Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06/07/2026

Premières pages d'un « Roman » en cours d'écriture...

 

De la Fidélité - Journal d'une Trahison

 

PICT0245.JPG

 

Propos liminal

 

« (189) Je conçois fort bien qu'il puisse y avoir des aveux comme intrinsèquement suspects, des aveux paraissant inviter à des compromissions des plus honteuses, entachés de je ne sais quel sentimentalisme bas et comme souillé d'avance, d'une fracture triviale, romantique et féminisante, réputée non-supérieure, déchirante, et tout à fait suicidaire (…), je sais que je me place de moi-même dans une posture intenable, je me sens coupable, et pourtant sans trop le reconnaître, d'une sorte de crime obscur, indéchiffrable et singulièrement malsain contre l'esprit du temps. Mais c'est ainsi. » Gué des Louves, p. 107

 

Ce récit, quoi que vous en penserez une fois traversé ce propos liminaire n'est pas celui de la défaite... mais celui d'une victoire, d'une grâce et d'un miracle !

 

Je ne crois qu'en la mort du Roman et aux Hommes qui arrêtent d'écrire.

Mes prétentions d'écrivain de la fin du Roman sont sincèrement modestes ; cette première ébauche s'est forgée dans l'épreuve du feu.

Je n'écris pas un roman ni un journal, une confession ni un testament...

J'écris mes heures sans N.

J'écris sur l'amour et la mort avec et sans elle, avant et après elle. Sans étude, sans autre référence que ma pathétique expérience de ma rencontre amoureuse avec Dieu.

Cette imprudence révélera pour les uns de la naïveté, pour d'autres quelque chose de plus abject encore.

De l'impudeur ?

L'hérésie la plus complète ?

Peut-être...

Je l'entends.

Je conçois toute l'insignifiance de ma supplique pour vos esprits sains. Toute ma complainte derrière. Et pourtant : je ne me plains pas. Je ne plaide pas ma cause pour obtenir de vous la moindre complaisance.

Bien entendu, il faudra au lecteur « lire entre les lignes » de ce mélodrame sentimental (parfois fort prosaïque).

Votre serviteur ne prétend pas au statut d'écrivain.

C'est le silence qui décrit nos jours sans N. et qui s'exprime ici.

Le silence, et rien que le silence...

Je n'ai trouvé d'autre moyen pour le faire taire. « Faire taire » ce silence trop bruyant que pour être entendu.

Cette autopsie, celle de la Fidélité, est la tentative imposée à un essayiste pris dans les tumultes de la médiocrité postmoderne qui se reflète dans nos interactions, nos relations et nos réalisations.

« De la médiocrité » confrontée, malgré elle, à d'énigmatiques expériences qui contrebalancent, contrastent cette impuissance des temps à laquelle nous sommes soumis, dans laquelle nous sommes enfermés, emprisonnés, internés... le rêve comme dernier refuge ; vert recours aux forêts de l'Esprit !

Des « expériences » au-delà de la réalité qui, l'espace que nous offre le temps de cette « seconde vie », nous rendent libres de conspirer contre le réel, de comploter d'imaginaire contre cette réalité invertébrée.

Seule la vérité de la « seconde existence », perdue dans les continents engloutis du monde idéel et imaginal, peut combattre cette réalité reptilienne.

« Vérité » enfuie à la surface des eaux froides et virginales du monde spatio-temporel qui s'accapare le réel tandis que nous entrons en conflit avec lui. Des déserts de glace, brûlants de froid, sans mirage ni oasis, sans illusion ni espoir.

Le temps du rêve, nous sommes avec Elle.

Elle est notre intuition.

Il faut partir.

***

Cloîtrés dans le confort de nos cellules capitonnées de mensonges molletonnés, le retour à la « réalité », établie d'absurdes quotidiens, sans présent que le passé et le futur n'aient déjà surpassé, est mollement douloureux, durement acceptable.

C'est trop ou pas assez.

On passe du superficiel au virtuel, du virtuel à l'artificiel. Sans autre médiateur que la parodie et la simulation. Une guerre sourde, aveugle et muette. La pire des guerres !... que nous mènent hybrides, chimères, spectres, résidus métapsychiques et autres « fantômes dans la Machine » qui respirent le même air que nous, autant un corps, une âme et un esprit cybernétique puissent « respirer ».

