29/08/2025
Vouloir-guérir (Philippe Muray), première partie
Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, La dixneuviémité, 3. Vouloir-guérir, pp. 77-93, tel Gallimard
A peine le dogme de la résurrection chrétienne des corps avait-il plongé aux oubliettes, tandis que montait à l'horizon la religion du mort éternel qui va parler pour ne rien dire, que la certitude d'être malade et la volonté de guérir devenaient les orientations fondamentales du nouveau réseau social.
Guérir veut dire qu'on croit qu'on est malade. Croire qu'on est malade signifie qu'on imagine qu'on pourrait guérir. Qu'on va se donner les moyens pour. Dévaliser la pharmacie. Inventer la sécurité obligatoire comme brochage des rapports sociaux. La remboursée à 100%. Ce remboursement lui-même devient l'épopée du social. Ce qui arrive au social. Sa vérité métaphysique. C'est une idée neuve dans le monde. Peut-être l'une de ses plus frappantes nouveautés. Jusque-là, en effet, les hommes ne s'étaient pas encore permis d'imaginer qu'ils pouvaient être remboursés de quoi que ce soit...
Considérer le monde comme malade, c'est se faire à l'idée qu'il pourrait ne pas l'être. Que ça pourrait finir. Qu'on pourrait être heureux. Et pas seulement dans des îlots passagers. Pas par surprise. Que ça pourrait se répéter comme une expérience de physique. Que le bonheur est organisable. Qu'il y a des solutions plus ou moins satisfaisantes. Des remèdes de bonne femme et des techniques de pointe.
C'est cesser de penser, comme on l'a fait à travers une si longue portion de l'Histoire, que le monde serait au contraire, en soi, une maladie radicale et irrémédiable, du moins ici et maintenant. L'excès même de la maladie. Son hyperréalité de base.
Impossible de saisir dans sa vivante vibration pathétique la grande entreprise littéraire médicale dixneuviémiste si l'on a pas à l'esprit cette ruée générale vers la guérison. Dont il n'y a d'ailleurs pas à tirer la moindre ironie. L'enfer derrière est si violent, si perceptible... Torpeurs ou frénésies. Ramollissement cérébral ou paralysie agitante. Hystérie. La médecine donc, et pas seulement cette branche de la médecine qu'on appelle justement la médecine, devient le moteur inconscient majeur de l'organisation du groupe humain. D'ailleurs, jamais autant qu'au 19e siècle on ne s'était penché avec générosité sur le malheur des hommes et sur la faon dont s'écrivait corporellement ce malheur. Progrès de la recherche ; localisation cérébrale du langage ; expérience sur l'hystérie, catalepsie, suggestion hypnotique. Doctrine de Pasteur. Origine microbienne des maladies. Sérums, vaccins, injections dans l'organisme de sang animal. Rapprochement des règnes. Compromis historique après le grand divorce chrétien des espèces. La longue malfaisance du fanatisme catholique, d'ailleurs issu directement des interdits bibliques du Lévitique, sur la séparation absolue entre bêtes et humains... Mais dans les couloirs du Centre dixneuvièmiste de la Recherche scientifique, nous ne rencontrons pas seulement des spécialistes officiels. Certains laboratoires se livrent activement à des études approfondies de médecine parallèle. La médecine parallèle la plus développée est logiquement socialiste. Voici les chercheurs fouriéristes qui pratiquent l'analogie ; voici l'homéopathie enrichie par les travaux du docteur Léon Simon, militant sait-simonien ; voici les positivistes, premiers psychosomaticiens. Obsédé par la guérison du genre humain, Auguste Comte en arrive presque, génialement, à inventer une partie du freudisme cinquante ans avant Freud. En affirmant que l'activité du cerveau n'est pas isolable de celle de l'organisme. Et que les multiples maladie connues ne sont au fond que des symptômes de rupture d'un équilibre plus vaste. Il écrit ces phrases extraordinaires : « Il faut regarder comme la principale imperfection de notre organisme individuel, l'insuffisante harmonie entre le corps et le cerveau. Le cerveau pourrait, je crois, user deux corps, et peut-être trois si la succession était possible, tant sa constitution est plus stable. » Au premier tome de sa Politique positive, on trouve une classification systématique des « dix-huit fonctions intérieures du cerveau ». Il a passé trois ans, de 1846 à 1850, à y travailler. C'est son « tableau systématique de l'âme ». L'ennui est que tout cela est présenté dans l'optique de rétablissement d'une harmonie originaire qui aurait été brisée mais serait restaurable. Cette Harmonie est fondamentale dans l'économie de l'organisation dixneuviémiste. Rien ne prouve, n'est-ce pas, qu'il y aurait à la base une béance, un manque, un trou. Pourquoi pas plutôt une Harmonie oubliée ? A tous les niveaux – poétique, politique, philosophique, idéologique – de la sublimation sexuelle, le 19e st mobilisé par le militantisme de l'Harmonie. Ce qui explique d'ailleurs en partie la répulsion générale, plus tard, pour l'intervention de Freud remettant le genre humain dans son ornière de castration. Réactualisant brusquement sous d'autres noms de la dissonance qui constitue le sujet alors que celui-ci vient justement de se persuader qu'il était tombé d'une Harmonie indicible...
