scientifique n’y conduisait-elle pas ? Et, dans ce cas, n’était-il pas de mon devoir de m’en informer ? N’était-ce pas, après tout, une action plus raisonnable, pour un Occidental du XXe siècle, que de prendre un bâton de pèlerin et de s’en aller pieds nus en Inde ? N’y avait-il pas autour de moi quantité d’hommes et de livres pour me renseigner ? Ne devais-je pas, d’abord, prospecter à fond mon propre terrain?

 

Si la réflexion scientifique, à son extrême pointe, aboutissait à une révision des idées admises sur l’homme, alors il fallait que je le sache. Et ensuite, il y avait une autre nécessité. Toute idée que je pourrais me faire, après, sur le destin de l’intelligence, sur le sens de l’aventure humaine, ne pourrait être retenue comme valable que dans la mesure où elle n’irait pas à rebours du mouvement de la connaissance moderne. Je trouvai l’écho de cette méditation dans ces paroles d’Oppenheimer :

« Actuellement, nous vivons dans un monde où poètes, historiens, philosophes, sont fiers de dire qu’ils ne voudraient même pas commencer à envisager la possibilité d’apprendre quoi que ce soit touchant aux sciences : ils voient la science au bout d’un long tunnel, trop long pour qu’un homme averti y glisse la tête. Notre philosophie – pour autant que nous en ayons une –, est donc franchement anachronique, et, j’en suis convaincu, parfaitement inadaptée à notre époque. » Or, pour un intellectuel bien entraîné, il n’est pas plus difficile, s’il le veut vraiment, d’entrer dans le système de pensée qui régit la physique nucléaire que de pénétrer l’économie marxiste ou le thomisme. Il n’est pas plus difficile de saisir la théorie de la cybernétique que d’analyser les causes de la révolution chinoise ou l’expérience poétique chez Mallarmé. En vérité, on se refuse à cet effort, non par crainte de l’effort, mais parce que l’on pressent qu’il entraînerait un changement des modes de pensée et d’expression, une révision des valeurs jusqu’ici admises. « Et cependant, depuis longtemps déjà, poursuit Oppenheimer, une intelligence plus subtile de la nature de la connaissance humaine, des rapports de l’homme avec l’univers, aurait dû être prescrite. »

 

Je me mis donc à fouiller dans le trésor des sciences et des techniques d’aujourd’hui, de manière inexperte, assurément, avec une ingénuité et un émerveillement peut-être dangereux, mais propices à l’éclosion de comparaisons, de correspondances, de rapprochements éclairants. C’est alors que je retrouvai un certain nombre de convictions que j’avais eues, plus tôt, du côté de l’ésotérisme, de la mystique, sur la grandeur infinie de l’homme. Mais je les retrouvai dans un autre état. C’étaient maintenant des convictions qui avaient absorbé vivantes les formes et les œuvres de l’intelligence humaine de mon temps, appliquée à l’étude des réalités. Elles n’étaient plus « réactionnaires », elles réduisaient les antagonismes au lieu de les exciter. Des conflits très lourds, comme ceux entre matérialisme et spiritualisme, vie individuelle et vie collective, s’y résorbaient sous l’effet d’une haute chaleur. En ce sens, elles n’étaient plus l’expression d’un choix, et donc d’une rupture, mais d’un devenir, d’un dépassement, d’un renouvellement, c’est-à-dire de l’existence.

 

Les danses, si rapides et incohérentes des abeilles, dessinent paraît-il dans l’espace des figures mathématiques précises et constituent un langage. Je rêve d’écrire un roman où toutes les rencontres que fait un homme dans son existence, fugaces ou marquantes, amenées par ce que nous appelons le hasard, ou par la nécessité, dessineraient elles aussi des figures, exprimeraient des rythmes, seraient ce qu’elles sont peut-être : un discours savamment construit, adressé à une âme pour son accomplissement, et dont celle-ci ne saisit, au long d’une vie, que quelques mots sans suite.

 

Il me semble, parfois, saisir le sens de ce ballet humain autour de moi, deviner qu’on me parle à travers le mouvement des êtres qui s’approchent, restent ou s’éloignent. Puis je perds le fil, comme tout le monde, jusqu’à la prochaine grosse et pourtant fragmentaire évidence.

