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27/08/2025

Gnon et Ooon (Nick Land)

Nick Land, Xenosystems – Qu'est-ce que la Néoréaction ?, Chapitre III – Extérieur, Gnon et Ooon, pp. 184-187, aux éditions du Royaume

 

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13 Septembre 2013

 

Twitter incite ses utilisateurs à compter les caractères, numérisant ainsi le langage. Bien que ce phénomène ne bascule que rarement dans les extravagances plus poussées du qabbalisme exotique, il oriente subtilement l'intelligence dans cette direction. Même lorsque la question posée est purement booléenne – le message rentre-t-il dans un tweet, ou non ? – les mots acquièrent une signification supplémentaire, liée uniquement à leurs propriétés numériques. De cette façon, une expression est temporairement quantifiée de manière élémentaire, le compteur de la zone de tweet agissant comme un compte à rebours vers zéro, avant de passer en négatif en cas de dépassement. Twitter encourage donc une pratique sémiotique hautement codifiée, tout en la dissimulant sous une couche technologique, incarnant de façon précise un analogue du rituel hermétique.

 

Le qabbalisme, science des mystères, apparaît comme un compagnon naturel de toute incursion dans l’horreur. Il possède aussi une inclination intrinsèquement réactionnaire, en raison de son ultra-traditionalisme et de son attachement au principe de révélation hiérarchique. Son histoire concrète constitue un exemple inégalé d'auto-catalyse spontanée née de conventions arithmétiques disparates. Toutefois, cet article se limite à une introduction sommaire à sa supposition intellectuelle fondamentale, comme si elle avait émergé d'une philosophie implicite (ce qui n'est pas le cas). Nous essaierons de rendre cela cohérent, malgré l'essence même de sa nature dissidente.

 

Dans la tradition abrahamique, la Parole de Dieu précède la création. Dans la mesure où les Écritures consignent fidèlement cette Parole, elles représentent un niveau de réalité plus fondamental que celui de la nature, que le « livre de la nature » référence comme la clé de sa signification ultime. Le déroulement de la création dans le temps reflète un récit tracé dans l'éternité, où l'histoire et providence divine sont inextricablement liées. Il ne saurait y avoir d'accidents ou de coïncidences véritables.

 

Le Livre de la Création est à la fois lisible et intelligible. Il peut être déchiffré, et il raconte une histoire. Les querelles acerbes entre orthodoxie religieuse et science naturelle qui ont émergé à l'époque moderne risquent d'occulter ces continuités profondes, présentant le conflit entre « croyance » et « incrédulité » comme une querelle familiale. Cela est illustré de manière éclatante dans la célèbre déclaration de Francis Bacon : «  Mon unique souhait terrestre est... d'étendre les frontières désespérément étroites de la domination l'homme sur l'univers jusqu'à leurs limites promises... [la nature sera] asservie, traquée dans ses retraites, mise en accusation et torturée pour dévoiler ses secrets. » Il est indéniable que la nature peut parler et a une histoire à raconter.

 

Sans prendre parti dans cette querelle, nous nous référons de façon neutre à Gnon (« nature ou Dieu de la nature »), mettant de côté toute dialectique, pour nous orienter dans une direction différente. La distinction à établir n'oppose pas croyance et incrédulité, mais différencie plutôt religion exotérique et ésotérique.

 

Tout système de croyance (ou d'incrédulité complémentaire) qui revendique une adhésion universelle est nécessairement de nature exotérique. A l'instar des chasseurs de sorcières ou de Francis Bacon, il déclare la guerre au secret au nom d'un culte public, dont les convictions centrales sont universellement partagées. Le Pape est le Pape, et Einstein est Einstein, parce que leur accès à la vérité que les distingue des autres hommes est – dans son essence – une propriété partagée par tous. Le sommet de la compréhension s'atteint à travers une formule publique, une véritable démocratie, au sens le plus profond et doctrinale du terme.