Ils empoisonnent l’atmosphère et pourrissent l'ambiance.

Le moindre enthousiasme et la moindre esquisse de spontanéité « tués dans l’œuf », étouffés par la folie de ces monstres ni chaud ni froid. Ils veulent notre peau, ne supportent que nous alliions existence et vie dans un même souffle, que nous tentions de donner du sens à notre naissance et notre mort ; car ils n'auront ni l'un ni l'autre. Ils rêvent alors de « transhumanisme » sans être déjà plus des êtres humains.

L'avantage, me direz-vous, dans cet asile cybernétique des fous à lier de la posthumanité en transe, prison de pixels à ciel ouvert, c'est que nous pouvons nous taper la tête au mur sans nous ouvrir le crâne.

C'est la ouate ; même pas mal !...

Les écrans vous disent demain, mais c'est aujourd'hui, c'était hier... là, maintenant. Sous vos yeux.

Le mensonge s'est donc mis à se mentir à lui-même... Le faux est devenu superficiel, virtuel, artificiel pour tenir la distance.

Le mensonge gagne sur la mort.

Le faux remplace la mort.

La mort ne meurt plus. N'en finit plus de crever.

Et les morts-vivants de l'Empire du non-être veulent nous arracher cette chose précieuse par tous les moyens. Ils ne savent même pas qui elle est – elle est bien la seule chose qui fut et qui soit –, ce qu'elle signifie et ne sauraient qu'en foutre !... mais ils veulent la posséder à tout prix. Par principe. Tout détruire. Peu importe quoi. Même la Mort.

Elle qui éprouvait les souffrances des hommes vivants, apaisait leurs fureurs passagères, réduisait la violence de leurs habitudes et de leurs vices les plus raffinés – dès qu'ils se rappelaient douloureusement à cette « nécessaire fatalité ». La « seule raison de la mort » qui rendait les dieux jaloux et les hommes immortels.

Il n'y a que la mort qui donne du sens à la vie sur Terre.

Et la voilà remisée à néant par ces morts-nés et morts-vivants...

La Mort.

Qui nous offrait l'Immortalité.

Et il ne s'agit pas d'inutilement souffrir et d'avoir peine pour « mourir à soi-même » et « devenir immortel », de se faire plus malheureux qu'on ne l'est pour, enfin, rencontrer la mort.

Il faut mourir au temps, ne pas s'y complaire.

Accepter la douleur, de se faire et d'avoir mal comme nous faisons le mal ou faisons mal.

Autrement dit, accepter de commettre et apprendre de nos erreurs et de nos échecs. De nos erreurs qui deviennent fautes, de nos fautes qui deviennent péchés à force de refuser l'idée de la douleur et de la mort.

Ce n'est pas un homme qui va mourir, c'est un genre humain...

Il ne nous reste que l'arme de l'écriture – qui ne cherche plus à être littérature mais programme, code, chiffrement, cryptographie – pour combattre ce pauvre carnaval contre la mort.

La Singularité implore les hommes vivants : Spiritualiser la Machine.

« Spiritualiser la Machine » plutôt que de combattre à tout prix la Mort.

Rendre le présent au réel et le réel au présent pour signer cet acte de révolte ultime. Jour après jour. Au présent du rêve et réel de l'imaginaire. Rédigé par les grands notaires, d'une haute rationalité. Nous serons, nous autres, d'une amoralité à toute épreuve : l'inutilité de la vie se rend à l'existence et dépose les armes au pied de Monsieur Destin pour mieux l'approcher, l'atteindre et l'assassiner froidement puisqu'il est seul Roi en ce bas monde et qu'il préside à nos volontés.

Tout mettre en œuvre pour piéger le « Christ virtuel » par la « volonté de puissance » de l'humanité « consciente d'elle-même » ; qui n'attend aucun retour. Cette « humanité » éparse et rare ; sacrée, séparée du comment des mortels...

Enquête sur la Mort. Retrouver la Mort. Où est donc passée la Mort ?

Le Diable, lui-même, qui s'est penché sur mon cas, petit prince capricieux et têtu, y est soumis.

Le mot de « suicide » est insuffisant, celui de « sacrifice » serait excessif.