 

Je sortais de Gurdjieff. Une amitié très vive me lia à André Breton. C’est par lui que je connus René Alleau, historien de l’Alchimie. Un jour que je cherchais, pour une collection d’ouvrages d’actualité, un vulgarisateur scientifique, Alleau me présenta Bergier. Il s’agissait de besogne alimentaire, et je faisais peu de cas de la science, vulgarisée ou non. Or, cette rencontre toute fortuite allait ordonner pour un long temps ma vie, rassembler et orienter toutes les grandes influences intellectuelles ou spirituelles qui s’étaient exercées sur moi, de Vivekananda à Guénon, de Guénon à Gurdjieff, de Gurdjieff à Breton, et me ramener dans l’âge mûr au point de départ: mon père.

 

En cinq années d’études et de réflexions, au cours desquelles nos deux esprits, assez dissemblables, furent constamment heureux d’être ensemble, il me semble que nous avons découvert un point de vue nouveau et riche en possibilités. C’est ce que faisaient, à leur manière, les surréalistes voici trente ans. Mais ce n’est pas, comme eux, du côté du sommeil et de l’infraconscience que nous avons été chercher. C’est à l’autre extrémité : du côté de l’ultraconscience et de la veille supérieure. Nous avons baptisé l’école à laquelle nous nous sommes mis, l’école du réalisme fantastique. Elle ne relève en rien du goût pour l’insolite, l’exotisme intellectuel, le baroque, le pittoresque. « Le voyageur tomba mort, frappé par le pittoresque », dit Max Jacob. On ne cherche pas le dépaysement. On ne prospecte pas les lointains faubourgs de la réalité ; on tente au contraire de s’installer au centre. Nous pensons que c’est au cœur même de la réalité que l’intelligence, pour peu qu’elle soit suractivée, découvre le fantastique. Un fantastique qui n’invite pas à l’évasion, mais bien plutôt à une plus profonde adhésion.

 

C’est par manque d’imagination que des littérateurs, des artistes, vont chercher le fantastique hors de la réalité, dans des nuées. Ils n’en ramènent qu’un sous-produit. Le fantastique, comme les autres matières précieuses, doit être arraché aux entrailles de la terre, du réel. Et l’imagination véritable est tout autre chose qu’une fuite vers l’irréel. « Aucune faculté de l’esprit ne s’enfonce et ne creuse plus que l’imagination : c’est la grande plongeuse. »

On définit généralement le fantastique comme une violation des lois naturelles, comme l’apparition de l’impossible. Pour nous, ce n’est pas cela du tout. Le fantastique est une manifestation des lois naturelles, un effet du contact avec la réalité quand celle-ci est perçue directement et non pas filtrée par le voile du sommeil intellectuel, par les habitudes, les préjugés, les conformismes.


La science moderne nous apprend qu’il y a derrière du visible simple, de l’invisible compliqué. Une table, une chaise, le ciel étoilé sont en réalité radicalement différents de l’idée que nous nous en faisons : systèmes en rotation, énergies en suspens, etc. C’est en ce sens que Valéry disait que, dans la connaissance moderne, « le merveilleux et le positif ont contracté une étonnante
alliance ». Ce qui nous est apparu clairement, comme on le verra, j’espère, dans ce livre, c’est que ce contrat entre le merveilleux et le positif n’est pas valable seulement dans le domaine des sciences physiques et mathématiques. Ce qui est vrai pour ces sciences est sans doute vrai aussi pour les autres aspects de l’existence : l’anthropologie, par exemple, ou l’histoire contemporaine, ou la psychologie individuelle, ou la sociologie. Ce qui joue dans les sciences physiques, joue probablement aussi dans les sciences humaines. Mais il y a de grandes difficultés à s’en rendre compte. C’est que, dans ces sciences humaines, tous les préjugés se sont réfugiés, y compris ceux que les sciences exactes ont aujourd’hui évacués. Et que, dans un domaine si proche d’eux, et si mouvant, les chercheurs ont sans cesse tenté de tout ramener, pour y voir enfin clair, à un système : Freud explique tout, le Capital explique tout, etc. Quand nous disons préjugés, nous devrions dire : superstitions. Il y en a d’anciennes et il y en a de modernes. Pour certaines gens, aucun phénomène de civilisation n’est compréhensible si l’on n’admet pas, aux origines, l’existence de l’Atlantide. Pour d’autres, le marxisme suffit à expliquer Hitler. Certains voient Dieu dans tout génie, certains n’y voient que le sexe. Toute l’histoire humaine est templière, à moins qu’elle ne soit hégélienne. Notre problème est donc de rendre sensible, à l’état brut, l’alliance entre le
merveilleux et le positif dans l’homme seul ou dans l’homme en société, comme elle l’est en biologie, en physique ou en mathématiques modernes, où l’on parle très ouvertement et, somme toute, très simplement d’« Ailleurs Absolu », de « Lumière Interdite » et de « Nombre Quantique d’Étrangeté ».