 

La religion ésotérique, pour sa part, reconnaît tout cela dans la religion exotérique. Elle valide la solidarité entre autorités doctrinales et croyances populaires, tout en se dispensant, dans la sphère privée, du culte public. Son attention discrète se détourne du masque exotérique de Gnon, pour se diriger vers l'OOon (Ordre Occulte de la nature).

 

L'OOon n'a pas besoin d'être gardé secret : il est secret par sa nature intrinsèque et inviolable Une simple incursion qabbalistique devrait suffire à le démontrer.

 

Imaginons, de manière hypothétique, qu'une intelligence surnaturelle ou des complexités obscures dans la structure topologique de terme aient imprégné d’abîmes de signification les événements apparemment superficiels du monde. Le « Livre de la Création » est alors lisible à de très nombreux niveaux différents, chaque détail insignifiant ou aléatoire des caractéristiques exotériques servant de base à des systèmes d'information plus « profonds ». Plus on creuse dans le « chaos insignifiant » de la communication exotérique, plus on accède aux signaux provenant de l'Ultime Extériorité. Puisque l' « être » est, dans son essence, un produit signalétique, cette entreprise cryptographique est inévitablement un voyage, une transmutation, et une désillusion.

 

L'exemple le plus documenté est l’interprétation ésotérique de la Bible hébraïque, que nous mentionnons ici dans ses caractéristiques les plus générales. L'alphabet hébreu, servant à la fois de système phonétique et de notation numérique, confère à chaque mot une valeur numérique précise. Un mot est simultanément exotérique et ésotérique, à la fois langage et nombre. Rien n'empêche un locuteur ordinaire de coder délibérément de manière numérique en écrivant ou en parlant. La clé de ce déchiffrement numérique n'est pas un secret, mais une ressource culturelle largement partagée et accessible à toute personne lettrée. Pourtant, les aspects linguistiques et arithmétiques sont souvent strictement séparés, car penser simultanément en mots et en chiffres est difficile, maintenir cette double intelligibilité prolongée est quasi impossible, et parce que cet effort semble (exotériquement) absurde. Ainsi, la praticité prévaut. Le domaine ésotérique n'est pas interdit, mais simplement supeflu.

 

Que la Bible hébraïque n'ai pas été intentionnellement conçue comme une composition cryptographique numérique complexe par des auteurs humains est un fait empirique que l'on peut accepter avec une confiance raisonnable. Son canal ésotérique pourrait, bien entendu, n'être rempli que de bruit, mais il est tout aussi clair qu'il est ouvert. Tout ce qui y transite, et qui n'est pas néant, ne peut provenir que de l'Extérieur. C'est précisément cette distinction réelle entre niveaux exotérique et ésotérique qui permet d'envisager l'OOon. Seules les dimensions inaccessibles à l'exotérique peuvent être exploitées par l'ésotérique pour établir une communication et se constituer. La rareté est une condition sine qua non du qabbalisme, qui ne cherche pas à convaincre les masses de quoi que ce soit, sinon peut-être de son propre non-sens. Comprendre cela est difficile dans un contexte où l'exotérisme domine.

27/05/2025

Le monastère et l'horloge (Lewis Mumford)

 

Lewis Mumford, Technique et Civilisation, Chapitre I – De la culture à la technique, 2. Le monastère et l'horloge, pp. 36/40, aux éditions Parenthèses (collection eupalinos)

 

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A quel moment la machine a-t-elle pris forme pour la première fois dans la civilisation moderne ? Notre civilisation machiniste résulte de la convergence de plusieurs de vie, de plusieurs habitudes et idées, autant que des instruments techniques. Et certains d'entre eux étaient à l'origine tout à fait opposés à la civilisation qu'ils ont aidé à créer. La première manifestation d'un nouvel ordre eut pour cadrer la représentation générale du monde : pendant les sept premiers siècles de la machine, les catégories de temps et d'espace subirent un changement extraordinaire, et aucun domaine n'échappa ensuite à cette transformation. Par l'utilisation de méthodes quantitatives, l'étude de la nature a trouvé sa première application dans la mesure régulière du temps. Et la nouvelle conception mécanique du temps est venue en partie de la vie réglée du monastère. Alfred North Whitehead a montré que la croyance scolastique en un univers ordonné par Dieu était l'un des fondements de la physique moderne. Mais, derrière cette croyance, se trouvait la discipline des institutions de l’Église elle-même.