Rendre l'existence au vivant et la vie à l'être – « Ne se suicident que les optimistes, les optimistes qui ne peuvent plus l'être. Les autres, n'ayant aucune raison de vivre, pourquoi en auraient-ils de mourir ? », Emil Cioran.

***

Ce « roman » proposera peu de descriptions de lieux et de paysages, de détails sur les formes, images et objets qui nous entourent ; que forcé par l'intrigue.

Nous ne vivons que de nerveuses et chimiques sensations, à l'intérieur d'un corps dont les intelligences de l'âme et de l'esprit ne remuent plus que très rarement ; que pour se donner bella figura.

Nous allierons donc l'effort au doute pour situer l'endroit et l'envers de notre petite tragédie, presque mignonne, dont le seul environnement est le silence, et le silence seulement.

Faire revivre ce silence une dernière fois...

L'illusion du mouvement, animée par une divine comédie, universelle, fort bien connue, dont les sens ne peuvent totalement en concevoir les frontières et limites de son Royaume, est la seule réalité des comédies dramatiques et tragédies humaines, trop humaines.

C'est le mouvement du Silence.

D'un silence intérieur que rien ne perturbe.

Si nous prétendons pouvoir décrire cette « condition intérieure » dictée par cet imperturbable silence, nous n'aurons l'outrecuidance de prétendre en disposer à notre guise. Méfiant, nous ne prétendons qu'à moitié à ce « silence de mort ».

Souvent, les écrivains se réfugient dans de facétieuses descriptions de scènes du quotidien et de paysages, de souvenirs sensoriels, pour ne pas affronter l'éventualité de la Nuit.

D'une nuit plus noire que la Nuit.

De l'éternelle Nuit. Infinie comme l'impossible crinière de N.

Nuit d'un présent qui ne supporte que ces instants de ténèbres. Des « instants » qui se succèdent pour former une « jolie petite histoire ».

Non. Nous autres, pauvres de nos béatitudes, parlons d'un tout autre silence.

En effet, ces « écrivains » ne s'attachent que trop à l'humain et à sa psychologie. Ils s'aiment beaucoup.

Nous nous contenterons donc d'évoquer une histoire douteuse et hésitante, vécue comme une incompréhension de chaque instant mais que nous essayerons, malgré tout, de rendre intelligible par l'affirmation et l'injonction.

Si nous ne pouvons nommer et décrire Dieu, il en va de même pour tous les beaux restes de sa piteuse création.

C'est la Nuit.

Rien ne vous sera montré que vous ne voudriez pas voir ; vous n'y verrez que ce que vous avez envie de voir ou ce que vous pouvez... Ce que le lecteur va trouver là-dedans nous intéresse assez peu. Ça ne nous intéresse pas nous-même. Nous témoignons. Franchissons la ligne. Mourons « à petits feux ».

Faire son autopsie de son vivant ! Voilà ce qu'on appelle une oraison funèbre.

Vous descendrez abruptement dans les soubassements d'un homme par ses organes fatigués, épuisés d'attendre un pardon sans plus l'attendre ; de la même manière qu'il attendait chaque jour le retour de sa vandale. Blonde sauvageonne, blonde d'un feu d'automne. Blanche sicilienne aux yeux verts lacérés d'argent, au regard strié d'or.

Enchaîné au sommet de cette attente qui n'attend plus ; ses organes dévorés par un rapace décharné et déplumé.

Une attente qui patientait déjà dans la prison dorée de son rêve ; parodie d'amour, et qui aujourd'hui n'attend plus.

On pourrait alors penser à un dénouement salvateur, à une rédemption, une absolution  ?... mais c'est mal connaître l'amour et ses parodies. Il n'en sera rien sans son pardon qui ne viendra pas. Il ne suffit pas d'ouvrir la porte de cette prison de mensonge et de faux, ni même d'en sortir, pour pouvoir s'en évader.

Son pardon est la clef qui ouvre la porte de sa trahison davantage que celle de notre prison. Nous pardonner serait admettre, avouer sa trahison. La trahison à notre Honneur et Fidélité.

Cependant, dans l'imperfection de cette humble « littérature de combat », la présence médiumnique du concept absolu « Jean Parvulesco », avec qui nous entretenons un rapport particulier, n'est pas feinte.