 

« À l’échelle du cosmique (toute la physique moderne nous l’apprend) seul le fantastique a des chances d’être vrai », dit Teilhard de Chardin. Mais, pour nous, le phénomène humain doit aussi se mesurer à l’échelle du cosmique. C’est ce que disent les plus anciens textes de sagesse. C’est aussi ce que dit notre civilisation, qui commence à lancer des fusées vers les planètes et cherche le contact avec d’autres intelligences. Notre position est donc celle d’hommes témoins des réalités de leur temps.

 

À y regarder de près, notre attitude, qui introduit le réalisme fantastique des hautes sciences dans les
sciences humaines, n’a rien d’original. Nous ne prétendons d’ailleurs pas être des esprits originaux. L’idée d’appliquer les mathématiques aux sciences n’était vraiment pas fracassante : elle a pourtant donné des résultats très neufs et importants. L’idée que l’univers n’est peut-être pas ce que l’on en sait, n’est pas originale : mais voyez comment Einstein bouleverse les choses en l’appliquant.

 

Il est enfin évident qu’à partir de notre méthode, un ouvrage comme le nôtre, établi avec le maximum d’honnêteté et le minimum de naïveté, doit susciter plus de questions que de solutions. Une méthode de travail n’est pas un système de pensée. Nous ne croyons pas qu’un système, aussi ingénieux qu’il soit, puisse éclairer complètement la totalité du vivant qui nous occupe. On peut malaxer indéfiniment le marxisme sans parvenir à intégrer le fait qu’Hitler eut conscience plusieurs fois, avec terreur, que le Supérieur Inconnu était venu le visiter. Et l’on pouvait tordre dans tous les sens la médecine d’avant Pasteur sans en extraire l’idée que les maladies sont causées par des animaux trop petits pour être vus. Cependant, il est possible qu’il y ait une réponse globale et définitive à toutes les questions que nous soulevons, et que nous ne l’ayons pas entendue. Rien n’est exclu, ni le oui, ni le non.Nous n’avons découvert aucun « gourou » ; nous ne sommes pas devenus les disciples d’un nouveau messie ; nous ne proposons aucune doctrine. Nous nous sommes simplement efforcés d’ouvrir au lecteur le plus grand nombre possible de portes, et comme la plupart d’entre elles s’ouvrent de l’intérieur, nous nous sommes effacés pour le laisser passer.

 

Je le répète : le fantastique, à nos yeux, n’est pas l’imaginaire. Mais une imagination puissamment appliquée à l’étude de la réalité découvre que la frontière est très mince entre le merveilleux et le positif, ou, si vous préférez, entre l’univers visible et l’univers invisible. Il existe peut-être un ou plusieurs univers parallèles au nôtre. Je pense que nous n’aurions pas entrepris ce travail si, au cours de notre vie, il ne nous était arrivé de nous sentir, réellement, physiquement, en contact avec un autre monde. Cela s’est produit, pour Bergier, à Mauthausen. À un autre degré, cela s’est produit pour moi chez Gurdjieff. Les circonstances sont bien distinctes, mais le fait essentiel
est le même.

 

L’anthropologue américain Loren Eiseley, dont la pensée est proche de la nôtre, raconte une telle histoire qui exprime bien ce que je veux dire.