 

Les techniques du monde ancien passaient de Constantinople et Bagdad à la Sicile et à Cordoue. Ainsi s'explique le rôle prépondérant que joua Salerne dans les progrès scientifiques et médicaux du Moyen Âge. Après la longue incertitude et la confusion sanglante qui marquèrent la chute de l'Empire romain, un désir d'ordre et de puissance – diffèrent de celui exprimé par la domination militaire – se manifesta d'abord dans les monastères occidentaux. Le monastère était un sanctuaire ; la règle de l'ordre excluait la surprise, le doute, la fantaisie et l'irrégularité. Aux variations de la vie séculière, la règle opposait sa discipline de fer. Saint Bernard ajouta une septième dévotion aux six dévotions quotidiennes et, au VIIe siècle, une bulle du pape Sabinianus décréta que les cloches des monastères sonneraient sept fois par vingt-quatre heures. Ces ponctuations de la journée constituaient les heures canoniques et il devint nécessaire d'avoir un moyen de les compter et d'assurer leur répétition régulière.

 

D'après une légende, tombée depuis en discrédit, la première horloge mécanique moderne, actionnée par des poids, fut inventée vers la fin du Xe siècle, par le moine Gerbert, le futur pape Sylvestre II. Cette horloge était probablement une clepsydre, un héritage des Romains, comme la roue hydraulique, peut-être réintroduire en Occident par les Arabes. Et comme cela arrive souvent, la légende s'avère finalement véridique, sinon dans les faits, du moins dans ce qu'elle implique. Le monastère était le siège d'une vie parfaitement réglée. Un instrument permettant de marquer les heures à intervalles réguliers ou de rappeler au sonneur qu'il est temps de sonner était le produit presque inéluctable de cette vie. Si l'horloge mécanique n'apparut que lorsque les cité du XIIIe siècle exigèrent une vie réglée, l'habitude de l'ordre lui-même et la régulation rigoureuse du temps étaient devenues une seconde nature dans le monastère. Coulton est en cela d'accord avec Werner Sombart pour considérer l'ordre des Bénédictins comme le fondateur probable du capitalisme moderne. Leur discipline a mis fin à une forme dilettante de travail et leurs grands travaux de génie civile ont peut-être surpassé les gloires guerrières. On n'altère donc pas les faits en suggérant que les monastères – qui, au nombre de 40000, furent régis en même temps par l'ordre des bénédictins – contribuèrent à donner aux entreprises humaines le rythme régulier et collectif de la machine. La pendule ne marque pas seulement les heures, elle synchronise les actions humaines.

 

Serait-ce à cause du désir de la communauté chrétienne d'assurer aux âmes le salut éternel par des prières et dévotions régulières que la mesure du temps et les habitudes d'ordre temporel – dont la civilisation capitaliste tire profit aujourd'hui – ont pris naissance dans l'esprit des hommes ? Il faut sans doute accepter l'ironie de ce paradoxe. En tout cas, des horloges mécaniques sont mentionnées dés le XIIIe siècle, et vers 1370, Heinrich von Wyck construisit à Paris une horloge « moderne » fonctionnelle. A cette même époque, les clochers apparaissent. Si, jusqu'au XIVe siècle, les nouvelles horloges ne possèdent pas de cadran et d'aiguilles pour traduire le mouvement dans le temps par un mouvement dans l'espace, elles sonnent du moins les heures. On n'avait alors plus à craindre les nuages qui paralysent le cadran solaire, le gel qui arrête la clepsydre désormais entendre le rythme de l'horloge. L'instrument se répandit alors hors des monastères, et la sonnerie régulière des cloches apporta une régularité jusque-là inconnue dans la vie urbaine. On mesurait le temps, on s'en servait, on le comptait, on le rationnait, et l’Éternité cessa progressivement d'être la mesure et le point de convergences des actions humaines.