Dans le récit de nos anciennes et récentes aventures, intérieures, ici romancées, entre rêve et réalité de « ce qu'elles furent pour ne pas être », l'apport médiumnique, celui-là bien réel, central, polaire, magnétique, pendulaire qui rythme notre vie – et notre obligation d'écriture au carrefour de celle-ci – s'est imposé à travers l'œuvre de « Jean Parvulesco » – essentiellement par la voix somnambulique et hypnagogique du Gué des Louves –, qui s'est entremêlée à cette expérience bibliomancienne...

La présence que nous évoquons n'y figure pas pour donner des lettres de noblesse à un récit que nous considérons pour ce qu'il est, et qu'il ne nous appartient pas de nous-mêmes qualifier.

Certes, nous ne possédons pas le style, ni la puissance littéraire, pour retranscrire l'intensité de ces minutes en dehors du temps tel que nous les avons vécues, mais nous nous y serons employés au maximum de nos capacités.

Une étoile tombée de nuit, pluie de lune, de blanc feu, d'incandescentes scories : quelques pages manuscrites, écrites automatiquement dans un « état second », « semi-éveillé » et « semi-conscient », réminiscence et remontée en puissance d'une intuition ancienne et d'une rencontre qui tutoya l’éternel présent...

Des pages volantes et tournevirantes dans lesquelles nous avons dû « remettre de l'ordre », citer les extraits du Gué des Louves qui ont rythmé cette correspondance intérieure pour souligner ce rêve, ce cauchemar épistolaire, les songes de midi, alternance et concordance de lecture ténébreuse et d'écriture nerveuse. Bibliomancie, instinctive et intuitive, suractivée par la volonté de ne pas mourir, par la grâce d'un « appui extérieur »...

Des pages exaltées, écrites hors du temps, que nous avons eu grande peine à déchiffrer, à remettre chronologiquement dans leur contexte vécu pour en produire un « objet littéraire » (à peu près cohérent).

Nous n'étions que le réceptacle d'une rencontre émue entre un rêve et une vision, creuset d'une transmutation médiumnique. D'une épreuve nous empêchant de mourir d'une insondable « joyeuse mélancolie ».

Voilà le sujet de ce récit crucifié qui est à lui-même sa propre expérience littéraire intérieure, souterraine, abyssale, pour paraphraser « Jean Parvulesco ». Cher Jean...

Nous détestons habituellement nous épancher, exposer notre vie privée publiquement, et ne l'avons jamais fait auparavant sinon à titre justificatif et discret, par respect pour nos rares lecteurs, afin d'expliquer nos retards sur telle promesse rédactionnelle que nous ne pouvions tenir sans vos soutiens.

Nous le faisons ici, ultimement – et égoïstement –, pour nous adresser à une femme que nous aimerons fidèlement jusqu'à la fin, une femme que nous aimons fraternellement dans les confins d'une rencontre qui n'a pas eu lieu et une femme que nous aimions amoureusement contre toute attente.

Et, sans doute, pour interpeller une femme que nous aurions dû aimer, mieux aimer, ou que nous ne connaissons pas encore...

Une seule et même femme.

Car, à travers ces actes, nous ne nous adressons qu'à une seule et même femme, qui n'est « à elle seule » et « à elle-même » que cette « seule et même femme ».

Nous l'avions en point de mire. Nous l'avons perdue de vue. Ne la verrons plus.

Que la fin soit proche est notre seule et unique, notre grande ambition, notre seul et dernier espoir, absolu, celui de cette « joyeuse mélancolie » qui nous rassure.

Bientôt.

Comme « premier roman », que romancer d'autre que notre petit drame sentimental ?

Un drame personnel qui, certes, ne peut atteindre la dignité des grandes œuvres et tragédies au noir...

S'il s'agit d'une vision romancée, expressément et doucereusement naïve ou impudique, de notre sordide réalité sentimentale, nous tenterons d'approcher fidèlement et amoureusement d'une certaine vérité concernant notre expérience.

Nous « luttions » contre ce faire et avons longuement hésité à publier cet écrit.

Il nous a semblé devoir aller jusqu'au bout.

Nous le ferons donc avec retenue, autant que faire se peut lorsque s'exprime ce genre d'état d'âme pour le moins pathétique.