« Si on voulait la santé, on supprimerai le génie », écrit Nietzsche au printemps 1884. Curieux conditionnel : tout le monde veut la santé, voyons, personne n'a jamais voulu le génie. A ce point de mon trajet, il n'est peut-être pas indifférent de montrer l'actualité de ma démonstration en rappelant un événement récent : la grande préoccupation des Français tout de suite après une élection présidentielle par laquelle, après tant d'hésitations, tergiversations, pudeurs et faux-fuyants, ils avaient enfin réussi à s'avouer qu'ils étaient frustrés de socialisme depuis trop longtemps et qu'il fallait que ça cesse, leur grande préoccupation donc a concerné presque exclusivement pendant quelques mois la santé du chef de l’État. Malade ? Pas malade ? Atteint d'un cancer ? Propagande ? Intoxication ? On l'avait vu entrer à l’hôpital, il n'avait pas du tout bonne mine... Le socialisme se vitrifiait dans sa figure suprême de proue. Peu importe le taux de fantasmagorie ou de désinformation entrant dans cette petite fièvre publique. Ce qui est intéressant en revanche, c'est cette coïncidence entre l'arrivée au pouvoir du socialisme, son avènement, et ce fantôme brusquement agité de la maladie. Et de sa guérison. Comme si l'organisme présidentiel, à peine porté à la pointe extrême du pouvoir, s'était révélé comme un corps pratiquement posthume. Un spectre à rappeler sur terre par tous les moyens médicaux connus. Le bulletin de santé obligatoire tous les six mois constituant alors le compte rendu régulier d'une pratique typiquement nécromancienne remise au goût du jour. Qu'est-ce qu'il a ? Est-il incurable On interroge les médecins, l'ordre des médecins comme ordre du monde. Un spectre tremble derrière le socialisme, c'est celui de la maladie. Le socialisme n'est pas une maladie, mais l'illusion qu'il y aurait une maladie que l'on pourrait guérir. Salle des urgences. Odeur d'anticoagulants. Quel raccourci foudroyant, au fond, provoqué par l'exubérance quotidienne des médias, leur condensation et leur spectacularisation flamboyante de tout ! Comme un résumé, aujourd'hui, sur nos écrans, du 19e siècle lui-même...
Sans les progrès de la médecine, il n'y aurait peut-être pas eu de socialisme. Celui-ci épouse idéologiquement les étapes de l'entreprise de sauvetage médical des hommes. Tout cela prend naissance au 19e en même temps que les yeux s'ouvrent sur cette nouvelle catégorie à prendre en compte : la démographie. La multiplication de la population. Dont toutes les théories du pouvoir vont désormais s'occuper. Pou s'assurer d'un droit de vie et de mort sur la prolifération. Essayer de l'encourager, de la programmer. Trop nombreux ? Pas assez ? Combien ? Épidémies, hygiène, habitat, deviennent des sous-ensembles du nouvel ensemble majeur que personne ne pourra plus négliger désormais : la science démographique. L'ennuyeux, c'est qu'à se préoccuper si étroitement de la santé, on frôle d’inquiétantes tentations : c'est ainsi que naît médicalement la théorie de la dégénérescence, des sangs pourris, des sangs viciés, des souches épuisées qui ne se reproduisent plus. Des fins de races hémophiles héréditairement cariées. Les classes pourries...