 

« Rencontrer un autre monde, dit-il, n’est pas uniquement un fait imaginaire. Cela peut arriver aux hommes. Aux animaux aussi. Parfois, les frontières glissent ou s’interpénètrent : il suffit d’être là à ce moment. J’ai vu la chose arriver à un corbeau. Ce corbeau-là est mon voisin. Je ne lui ai jamais fait le moindre mal, mais il prend soin de se tenir à la cime des arbres, de voler haut et d’éviter l’humanité. Son monde commence là où ma faible vue s’arrête. Or, un matin, toute notre campagne était plongée dans un brouillard extraordinairement épais, et je marchais à tâtons vers la gare. Brusquement, à la hauteur de mes yeux, apparurent deux ailes noires immenses, précédées d’un bec géant, et le tout passa comme l’éclair en poussant un cri de terreur tel que je souhaite ne plus jamais rien entendre de semblable. Ce cri me hanta tout l’après-midi. Il m’arriva de scruter mon miroir, me demandant ce que j’avais de si révoltant...

 

« J’ai fini par comprendre. La frontière entre nos deux mondes avait glissé, à cause du brouillard. Ce corbeau, qui croyait voler à son altitude habituelle, avait soudain vu un spectacle bouleversant, contraire pour lui aux lois de la nature. Il avait vu un homme marchant en l’air, au cœur même du monde des corbeaux. Il avait rencontré une manifestation de l’étrangeté la plus absolue qu’un corbeau puisse concevoir : un homme volant...

 

« Maintenant, quand il m’aperçoit, d’en haut, il pousse des petits cris, et je reconnais dans ces cris l’incertitude d’un esprit dont l’univers a été ébranlé. Il n’est plus, il ne sera jamais plus comme les autres corbeaux... »

 

Ce livre n’est pas un roman, quoique l’intention en soit romanesque. Il n’appartient pas à la science-fiction, quoiqu’on y côtoie des mythes qui alimentent ce genre. Il n’est pas une collection de faits bizarres, quoique l’Ange du Bizarre s’y trouve à l’aise. Il n’est pas non plus une contribution scientifique, le véhicule d’un enseignement inconnu, un témoignage, un documentaire, ou une affabulation. Il est le récit, parfois légende et parfois exact, d’un premier voyage dans des domaines de la connaissance encore à peine explorés. Comme dans les carnets des navigateurs de la Renaissance, la féerie et le vrai, l’extrapolation hasardeuse et la vision exacte s’y mêlent. C’est que nous n’avons eu ni le temps ni les moyens de pousser à fond l’exploration. Nous ne pouvons que suggérer des hypothèses et établir des esquisses de chemins de communication entre ces divers domaines qui sont encore, pour l’instant, des terres interdites. Sur ces terres interdites, nous n’avons fait que de brefs séjours. Quand on les aura mieux explorées, on s’apercevra sans doute que beaucoup de nos propos étaient délirants, comme les rapports de Marco Polo. C’est une éventualité que nous acceptons de bon cœur. « Il y avait quantité de sottises dans le bouquin de Pauwels et Bergier. » Voilà ce que l’on dira. Mais si c’est ce bouquin qui a donné envie d’aller y voir de plus près, nous aurons atteint notre but.


Nous pourrions écrire, comme Fulcanelli essayant de percer à jour et de dépeindre le mystère des cathédrales : « Nous laissons au lecteur le soin d’établir tous rapprochements utiles, de coordonner les versions, d’isoler la vérité positive combinée à l’allégorie légendaire dans ces fragments énigmatiques. » Cependant, notre documentation ne doit rien à des maîtres cachés, des livres enterrés ou des archives secrètes. Elle est vaste, mais accessible à tous. Pour ne pas alourdir l’excès, nous avons évité de multiplier les références, les notes en bas de page, les indications bibliographiques, etc. Nous avons parfois procédé par images et allégories, par souci d’efficacité et non par ce goût du mystère, si vif chez les ésotéristes qu’il nous fait penser à ce dialogue des Marx Brothers :

« Dis donc, il y a un trésor dans la maison d’à côté.

  • Mais il n’y a pas de maison à côté.