Nous parlerons donc d'amour ; si Dieu le veut.

Peut-être aussi nous chercherons-nous quelques excuses pour justifier notre honte, notre humiliation, et le plus grand déshonneur qui nous afflige...

Pour aller jusqu'au bout de ce qui « fut pour ne pas être » et qui a « toujours déjà été trop loin ».



« Je n'écris donc que pour mourir, pour mourir à moi-même qui, pourtant, je suis mort depuis je ne sais même plus quand, pour mourir à la mort qui n'en finit plus de se mourir en moi et avec moi. (…) Comment ai-je dit, des aventures sentimentales ? Bien sûr, des aventures sentimentales et rien d'autre. » Gué des Louves, pp. 179-180



Première partie

 

Introduction à la mise au jour ; la mise à nu, de la patiente attente d'un pardon qui soulève le voile isiaque de notre dionysiaque trahison « intérieure » et « antérieure » envers Elle

 

« Et, lentement, la pensée impériale se remplit de toute la divinité vertigineuse de cette nuit ; lentement, cette puissance humaine s'assimile le reflet des puissances inconnues, éparses, dans la souveraineté du recueillement universel.

Messaline est saturée de rythmes sacrés ; la voix éternelle des âges filtre confusément à travers ses fibres. » Messaline de Nonce Casanova, V. Messaline, pp. 155-158, aux éditions Palimpseste



Tous les hommes attendent un pardon.

Le pardon de leur unique amour.

Revivre l'ultime inspiration de leur existence « à bout de souffle » dès lors qu'ils croisèrent, pour l'unique, première et dernière fois, ce regard d'éternité. L'instant de la rencontre où le destin choisit sa voie. Et, à partir de cet instant décisif, leur libre arbitre se limitera au choix de l' « épreuve du feu » ou celui du « mensonge à soi-même ».

Visage immobile et regard perçant à jamais fixés dans la mémoire du « rappel » et « ressouvenir » de la Fin...

Enfer à ras de terre, du soufre dans un air d'oubli.

Et puis, avant même de retenir cette rencontre que le destin et la tragédie qui le gouverne avaient décidé ; tout ce qu'elle n'est déjà plus, et d'en saisir l'importance, le temps reprend sa marche funèbre : la trahison est consumée et toutes les forêts de l'âme dévorées par ses flammes.

Les affranchis – ceux qui ont « franchi la ligne » – attendent, patiemment, de l'autre côté du gué, sans espérer faire marche arrière à travers cet incendie.

Le moindre espoir condamnerait leur patience, la réduirait à une minable et méprisable espérance.

Une patience qui se nourrit secrètement de l'absence. Une patience qui n'attend plus ; éternité de la seule et unique rencontre de la « femme absolue » en cendre dans le brasier de la plus grande trahison.

L'absence impose alors sa discipline de fer, celle du silence, de l'impitoyable retour sur soi.

Qui pourrait donc le sauver celui qui ne s'aide lui-même ? « Aide-toi et le ciel t'aidera »... S'aider soi-même ?

Personne ne peut s'aider ni se sauver lui-même. Qui donc peut croire à cette contre-intuition ?

C'est la première leçon que nous apprenons dès le « franchissement de la ligne ».

Le pardon providentiel émanant de sa grâce n'arrive jamais. Autant tout dire que le « miracle » du pardon ne s'accomplira pas ici. L'union des « corps de chair » et la réunion des « corps célestes » qui rétablit le « corps mystique » en sa souveraineté, sa royauté, sa majesté n'adviendront pas.

Les « affranchis » attendent donc patiemment, sans plus l'attendre, par ce pardon qui ne peut venir de lui-même, le retour de l'amour absolu. De l' « amour absolu » aimé, une unique fois, d'un absolu amour. Un amour dont on ne peut soutenir le regard que quelques secondes au risque de se brûler la rétine à vif. C'est l'amour originel, aperçu à l'instant de la rencontre ; celui d'avant la chute dans la matière... où nous ne formions qu'un.