Au fond du précipice, le racisme biologique attend son heure. Pourquoi les meilleures intentions finissent-elles si mal, si souvent ? Pourquoi le Bien se révèle-t-il finalement, la plupart du temps, que comme un prétexte ? C'était déjà l'histoire d'un de ces modestes héros que la France néglige trop d'honorer : Joseph-Igance Guillotin, le papa de guillotine. Entré dans les ordres, chez les jésuites. Défroqué. Devenu médecin. Désigné par Louis XVI pour réfuter la théorie de magnétisme animal de Mesmer. Puis député de Paris en 1789. C'est à ce titre qu'il propose la décapitation par cette machine qui portera son nom. Afin que tous les condamnés à mort jouissent d'une rigoureuse égalité dans l'application de leur peine. En même temps, il rêve que la vaccination devienne obligatoire pour tout le monde : voilé son côté vouloir-guérir. Le vaccin et le rasoir : fonts baptismaux de l'égalité. C'est-à-dire de l'anticipation, par la loi, de l'Harmonie à reconquérir...
Il faut lier le triomphe du vouloir-guérir comme vision du monde aux progrès de la médecine. Face à la galopade démographique dont je parlerai un peu plus loin, l'événement peut-être le pus important de l'ère. LE plus gros, donc caché par tous les écrans possible : 190 millions d'Européens en 1800, 400 millions en 1900. Au fond, il ne s'est passé que ça, et tout ce qui s'est quand même passé vient de là. De ce gonflement. De cette protubérance géante. De cette explosion de la Supernova humaine. Avec des conséquences bien sûr innombrables dans l'histoire des idées. Peut-être même serait-il possible d'évaluer celles-ci en fonction de leur capacité, ou non, de traiter le problème.Vouloir-guérir. Vouloir-s'accroître. Devenir-nombre. Croire déceler sa fin dans le nombre Toutes les sociétés avant nous ont dû trembler d'en arriver là où nous sommes, dans le multiple déchaîné par lui-même et pour lui-même. D'où leurs rites, interdits, cérémonies, sacrifices, espaces sacrés, cartographies compliquées pas du tout absurde ou aliénées ou mystifiées comme on a cru pouvoir l'affirmer. Averties au contraire intimement. Multipliant les barrières et les obstacles et les faux obstacles. Pour éviter, pour retarder les désastres consécutifs au remembrement général. A l'indifférenciation déferlante...
190 millions en 1800, 400 millions en 1900. Ce n'est pas une coupure, c'est une montagne. Le plissement au milieu de la durée d'un haut relief quaternaire. Une déformation brutale de l'écorce terrestre. Le soulèvement des pénéplaines. C'est à travers ce bourdonnement que doit s'observer l'apparition du discours médical. Description, symptômes, pronostic. L'allègement des souffrances dans les structures hospitalières. Ce n'est plus, mais plus du tout, le vertige gnostique du monde en tant qu'hôpital bourré d'incurables. C'est même le contraire. La maladie se localise, devient un phénomène conjurale. Un archaïsme contre nature. Comme le doute, l'ironie, le péché, l'esprit et l'esprit de péché, l'humour dans la Faute, la parodie en suspens, le paradoxe, le silence. Le tango des représentations. Au fond, il n'y a jamais face à face que deux tendances fondamentales. Ou bien on pense que l'univers est un réel à reconquérir en chassant les simulations ; ou bien on sait d'une façon ou d'une autre qu'il n'est constitué, à tous les échelons, que de représentations.