 

La machine-clé de l'âge industriel moderne n'est donc pas la machine à vapeur, mais bien l'horloge. A chaque phase de son développement, l'horloge est à la fois le fait marquant et l'emblème typique de la machine. Aujourd'hui encore, aucune autre machine n'est aussi omniprésente. Ainsi apparut de manière prophétique, aux débuts de la technique moderne, la première machine automatique précise qui, après quelques siècles d'efforts, allait mettre à l'épreuve la valeur de cette technique dans chaque branche de l'activité industrielle. Il existait certes des machines mécaniques avant l'horloge – la roue hydraulique par exemple – comme il existait différentes sortes d'automates pour susciter l'admiration des foules dans le temple ou pour distraire quelque calife musulman : ces machines ont été illustrées par Héron et Al-Jazari. Mais l'horloge était la nouvelle sorte de machine mécanique, dont la source d'énergie assurait une continuité des opérations, soit un rendement régulier, une production régulière. Permettant la détermination de quantités exactes d'énergie, la standardisation, l'action automatique et finalement son propre produit : un chronométrage précis, l'horloge a été la première machine de la technique moderne. A toutes époques, elle a conservé sa prééminence. Elle possède une perfection à laquelle les autres machines aspirent. Elle a d'ailleurs servi e modèle dans de nombreux travaux mécaniques. L'analyse du mouvement, qui accompagna le perfectionnement de l'horloge ainsi que celle des différents systèmes d'engrenage et de transmission, contribuèrent au succès de machines très différentes. Les forgerons auraient pu façonner des milliers d'armures et des milliers de canons, les charrons auraient pu fabriquer des milliers de roues hydrauliques ou mécanismes grossiers sans inventer aucun types spécifiques de mouvement utilisés par l'horlogerie et sans parvenir à la précision et la finesse d'articulation qui aboutirent finalement au chronomètre précis du XVIIIe siècle.

 

L'horloge est une pièce mécanique dont les minutes et les secondes sont le produit. Elle a dissocié le temps des événements humains et contribué à la croyance en un monde scientifique indépendant, aux séquences mathématiquement mesurable. Cette croyance a peu de fondements dans l'expérience quotidienne. Selon le moment de l'année, la longueur des jours n'est pas la même ; non seulement la relation entre jour et nuit change constamment, mais un simple voyage d'est en ouest modifie de quelques minutes le temps astronomique. Quant à l'organisme humain, le temps mécanique lui est encore plus étranger. La vie humaine a ses propres rythmes – le pouls, la respiration – qui changent d'heure en heure suivant l'humeur ou l'activité. Dans la succession des jours, le temps est mesuré non par le calendrier, mais par les événements qui l'ont rempli. Le berger compte ainsi le temps depuis la naissance des agneaux, le fermier depuis le jour des semailles jusqu'au jour de la récolte. Si la croissance a sa durée et sa régularité propres, elle n'est pas seulement matière et mouvement, mais évolution, en un mot ce que l'on appelle « histoire ». Alors que le temps mécanique s'égrène en une succession d'instants mathématiquement isolés, le temps organique – que Bergson appelle la « durée » – cumule ses effets. Le temps mécanique peut, en un sens, être accéléré ou retardé (comme les aiguilles d'une pendule ou les images du cinéma) ; le temps organique, lui, va dans une seule direction : il suit le cycle de la naissance, de la croissance, du développement, du dépérissement et de la mort. Le passé, déjà mort, reste présent dans l'avenir qui est encore à naître.