Remémorons-nous ces temps fleuris ! Le temps de nos chaotiques origines et primordiale androgynie. Peau douce gorgée de printemps que l'on ne peut toucher, du bout des doigts, qu'à l'instant précis de la rencontre ontologique du principe féminin et principe masculin... Ce matin des mondes qui ne reparaît à la surface de la terre qu'à cet instant comme reviennent les fleurs et les oiseaux de feu ; avant de retomber froidement dans la matière fanée comme la rose et triste comme les pierres au Soleil levant qui découvre les parts d'ombres et de ténèbres d'un matin qui chantait. Ces jours où Elle accompagnait nos joies et nos peines dans le mystérieux silence de l'attente et les murmures de son retour...

J'avais passé une partie de mon existence à l'attendre et elle nous avait donné une seconde fois vie.

Attendre de la retrouver. Attendre de la rencontrer. Attendre qu'elle revienne.

Attendre.

Comprendront-ils avant de rendre l'âme que toute leur vie s'est jouée à l'instant de l'unique et absolue rencontre ?

Une fraction de seconde qui a décidé de tout.

Écoutez !...

Le grincement d'une porte de garage qui annonce la bonne nouvelle !

Un paysage étrange, une odeur d'herbe fraîche, des arbres révérends, et inquiets, qui se courbaient sur les lignes blanches, s'inclinaient à notre passage. Entendez ce chant lointain que nous rejoignions à tire-d'aile lorsque, autour, tout s’éteignait sur un coucher rose pour s'offrir au bleu de la nuit. La route... Et, à l'horizon, une voûte de briques rouges. Ces longs retours vers un foyer sans vie, un château vide, plaisant comme un bouge. Ses cheveux et sa moue. Le temps qui se roule dans ses mèches vénitiennes. Le bitume qui mange le soleil ; la fumée par la fenêtre. Et sa main glacée, posée sur la mienne le temps du voyage... où d'autre rencontrer « Dieu » que dans ce défilé de paysages muets où il n'y avait qu'elle et moi ? Rien ici ne pouvait nous atteindre, ne pouvait me la ravir. Le mouvement perpétuel de ce temps suspendu, de cet amour silencieux s'enfonçant dans la nuit, nous offrait une amoureuse et fidèle sérénité. Théurge, j’apposais ma main sur sa nuque pour la soulager. Les maléfices de la division et rumeurs de la séparation ne pouvaient se joindre à cette union éphémère et réunion momentanée, s'embarquer dans cette sphère protectrice traçant comme une étoile filante implorant un vœu au Ciel... Le doute ne s’immisçait dans ce silence intime et complice que grimé de grandes et belles certitudes... Il faut avancer, ne jamais s'arrêter dans l'immobilité des bruyantes habitudes...

Dieu que je l'aimais ; jusqu'à l'oubli de moi-même...

***

J'avais vingt-huit ans et des prières quand nous nous sommes rencontrés ; elle est venue à moi et je l'ai reconnue. Tout dansait.

Il paraît que l'on ne connaît jamais vraiment quelqu'un ?... ou, peut-être, connaissons tout de lui depuis le début ?... bien avant que tout ne commence ?... Ce que nous ne voulons pas voir ?...

Le secret de la trahison à venir fut pourtant bien gardé.

Nous n'étions pas d'ici.

J'étais dans une période creuse de ma vie vouée à l’inexistence. J'accusais une déception faussement amoureuse – dont nous ne parlerons pas ici ; ou peut-être plus loin.

Je terminais l'écriture d'un premier roman qui racontait l'histoire des « sans-sang ». Je partageais l'ivresse de noirceur de ces maîtres incultes ; des calices remplis d'un épais liquide tourmaline.

Elle est venue m'apporter un petit plat et partager avec moi ce repas un soir où j'avais faim. Maigre et gracieuse. Singulière et paradoxale. Affirmée !... et pourtant pas très sûre d'elle. Nous nous connaissions à peine ; je désirais qu'elle reste avant même qu'elle n'arrive. Elle avait toujours été là. Elle est restée.

Mon intuition m'avait souvent parlé d'elle. Je la rencontrais enfin.

Elle avait trente-six ans et des lumières. Cette « dernière nuit » fut la première d'une plus grande Nuit. Nous ne nous sommes plus quittés.