Dieu est mort, les dieux sont morts. Que va-t-il se passer ? On va buter, comme ça, brusquement, sur le Rien ? Non, on va sauter immédiatement de la morgue où dorment les dieux décédés aux espoirs de la médecine. Nietzsche à cet égard est le plus excitant des révélateurs. La morale chez lui est évoqué comme maladie, entrave, poison... « Nous sommes malades de valeurs morales, mais malades intéressants par profondeur et méchanceté. » Il conseille de regarder en malade des concepts plus sains ; et inversement, du haut d'une santé supérieure, de se plonger dans l'observation du travail de la décomposition et des secrets de la décadence . La santé est possibilité d'évaluation de la maladie et la maladie une mesure éventuelle de la santé. L'art du généalogiste des valeurs c'est un peu l'art du médecin. Névrose des religions... Culte de grabataires que le christianisme ! Victoire des incurables sur la santé antique.Des « malades de la vie ». Des « esclaves névrosés »... La fameuse histoire de la mort de Socrate et du coq à offrir à Esculape, justement, le dieu romain de la Médecine... Nietzsche n'apprécie pas du tout la plaisanterie de Socrate ; il y respire, dit-il, la fumée d'une odeur de carogne. L'indice du ressentiment. « Vivre c'est être longtemps malade, je dois un coq à Esculape libérateur », murmure Socrate qui va mourir. Ce qui veut dire, par une image humoristique, qu'il quitte à la fois la vie et la médecine. La vie comme médecine et la médecine comme vie. La société comme empire fébrile de la mort.
Le bon usage des maladies au 19e n'a évidement plus rien à voir avec celui de Pascal, c'est fini, bien fini, ça ne reviendra plus. Peut-on imaginer quelque chose qui soit plus loin du 19e que sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies ? « Vous m'avez donné la santé pour vous servir, et j'en ai fait un usage tout profane. Vous m'envoyez maintenant la maladie pour me corriger : ne permettez pas que j'en use pour vous irriter par mon impatience »... En fin de compte, le 19e puis le 20e siècle se sentent naturellement bien plus éloignés de Pascal, question guérison, que du fameux pharmakos d'Athènes qu'on entretenait et nourrissait collectivement, municipalement, jusqu'au jour où une catastrophe s'abattait sur la ville et où on le sortait, le promenait partout pour qu'il draine les germes de l'épidémie, prenne en lui le fléau avant de le chasser ou le tuer... Le pharmakos, la pharmacie, la boîte à drogues. Le tabernacle médicamenteux. La preuve grecque qu'on est malade, c'est-à-dire qu'on peut guérir. Athènes à nouveau dans le 19e. Vingt-cinq siècles économisés.
Flaubert n'a pas choisi par hasard pour Madame Bovary un pharmacien comme type d'homme. L'homme moderne universel. L'Homais. L'hominien derrière son comptoir. Ses bocaux rouges et verts, son quinquet, les lettres d'or de l'enseigne. Sa silhouette derrière son pupitre. Sa boutique comme le phare de Yonville, donc du monde descendu dans Yonville : « Ce qui attire le plus les yeux, c'est, en face de l'auberge du Lion d'or, la pharmacie de M. Homais ! » « Il n'y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. » C'est ainsi que le clocher de l'église s'est effacé devant les feux de Bengale des bocaux. Pendant des siècles on a vécu sous la loi ecclésiastique et celle-ci ne faisait rien pour les malades sinon prier. Attitude qui, au chevet des mourants, maintenant que la pharmacie est là, prend les dimensions d'une gaffe. Homais ne l'envoie pas dire à l'abbé Bournisien quand ils entourent Emma Bovary mourante. Sa place n'est plus là... Leur débat théologique rapide, rageur, plane exactement au niveau des capacités de perception de la théologie au 19e. Homais, à ce moment suprême, solennellement au chevet de la morte, c'est tout le monde, c'est tout mon monde, mes personnages dixneuviémistes. Remplacez-le par Hugo, remplacez-le par Michelet, par Quinet, Renan, Zola. Remplacez-le par Sand enfin. George Sand, la grande guérisseuse, l'habile doctoresse si maternelle, l'Infirmière aux doigts de fée des temps modernes. Imaginez-là à cette place, traquant Bournisien par-dessus le cadavre d'Emma dans la lueur des deux cierges et l'acculant à reconnaître que sa langue est désormais morte. Quelle scène de roman phénoménale ! La Femme du 19e plus que l'Homme. Plus que le Médecin, l'Infirmière. George Sand n'est qu'un exemple. Choisie pour sa propension célèbre à envelopper d'une tendresse souveraine les cas désespérés, les poitrines phtisiques de ses amants. Alanguissement universel des voix demandant la guérison. A ce gémissement ds souffrants il fallait bien une réponse imaginaire puisque celle du Verbe était désormais réputée inaudible. L'Infirmière est cette Réponse. En ce sens, elle est un personnage capital de la comédie des temps modernes.
