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08/12/2014

Le Projet "Empire" XII (Alexandre Douguine)

 

Alexandre Douguine, La Quatrième théorie politique - La Russie et les idées politiques du XXIème siècle, Chapitre X Le projet "Empire", L'Empire après Tskhinvali, pp. 226-229, aux éditions Ars Magna

 

Après les événements d'aout 2008, la situation dans l'espace postsoviétique a évolué vers une nouvelle phase, plus tendue. La bataille pour l'empire et pour notre influence est passée des scénarios politico-économiques et des techniques de réseaux à la confrontation militaire directe. Après que Moscou a répondu au génocide de peuple d'Ossétie du Sud par l'envoi de troupes en territoire géorgien et par la reconnaissance de l'indépendance de l'Ossétie ud Sud ainsi que de l'Abkhazie, nous sommes entrés dans un nouveau cycle impérial. Cela n'enlève rien en aucun cas au bien-fondé des méthodes de travail politique ou diplomatique dans l'espace de la CEI mais cela montre que le facteur militaro-stratégique demeure décisif dans certain cas.

 

Lorsque le président russe Dimitri Medvedev et les membres du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie ont pris la décision historique et irrévocable d'envoyer les troupes russes en Géorgie, et lorsqu'ils ont ensuite reconnu l'indépendance de l'Ossétie du Sud ainsi que celle de l'Abkhazie, nous avons franchi la ligne interdite qui auparavant hypnotisait la conscience géopolitique des dirigeants russes. Vladimir Poutine, en tant que président, avait recouru à des mesures extrêmes pour renforcer la Russie en tant qu’État-nation (opération en Tchétchénie, l'oukaze sur la nomination des gouverneurs, etc.). Ces gestes constituaient au contraste flagrant en comparaison de la pratique de gouvernement destructrice de Gorbatchev et Eltsine sans toutefois que cela dépasse les frontières de la Fédération Russie. Après Tskhinvali, nous avons interrompu cette hypnose en prenant clairement conscience du fait qu'il est indispensable de garantir la sécurité de la Russie et de ses citoyens, même au-delà de ses frontières. Il est probable que pendant longtemps encore Moscou ne se serait pas hasardé à un tel pas sans l’impudence de Saakachvili, auquel ses patrons américains avaient promis que toute riposte militaire de la part de la Russie était exclue. Il les a crus et a tenté d'anéantir totalement la population d'Ossétie du Sud pour pouvoir ensuite s'en prendre à l'Abkhazie mais s'est trouvé sans s'y attendre face à une Russie sortie de sa paralysie et se comportant comme un empire à genoux en train se se relever.

 

Pour être conséquents, nous aurions dû, après avoir infligé une première défaite aux troupes géorgiennes, poursuivre l'opération militaire, occuper la Géorgie et porter au pouvoir un gouvernement provisoire russe. Après un certain temps, il aurait été possible de retirer les troupes tout en créant parallèlement une entité autonome solide en Adjarie, en Mingrélie ainsi que dans les zones arméniennes de Djavakhétie, c'est-à-dire ancrer en Géorgie un modèle politique tel qu'elle aurait été incapable dans les prochaines décennies, malgré toute sa volonté de servir de poste avancé à l'empire américain globale, et de faire obstacle par là-même à la construction de notre propre empire. La réaction de Washington aurait été des plus fermes et négatives mais les premiers jours du conflit ont montré que Washington n'irait pas plus loin que le chantage et que la Russie avait déjà perdu dans ses relations avec l'Occident tout ce qu'elle pouvait perdre. Il n'y a pas d'autre moyen de pression sur Moscou, le Rubicon a été franchi de façon irréversible. Lors de la bataille de Géorgie, nous sommes entrés dans une nouvelle ère : nous sommes entrés sur le territoire que nos ennemis pensaient nous avoir arrachés pour toujours. A présent, il importe de conserver ce que nous avons acquis.

 

Il convient d'accorder une attention à la position de Kiev. Depuis le début, le président Iouchtchenko s'est conduit comme un ennemi direct et acharné de la Russie : il a non seulement soutenu Saakachvili, mais a également envoyé en Géorgie une aide militaire, comprenant des soldats ukrainiens, a tenté à plusieurs reprises de bloquer l'entrée de navires russes à Sébastopol, a coupé l'alimentation en électricité de la base de notre flotte. En l'espèce, Iouchtchenko est entré en guerre avec la Russie aux côtés de Tbilissi. Cela rend la situation de l'Ukraine particulièrement tendue dans la mesure où elle apparaît, selon l'expression de Brezinski, comme la clé de la possibilité pour la Russie de redevenir un empire. Aujourd'hui, rester suspendu à la position franco-allemande concernant l'entrée de Kiev dans l'OTAN ne revêt plus aucun sens et la situation en Ukraine peut à tout moment entrer dans une phase conflictuelle. Nous ne pouvons exclure d'avoir à mener une bataille pour la Crimée et pour l'Ukraine orientale.

 

Si, jusqu'à récemment, même les têtes les plus échauffées parmi les faucons russes admettaient l'idée d'un conflit purement interne en Ukraine et d'une pression politique, économique et énergétique de la part de la Russie, aujourd'hui la probabilité d'une confrontation militaire directe n'apparaît plus aussi irréelle. Lors de la construction de l'empire global que ceux qui veulent défendre une organisation du monde alternative fondée sur la multipolarité (c'est-à-dire).

 

Les événements d'août ont montré combien, hélas, l'ossature de l'amitié dans l'espace postsoviétique apparaît fragile et peu fiable. Les hésitations de Loukachenko à soutenir l'action de la Russie en Géorgie lors des premiers jours, ainsi que la prudence d'Astana dans l'appréciation des événements, le refus des représentants des États de l’Organisation du Traité de sécurité collective (ODKB) de se positionner de façon claire sur un front uni avec la Russie, les premiers jours ayant suivi l'attaque de Tskhinvali par la Géorgie, tout cela montre combien nous avons sous-estimé la perspective impériale dans le travail avec nos amis.

 

Les ennemis se sont avérés particulièrement agressifs, audacieux et radicaux en osant attaquer directement la Russie par la force (l'attaque des soldats russes de la force de maintien de la paix en Ossétie du Sud). Les amis se sont avérés plus passifs et plus prudents qu'on ne le supposait. Dans cette situation, les Russes se sont mieux comportés que les autres et en particulier nos dirigeants politiques.

 

Avant Tskhinvali, notre projet impérial se trouvait dans un état virtuel ; on faisait certes quelque chose mais il semble que les leaders du pays eux-mêmes n'aient guère cru que cette étape préparatoire mènerait à des actions concrètes ou encore à des pas décisifs. Cependant, ce projet a été réalisé et dés lors les événements sont irréversibles.

 

L'horloge de l'empire après Tskhinvali bat à un rythme accéléré. Nombre de problèmes théoriques et de déclarations passent dans la sphère des solutions militaires, politiques et géopolitiques directes.

 

Nous sommes parvenus à une nouvelle étape de la construction de l'empire. De notre empire.

 

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The Fourth Political Theory: beyond left and right but against the center

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