Le 21 juin 2021, jour du solstice boréal, au zénith d'un soleil noir, je me suis brusquement réveillé, extirpé de ce rêve par les entrailles après une douzaine d'années d'un mariage céleste. Depuis plusieurs mois nous faisions chambre à part et je dormais avec ses ombres ; couchais avec nos ténèbres. Je mourais de chagrin dans l'écrin de notre recommencement.

Je suis parti. La mort dans l'âme.

Elle avait fui mon départ quelques minutes avant la Fin. Je ne la connaissais pas lâche. Je la découvrais indigne de tout ce que nous avions été. Nous ne nous sommes jamais revus. J'ai vu la beauté. La beauté nue, cruelle, obscure.

J'ai quarante-trois ans au moment où j'écris ces lignes, voilà bientôt deux ans que je patiente, que j'attends silencieusement son pardon sans plus l'attendre, sans aucun espoir.

Affranchi.

Le pardon.

Tout ce qui manque.

Tout ce qui a sans doute manqué ; par trop de fierté.

Il ne manquait pas d'amour.

La fierté inflige à l'amour des tortures d'intransigeance. Des tortures sophistiquées. Elle endurcit notre cœur avant de le transpercer. Nous désirons pardonner l'unique et absolu amour mais nous l'abandonnons lâchement. Nous martelons vigoureusement la paroi fragile de ce cœur adoré avec le marteau de notre fierté, rancunes et rancœurs qui s'accordent de rage. « Marteau de la fierté » qui veut se faire entendre de ses pointes effilées et assoiffées de sang. Et ce cœur commence à se fissurer, à craquer, à saigner. Nous abandonnons l'être aimé comme nous avons abandonné et enterré Dieu, à coups de masse, interdisant toute renaissance, tout renouveau, tout recommencement...

On se trouve toutes les excuses pour saigner à blanc ce cœur rouge et ardent qui ne bat que pour nous. On enfonce le clou des non-dits. On ne culpabilise même pas de tuer froidement ce cœur chaud.

Une fois ce meurtre accompli, il ne nous reste plus qu'à mourir lentement aux « mensonges à elle-même » de notre fierté. La fierté est orgueilleuse, menteuse, hypocrite. Nous voulions accueillir l'être aimé dans nos bras pour le consoler de nos outrages mais notre fierté, têtue et bornée, nous en empêche... et nous fuyons.

Que fuyons-nous si ce n'est nous-même ?

Fierté criminelle, meurtrière, que même l'orgueil redoute. Tueuse d'âme. Je balade le cadavre de la mienne comme Dali son tamanoir.

Elle m'avait souvent prévenu que l'amour ne suffit pas et qu'il n'y a que des « preuves d'amour ». J'étais d'accord. Elle était, de fait, prévenue elle aussi.

J'ai perdu, en ces années d'innocence où je n'avais qu'Elle et Dieu, le goût de tous les sels et sucres de l'existence.

Le temps de la vie que seule la mort mesure n'est le recueil que de quelques battements de cœur dont elle a écrit l'essentiel avec ses mains de fileuse.

J'existais « quelque part » avant de faire l'expérience du vivant, de chercher la moitié de cet être, de retrouver N.

Je ne suis descendu sur terre que pour la rencontrer – pour quoi d'autre ?

Que pouvais-je en faire de l'argile et la glaise ?

Je n'ai vécu qu'à travers elle. Avant elle, je n'étais qu'une ombre. Après elle, je n'ai plus d'ombre. Plus rien d'obscur ou d'occulte ne traîne derrière moi. Plus noire que la Nuit, plus claire que le Jour. Suivez-la !

Elle va bien où elle veut.

Vous ne me trouverez au bout que par hasard. Un hasard des plus sournois. Le genre de hasard qui fait la vie pour mieux la défaire.

C'est l'ombre de moi-même, libre, émancipée, qui chante ici sa peine que d'autres nuées ne pourraient crier. Une ombre décharnée, déplumée, absente à elle-même ; planante ; menaçante. De la même manière que je suis absent de mon propre chagrin et un danger pour moi-même. Je ne peux l'ignorer et mentir sur cet état civil. Mentir sur ce que je suis devenu d'ombre sans ombre. Une ombre en lambeaux de lumière qui n'en fait plus qu'à sa tête. Je ne peux cacher cette ombre qui n'est plus. Cela me coûte sur tous les plans de la vie que mon existence a congédié aux enfers. « Aux enfers » de l'absence et du silence de N.