Le groupe, la communauté réclament une politique d'urgence, un programme de politique culturelle médicale. Faire sortir la maladie. Au besoin brutalement. Le christianisme n'en a jamais proposé tant. Rien ou presque, sinon la connaissance de cette « masse de boue qu'on pare d'un léger ornement, à cause de l'âme qui y demeure », comme chantait la voix de Bossuet du haut de la chaire, longtemps avant notre ère. La théologie ne promettait qu'une sorte de résurrection des corps à laquelle finalement on ne comprend pas grand-chose. On sait surtout ce qu'elle n'est pas et ça suffit amplement. Elle ne ressemble que de très loin à la seule résurrection que pourrait accepter le genre humain. L’intégrale corps et organes avec les poils, l'estomac, les intestins. Ou alors l'autre, éthérée, transparente, ectoplasme, passe-muraille. Le boudin fécal ou les esprits. Le corps astral ou la pesanteur intestinale. Le périsprit ou péristaltique. La substance intacte ou bien l'âme. Rien de ce que l’Église proposait. Savait-elle elle-même d'ailleurs ce qu'elle voulait ? On en doute encore. On en a beaucoup discuté. Par exemple Origène, d'après ce que rapporte saint Jérôme, disait qu'il y a une double erreur à ne pas commettre : celle des « amis de la chair » et celle des hérétiques. La première consiste à penser qu'on ressuscitera avec les mêmes os, la même chair, le même sang, un ventre insatiable et des oreilles, qu'on mangera et déféquera et qu'on aura des dents. La seconde est celle des hérétiques qui n'accordent le salut qu'à l'âme et qui pensent que le « Seigneur est ressuscité à la manière d'un fantôme »... C'est la conviction de Marcion, d'Apelle et de Valentin. Qui peuvent donc figurer parmi les saints patrons de l'espérance occulte. Ainsi que quelqu'un qui, dit encore saint Jérôme, porte un nom de fou puisqu'il s'appelle Mani. Ici l'illustre docteur se permet un jeu de mot superbe sur le nom de Mani rapproché de mania, folie. L'hérésie manichéenne ou monomanichéenne... Ou encore : la psychose manichéeno-dépressive... Ni fantôme ni vraiment organisme, dit le christianisme, et saint Jérôme poursuit : dans chaque semence, Dieu « a inséré un certain “ génie ” qui contient les matières futures dans les principes de la moelle ». Dans le « génie » des corps, subsistent les principes de résurrection. Car « on sème de la honte et il lèvera la gloire, on sème de la faiblesse et il lèvera un corps spirituel », ainsi qu'il est dit dans I Co 15, 42-43. Il y aura transfiguration, mais sûrement pas répétition du même, qu'il soit opaque ou transparent.
Le corps glorieux chrétien, c'est-à-dire la forme exemplaire de la super-guérison, appartient de toute évidence à une catégorie extérieure aux principes du vouloir-guérir. Étrangère à l'organisation du vivant et à ses équilibres biologiques qui ne sont que le champ de bataille de la maladie. Le principe de la résurrection est résolument qualitatif, tandis que toutes les problématiques du vouloir-guérir (de sa forme transcendante – les revenants – à ses formes immanentes – la recherche en société d'une Harmonie perdue) relèvent du quantitatif. Différence entre un âge et un autre. Avec des enjeux capitaux à la clé.