 

Selon Lynn Thorndike, la division des heures en soixante minutes et des minutes en soixante secondes aurait été généralisée vers 1345. Ce cadre abstrait du temps est progressivement devenu le point de référence de l'action et de la réflexion. Dans les efforts visant la précision dans ce domaine, l'exploration astronomique du ciel attira plus tard dans l'espace. Dés le XVIe siècle, un jeune ouvrier de Nuremberg, Peter Henlein, aurait créé «  des montres à plusieurs rouages, à partir de petits morceaux de fer ». Vers la fin de ce siècle, la pendule domestique fut ainsi introduite en Angleterre et en Hollande. Comme pour l'automobile et l'avion, ce furent les classes dominantes qui s'emparèrent d'abord de ce nouveau mécanisme en partie parce qu'elles seules pouvaient l'acquérir, en partie parce que la nouvelle bourgeoisie fut la première à découvrir, comme Benjamin Franklin l'exprima plus tard, que « le temps, c'est de l'argent ». Etre « aussi régulier qu'une horloge » devint l'idéal bourgeois, et la possession d'une montre fut longtemps symbole de succès. Le rythme croissant de la civilisation augmenta la demande d'énergie. En retour, l'énergie accéléra le rythme.

 

Toutefois, la vie ponctuée et ordonnée qui prit naissance dans les monastères n'est pas innée, bien que les peuples occidentaux soient maintenant si quotidiennement régis par l'horloge que leur vie réglée est devenue « une seconde nature », et qu'ils considèrent le respect des divisions du temps comme un fait naturel. De nombreuses civilisations orientales se sont développées avec une conception plus large du temps. Les Hindous se sont montrés si indifférents à la réglementation du temps qu'ils ne possèdent même pas de chronologie exacte des années. C'est seulement lors de l'industrialisation de la Russie soviétique que l'on cherche à répandre le port de la montre et à faire connaître les avantages de la ponctualité. La vulgarisation de la mesure du temps qui suivit la production de montres à bon marché et standardisées, d'abord à Genève puis en Amérique vers le meilleur du XIXe siècle, était essentielle au fonctionnement d'un système fortement articulé de transport et de production.

 

La mesure du temps fut d'abord l'attribut particulier de la musique. Cela donnait ue valeur industrielle à la chanson d'atelier, au roulement de tambour militaire ou au chant des marins halant un cordage. Mais l'effet de la pendule mécanique est plus profond et plus strict : elle rythme la journée du lever au coucher. Quand on considère le jour comme un laps de temps abstrait, utilisable, on ne va pas se coucher « en même temps que les poules » les soirs d'hiver ; on invente les chandelles, les cheminées, l'éclairage au gaz, les ampoules électriques, afin de remplir chaque heure de la journée. Quand on pense au temps non comme à une succession d'expériences mais comme à une collection d'heures, minutes et secondes, on prend peu à peu l'habitude de l'augmenter ou de l'épargner. Le temps prend ainsi le caractère d'un espace clos : il peut être divisé, remplie, il peut même être prolongé par l'invention d'instruments économisant le travail.

 

Le temps abstrait devint un nouveau cadre de l'existence. Il réglait les fonctions biologiques elles-mêmes. On mangeait non par faim, mais parce que la pendule l'exigeait. Une conscience généralisée du temps accompagna la diffusion de la pendule. En dissociant le temps de successions biologiques, les hommes de la Renaissance purent facilement permettre la fantaisie de ressusciter l’époque classique ou de faire revivre les splendeurs de la civilisation antique. Le culture de l'histoire qui fut d'abord un rite quotidien, devint finalement une discipline spécifique. Au XVIIe siècle, le journalisme et la littérature périodique firent leur apparition. Le vêtement, suivant le cœur de la mode qu'était Venise, se modifia tous les ans et non plus à chaque génération.

 

On ne peut surestimer le gain en efficience mécanique que permirent la coordination et l'articulation étroites des faits au quotidien. Il ne peut se mesurer en chevaux-vapeur, mais on peut aisément imaginer que sa suppression à l'heure actuelle (en 1934) pourrait conduire à l'ébranlement et sans doute l'effondrement de notre société tout entière. Le régime industriel moderne (de 1934) se passerait en effet plus facilement de charbon, de fer, de vapeur que d'horloges.