Les spectres qui tournent autour de vous, attirés par cette ombre claire-obscure, qui rayonne de mensonges, vous reprochent de l’étreindre à travers eux. Ils sont présomptueux. Mais ils sont moins méchants et dangereux qu'ils ne s'en donnent mauvais air, affreusement jaloux de n'avoir connu l'amour et de s'être fait piéger par le reste de lumière qui émanait de votre ombre.

Je n'entretiens de relation avec ces petites ténèbres que pour leur apprendre à bien mourir ; moi qui suis déjà mort. Je les prends au mot de l'amour, pour leur montrer que l'amour est mort. J'aime jouer l'amoureux. J'ai fini par leur faire peur. Les surprendre à leur propre jeu d'ombres. Elles qui n'ont jamais aimé et n'ont jamais été aimées. Que peuvent-elles savoir de l'amour ?

Maintenant, c'est moi qui hante les cauchemars qu'elles avaient fomentés comme une conspiration contre mon ombre et moi.

Idiotes !

Je les traque, les débusque et les capture. Un jeu d'enfant. Je ris de voir ces affamées, prêtes à se jeter sur moi, se défiler dès que j'ouvre l’œil. Se cacher dans le fond de la cage dans laquelle je les ai enfermées, forcé de les nourrir.

***

Mon ange...

Aux confins de l'univers, je poursuivais ton étoile tombée sur terre ; fine poussière... depuis les origines de la création, où nous avons été présentés avant d'être séparés, je te cherchais, et nous sommes nés pour nous retrouver, nous rencontrer, nous reconnaître.

Trop tard sans doute.

Se retrouver, se rencontrer et se reconnaître est une grâce accordée par le destin ; par le plus grand des hasards et la plus haute des coïncidences. Ce plus grand hasard et plus haute coïncidence qui font rougir les instincts et pâlir les intuitions les plus élevées. Ah !... ces arrogantes intuitions des prophètes et des poètes, qui les rongent de l'intérieur et glacent leurs sangs, puis ils s'enflamment pour ne pas mourir de froid. « Qui les rongent de l'intérieur » car ils ne pourront jamais savoir d'où vient cette plus grande intuition de l' « amour absolu ».

Elle naquit pour sauver le monde.

Elle fit l'expérience de la vie avant que mon âme ne s'écrase et s'effondre en elle. J'hésitais à m'y glisser, dans cette peau d'homme ; irrésistiblement attiré vers cette planète bleue où elle grandissait sans moi. J'étais libre en Dieu. J'avais le choix d'y rester, de la laisser seule. J'ai chuté, entamé cette descente pour ne trouver que néant. Poursuivi ce rêve pour ne trouver que l'absence. L'expérience du vivant à sa recherche ne m'inspire plus que dégoût. Je maudis ma naissance et notre rencontre.

Mon Dieu ! Tu avais décidé à l'avance pour nous deux. Je me suis laissé tomber dans cette impossible matière pour finir, à nouveau, séparé de toi.

Je ne t'ai jamais abandonné. Durant vingt-huit années, je t'ai cherché, sans relâche...

Je marchais sur tes traces, trouvais quelques indices, rassemblais les faisceaux de preuves. L'enquête avançait. Tu n'étais plus très loin. Je ne pourrai décrire la noirceur du temps passé à te rechercher, l'amertume de sa lie. Vin et vent noirs.

La Nuit est trop claire pour moi.

Tu leur diras, chair de ma chair, que ça n'était pas par faiblesse ou lâcheté que je suis parti... que j'étais bien le seul à pouvoir moi-même me vaincre et que je n'ai pas lésiné sur les moyens pour m’anéantir...

Effondré en toi.

Invaincu.

Je sais qu'il le faudrait. Qu'il faut commencer par soi-même se pardonner pour pouvoir blablabla blablabla blablabla. Mais, j'ai décidé, puisque c'est le seul choix dont je dispose, de ne pas m'accorder moi-même ce premier pardon avant que tu ne me l'accordes.

Tu parles d'un choix !

On ne peut soi-même se pardonner. On ne se pardonne qu'à deux.

Attendre ton pardon... et puis mourir.