Vouloir-guérir et art nouveau. Vouloir-guérir et socialisme. Vouloir-guérir et romantisme. Le programme du vouloir-guérir contient en lui tout mon sujet : l'occulte agrippé au social, tous deux formant un nouvel art poétique dont témoigne au plus haut point l'histoire littéraire du 19e, particulièrement son développement catholique, c'est-à-dire la plus mauvaise nouvelle jamais propagée depuis la mauvaise nouvelle chrétienne. La mauvaise nouvelle de la mauvaise nouvelle, la négations de la négation ! Qu'on a appelée pour cette raison le pessimisme de l’Église. Le fait de désespérer du seul monde sur lequel nous ayons un certitude. Que nous puissions toucher, creuser, changer. Au profit d'un autre que personne n'a jamais vu. Jésus prêchait le renoncement aux biens. Paul la virginité. Les Pères du désert recommandaient par l'exemple le mépris des valeurs sociales. Le Moyen Age codifia les lois du contemptus saeculi. Saint Pierre Damiani, saint Bernard condamnaient tout ce qui parlait au nom de la Nature. On suivait saint Bruno au désert de la Chartreuse. Les familles se défaisaient, les communautés s'effondreraient. Le filet social partait en morceaux.
Courage, alors, de la Renaissance, pour écraser ce complot ! Refus du refus, négation positive de la négation, confiance... Fin de la période noire de tous les comportements chrétiens criminels. De la non-assistance catholique à personne en danger.
Ainsi les simple gens du Moyen Age, lorsque quelqu'un était malade, pensaient plutôt à invoquer un saint qu'à appeler un médecin. Mais ces saints eux-mêmes n'étaient plus guérisseurs comme aux beaux jours de l'Antiquité ; plutôt des gestionnaires de la maladie, laquelle n'avait pas encore exactement sa fin dans la santé, mais dans cette chose impossible qu'on appelait le « salut »...
Pessimisme, évidement, est un mot polémique du 19e pour en finir avec le jugement de Dieu. Pessimiste, Dieu, dans la Genèse, quand il trouve que sa création est très bonne, se félicite pour son travail et jouit d'avance du déroulement ultérieur de l'univers ? Pessimiste, saint Augustin qui assurait contre Plotin que la matière n'était nullement mauvaise, qu'elle était simplement mutable, suspendue, en déséquilibre constamment sur le néant, se défaisant à chaque instant ? Tout ce qui, pour être, a besoin d'être fait est exposé à se défaire. Le péché originel a rendu l'homme susceptible de faire défection à chaque instant. De manquer, de s'effacer. Ce ne sont pas le monde ni les vivants, ni la nature, ni la matière dont les Pères de l’Église disent le plus grand mal, c'est la corruption dans l'homme, la nature ou la matière. Distinction subtile balayée par la Réforme et le jansénisme qui basculent, eux, dans le pessimisme. Qui héritent de Mani ou de Pélage, c'est-à-dire de l'impossibilité de discerner la moindre bonté dans les phénomènes. Au fond, le vouloir-guérir entre soi, en communautés. Du vouloir-guérir comme organisation politique et unification sociale.
Ne perdons pas de vue que toutes ces transformations théoriques baignent l'enfance de nos écrivains. Les caressent, éduquent. Depuis l'autre côté du Niagara rouge de la Révolution. Ils deviendront ou tenteront de devenir grands prêtres à cause de ça. Moins militants que sorciers. Moins écrivains que desservants. Alexandrins : poèmes-autels de Hugo. Poèmes-billards. Sonnets cabalistiques. Vers dorées. Moins le bonnet rouge sur le dictionnaire que la petite toque blanche chirurgicale sur Les secrets du Grand Albert.
Avec sa manière de frapper pile, de cibler la plaque névralgique, le psoriasis de l'époque, Renan exprime cette affaire impitoyablement. Lui qui pense comme tout un chacun que le Sacré-Cœur un jour deviendra le temple de l'Armistice Suprême, avec des chapelles pour chaque catégorie de victimes, lui qui attend et espère un schisme prochain dans le catholicisme, ou tout du moins la disparition de la papauté qui devrait intervenir vers 1870, lui qui estime en même temps que le progrès guérit mais que si la guérison est synonyme de progrès, le voilà qui dessine une échelle, des escaliers, on dirait la coupe d'un hôpital : au rez-de-chaussée le poète consolateur un peu confondu ; au premier l'homme de bien infirmier ; dans les étages supérieurs les vrais praticiens, les hommes de science de l'avenir. Le malade n'a qu'à suivre les flèches...
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