08/03/2025

Le Christ et Prométhée (George William Russel)

George William Russel dit Æ, Les aurores boréales, Le Héros en l'Homme, 1, pp. 123/127, aux éditions Arfuyen

 

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Il nous arrive parfois d'éprouver soudain une impression de révérence étrange envers des personnes et des choses qu'en des heures moins contemplatives nous tenons pour quantité négligeable.

 

En de tels instants, s'il nous prend fantaisie de placer côte à côte la tête du Christ et celle d'un paria, il émane de chacune un rayonnement égal, qui ombrage la face la plus sombre et dessine une ombre autour de la tête de lumière. Nous comprenons alors que la raison de leurs présences ici-bas répond à un seul et unique dessein, et pouvons rendre aussi volontiers hommage à celui qui a connu la déchéance qu'à celui qui est devenu un maître de vie. Je sais qu'en vertu d'un ordre immémorial la couronne de laurier n'est donnée qu'au vainqueur, mais dans ces instants dont je parle, une intuition profonde modifie le décret et ceint également les deux de la même auréole.

 

Nous éprouvons une si profonde pitié pour ceux qui sont déchus qu'il doit nécessairement y avoir une juste raison à cela, car ces sentiments plus élevés sont sages en soi et ne surviennent pas par hasard. Ce sont des lumières du Père. Il y a une justice dans la pitié et le pardon suprêmes, même lorsque nous avons l’impression d'être le plus profondément lésés, sinon pourquoi l'éveil du ressentiment ou de la haine entraîne-t-il un remords aussi rapide ?

 

Nous ne cessons de nous auto-condamner, et la pensée noire, qui nourrissait en nous un désir de vengeance, lorsqu'elle est subitement frappée par la lumière, se retire et se réfugie à l'intérieur d'elle-même en une terrible pénitence. Je me suis demandé pourquoi les plus vils sont à l'abri de notre condamnation lorsque nous sommes assis sur le véritable siège du jugement, celui du cœur, et il m'a semblé que ce qui leur sert de bouclier protecteur est l'intuition que nous avons d'une noblesse cachée en eux sous une façade ignoble. Nous sentons que leurs ténèbres actuelles résultent d'un travail héroïque trop lourd entrepris il y a longtemps par l'esprit humain, que c'est la consécration d'un dessein passé qui joue avec un si tendre éclairage sur leurs vies ruinées. Et c'est d'autant plus pathétique que cette noblesse est absolument ignorée de ceux qui sont tombés en chemin, et que la cause héroïque de tant de douleur a été oubliée dans la prison de la vie.

 

Bien que je conçoive le service que nous ont rendu les grands idéaux éthiques formulés par les hommes, je pense que l'idée de justice conçue intellectuellement tend à engendrer une certaine dureté de cœur. Il est vrai que les hommes ont commis le mal – d'où leur souffrance ; mais derrière tout cela il y a quelque chose d’infiniment apaisant, une lumière qui ne blesse pas, qui ne dit rien d'agressif, même si c'est le plus sombre des esprits qui se tourne vers elle dans sa détresse, car le plus sombre des esprits humains a toujours autour de lui cette gloire première qui rayonne depuis un être plus profond à l'intérieur de lui. Racontons l'histoire de cet être en la nommant «  la légende du Héros en l'Homme ».

 

Parmi les nombreux immortels dont la mythologie antique a peuplé les sphères spirituelles de l'humanité se trouvent des figures qui font naître envers elle plus qu'envers d'autres une tendresse profonde. Ni Aphrodite surgissant auréolée de beauté de l'écume féerique des mers primordiales, ni Apollon avec ses chants les plus doux, ses rires et sa jeunesse, ni le détenteur du foudre ne sauraient prétendre à la révérence accordée au Titan solitaire enchaînée sur la montagne ou à cette figure courbée sous le joug du pesant fardeau des péchés du monde ; car les divinités les plus brillantes n'eurent aucune part au labeur de l'homme, aucun lien aussi intime avec les causes de sa propre existence emplie de tant de luttes.