  • Eh bien, nous en construirons une ! »

     

Ce livre, comme je l’ai dit, doit beaucoup à Jacques Bergier. Non seulement dans sa théorie générale qui est le fruit du mariage de nos pensées, mais aussi dans sa documentation. Tous ceux qui ont approché cet homme à la mémoire surhumaine, à la dévorante curiosité et – ce qui est plus rare encore – à la constante présence d’esprit, me croiront sans peine si je dis qu’en un lustre Bergier m’a fait gagner vingt ans de lecture active. Dans ce puissant cerveau, une formidable bibliothèque est en service ; le choix, le classement, les connexions les plus complexes s’établissent à la vitesse de l’électronique. Le spectacle de cette intelligence en mouvement n’a jamais manqué de produire en moi une exaltation des facultés, sans laquelle la conception et la rédaction de cet ouvrage m’eussent été impossibles.

 

Dans un bureau de la rue de Berri qu’un grand imprimeur avait généreusement mis à notre disposition, nous avons réuni quantité de livres, de revues, de rapports, de journaux en toutes les langues, et une secrétaire prit en dictée des milliers de pages de notes, de citations, de traductions, de réflexions. Chez moi, au Mesnil-le-Roi, tous les dimanches, nous poursuivions notre conversation, entrecoupée de lectures, et je consignais par écrit, la nuit même, l’essentiel de nos propos, les idées qui en avaient surgi, les nouvelles directions de recherche qu’ils avaient suggérées.

 

Chaque jour, durant ces cinq ans, je me suis mis à ma table dès l’aube, car ensuite de longues heures de travail extérieur m’attendaient. Les choses étant ce qu’elles sont dans ce monde auquel nous ne voulons pas nous dérober, la question du temps est une question d’énergie. Mais il nous eût fallu encore dix ans, beaucoup de moyens matériels et une nombreuse équipe pour commencer à mener à bien notre entreprise. Ce que nous voudrions, si nous disposons un jour de quelque argent, arraché ici ou là, c’est créer et animer une sorte d’institut où les études, à peine amorcées dans ce livre, seraient poursuivies. Je souhaite que ces pages nous y aident, si elles ont quelque valeur. Comme le dit Chesterton, « l’idée qui ne cherche pas à devenir mot est une mauvaise idée, et le mot qui ne cherche pas à devenir action est un mauvais mot ».

 

Pour diverses raisons, les activités extérieures de Bergier sont nombreuses. Les miennes aussi, et d’une certaine ampleur. Mais j’ai vu dans mon enfance mourir de travail. « Comment faites-vous tout ce que vous faites ? » Je ne sais, mais je pourrais répondre par la
parole de Zen : « Je vais à pied et cependant je suis assis sur le dos d’un bœuf. »
Quantité de difficultés, sollicitations et gênes de toutes sortes ont surgi par la traverse, jusqu’à me faire désespérer. Je n’aime guère la figure du créateur farouchement indifférent à tout ce qui n’est pas son œuvre. Un amour plus vaste me tient, et l’étroitesse en amour, fût-elle le prix d’une belle œuvre, me semble une indigne contorsion. Mais on comprendra que dans ces dispositions, dans le flot d’une vie largement participante, il arrive qu’on risque la noyade.

 

Une pensée de Vincent de Paul m’a aidé :

« Les grands desseins sont toujours traversés par diverses rencontres et difficultés. La chair et le sang diront qu’il faut abandonner la mission, gardons-nous bien de les écouter. Dieu ne change jamais dans ce qu’il a une fois résolu, quelque chose de contraire qu’il nous semble qu’il arrive. »

 

Dans ce cours complémentaire de Juvisy, que j’évoquais au début de cette préface, on nous donna un jour à commenter la phrase de Vigny: « Une vie réussie est un rêve d’adolescent réalisé dans l’âge mûr. » Je rêvais alors d’approfondir et de servir la philosophie de mon père, qui était une philosophie du progrès. C’est, après bien des fuites, oppositions et détours, ce que je tente de faire. Que mon combat donne la paix à ses cendres ! À ses cendres aujourd’hui dispersées, ainsi qu’il le souhaitait, pensant, comme je le pense aussi, que « la matière n’est peut-être qu’un des masques parmi tous les masques portés par le Grand Visage ».