 

Les figures les plus rayonnantes prophétisent son destin, mais le Titan et le Christ lui révèlent son état le plus actuel ; leurs gigantesques peines accompagnent les siennes, et en les contemplant, il éveille ce qu'il y a de plus noble dans sa propre nature ; ou, autrement dit, en comprenant leur héroïsme divin il se comprend lui-même. Voici selon moi la signification réelle de tout ceci : toute connaissance est une révélation de soi à soi, et notre compréhension la plus profonde d'un divin apparemment séparé de nous est aussi notre exploration la plus profonde de la connaissance de nous-mêmes. Prométhée, le Christ, sont en chaque cœur ; l'histoire de l'un est l'histoire de tous ; le Titan et le Crucifié sont l'humanité.

 

Si, donc, nous les considérons comme représentant de l'esprit humain et nous extrayons des mythes leur signification, nous découvrirons que toute révérence due à cet amour héroïque, descendu du ciel pour la rédemption d'une nature inférieure, doit être également due à chaque être humain. Christ est incarné dans toute l'humanité. Prométhée est enchaîné à jamais à l'intérieur de nous. Ils sont identiques. Ils sont légion, et il n'a pas été fait mention d'incarnation divine pour un seul, mais pour tous ceux qui, descendant dans le monde inférieur, ont essayé de le transformer en image divine et d'extraire du chaos un royaume pour l'empire de la lumière.

 

Les anges voyaient au-dessous d'eux, dans le chaos, une multitude insensée d'hommes aveuglés par des passions primaires, toujours en lutte, poussant des cris discordant qui transperçaient le monde de la divine beauté ; et pour que la douleur puisse disparaître, ils se sont faits rebelles au sein de la paix du Maître. Descendant sur terre, les lumières angéliques ont été crucifiées en devenant humaines. Elles ont laissé des mondes si rayonnants, une telle lumière de beauté, pour un gris crépuscule terrestre saturé de larmes, afin qu'à travers la vie élémentaire puisse s'exhaler la musique étoilée et apportée depuis lui.

 

Si le « Prévoyant » est le vrai nom du Titan, il s'ensuit que, dans la foule qu'il représente, se trouvait une lumière qui avait l'exacte prescience de tous les sombres chemins de son voyage ; prévoyant la lutte difficile avec une nature hostile, mais prévoyant peut-être un gain, une gloire lointaine sur les collines du chagrin, et ce chaos divin transformé par la seule grâce d'un tendre souffle, éclairé par l'âme-Christ de l'univers.

 

Il y a un pouvoir transformateur dans cette pensée elle-même : nous ne pouvons plus condamner ceux qui ont chu, ceux qui ont abandonné les trônes de leurs anciennes puissances, leur extase et leur beauté d'esprit, lors d'une telle mission. Peut-être ceux qui ont sombré le plus bas ont-ils agi ainsi pour porter un fardeau plus lourd. Et de ces âmes déchues on pourra dire, à l'heure de la résurrection, « Les derniers seront les premiers. »

 

Ainsi, si l'on place côté à côte la tête du paria avec la tête du Christ, la première possède la même beauté – dans les temps anciens c'est auréolé d'une gloire aussi brillante qu'il quitta le Père pour accomplir son travail rédempteur. Que pouvons-vous dire de ses ténèbres actuelles ? « Il est absolument mort » ? Non, mieux vaut s'abstenir avec tendresse d'un tel jugement, et penser que l'esprit Prévoyant a choisi son propre chemin, douloureux, vers l'excellence ; que ce qui prévoyait la douleur prévoyait aussi au-delà de celle-ci une joie plus grande et une existence plus puissante, quand il ressusciterait dans une nouvelle robe tissée grâce au trésor caché dans les profondeurs de son naufrage, et finirait par briller comme les étoiles du matin, triomphant parmi les fils de Dieu.