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16/09/2026

La mort et l'immortalité (Raymond Ruyer)

 

Raymond Ruyer, La Gnose de Princeton, Deuxième Partie – La sagesse et la foi néo-gnostiques, XXIII. La mort et l'immortalité, pp. 367-371, Pluriel

 

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La mort est une pierre de touche pour la Nouvelle Gnose – comme pour toutes les doctrines philosophiques ou religieuses –, mais encore davantage pour la Gnose, car elle paraît à la fois confirmer et infirmer la doctrine.

 

Elle l'infirme. Déjà la perspective – scientifiquement vraisemblable – de la mort du cosmos, par égalisation thermique, épuisement des « bombes H » stellaires, transformation de la matière en radiations, dématérialisation en rayonnements des étoiles, dégénérescence diverses de la matière dans les naines blanches ou étoiles à neutrons, ou dans les résidus de supernovæ ou dans les quasars. En tout cas, la mort certaine de la terre et du système solaire, destinés à promener vainement dans l'espace la poussière de nos cadavres, cette mort cosmique, toute naturelle pour une conception matérialiste de l'univers est scandaleuse pour une philosophie qui croit à la priorité de l'Esprit sur la Matière, du software sur le hardware, du sens et de la fin sur les moyens, et qui croit aux « genidentités » et continuités sémantiques plutôt qu'aux substances matérielles indéfiniment subsistantes au-delà de leurs dégénérescences éventuelles, ou qu'à la conservation de l'énergie au-delà de ses dégradations.

 

Déjà pour la science – une science, à vrai dire très extrapolée et conjecturale – , la matière et l'énergie apparaissent (dans le Big Bang initial ou par la création continue d'hydrogène dans l'espace ex expansion) avant la vie et la conscience, au sens ordinaire de ces mots. Pour la science, matière et énergie sont aussi destinées à prolonger leur existence de matière et d'énergie dégénérées bien au-delà de la phase – courte relativement – de la vie et de la conscience « informées ».

 

Tout au moins localement. Si l'idée d'un temps cosmique n'est plus une notion claire et simple, depuis la relativité généralisée et ses prolongements cosmologiques, si l'on ne peut plus parler d'un présent simultané pour l'ensemble du cosmos ou de la vie – en ce moment –, d'êtres conscients dans les nébuleuses en récession, si l'on ne sait même plus, comme le suggèrent K. Gödel et G.L. Omer, si, en l'absence du temps cosmique unitaire, il n'y a pas de lignes-du-genre-temps fermées, avec la conséquence que l'on pourrait théoriquement revenir dans le passé sans cependant parcourir le temps à l'envers, il n'en reste pas moins que, localement, on peut partout définir un sens du temps, un passage de la mort à la vie (par naissance et ingression d'informations), et de la vie à la mort (par destruction ou dégradation).

 

La mort individuelle des vivants et des hommes semble démentir brutalement la Gnose. La vie d'un homme, organique aussi bien que psychique, est bien, conformément à la thèse gnostique, une « continuité de sens », non d'énergies ou de matériaux. Matériaux et énergies ne font que passer dans les formes signifiantes des organes, en assurant leur solidité physique, subordonnée à leur solidité sémantique. Mais la mort semble démentir tout cela. Une « panne » de fonctionnement, un accident de solidité physique (notamment une panne de tuyauterie, une rupture d’anévrisme), non seulement fait s'effondrer le corps, mais efface la conscience, l'esprit, comme si la continuité sémantique était tributaire de la continuité matérielle, contrairement à la doctrine.

 

Dans une exécution orchestrale, une corde de violon qui saute n’anéantit pas la partition musicale, ni surtout la musique « pensée ». Dans une machine à information, une panne de circuits électriques n'atteint pas le software – du moins le software « déficelé » et à l'état de « partition » pour l'ingénieur. Dans un organisme vivant, où pourtant le sotfware, nous l'avons vu, est premier – constituant dans l'embryogenèse, dominant dans le comportement, réparant quand la panne ou l'accident est bénin –, une panne grave l'anéantit, le faisant apparaître ainsi, finalement et tout compte fait, comme une résultante précaire de ce qu'il semblait pourtant, au cours de la vie, constituer et dominer.

 

Mais le plus extraordinaire, dans ce paradoxe, c'est la mort qui confirme aussi la thèse gnostique. La preuve, pourrait-on dire, que les informations, les liaisons de sens, les thèmes, mnémiques ou originaux, ui ont progressivement différencié les ébauches organiques et ont transfiguré les fonctionnements en comportements, étaient bien constituants et dominants, c'est que, ces informations disparues, il ne reste de l'ex-vivant que quelques kilogrammes d'eau, de carbone, de calcium, une poussière ou un nuage de molécules, indiscernables dans la foule des autres molécules.

 

Selon les mythes primitifs, l'âme s'envole, sort par la bouche du mourant, avec le dernier souffle. Reste la dépouille corporelle, qui ne disparaît pas instantanément. Ces mythes n'accordent pas assez à l' « âme » et ils sont trompés par une apparence. Si les structures corporelles ne subsistaient pas quelque temps, par l'effet d'une simple cohérence physique toute secondaire, la disparition ou le départ de l' « âme » aurait pour effet instantané une disparition ou une retombée en poussière du corps. Et alors on aurait une vision plus juste du rôle de l'âme. On « verrait », en quelque sorte, la « forme » quitter l'espace ; on la « verrait » négativement, par l'effondrement instantané que son départ provoquerait dans l'espace. L'âme ne pourrait être aussi aisément imaginée comme un simple souffle amorphe, sortant d'un corps structuré par lui-même, et conservant sa structure par lui-même, et conservant sa structure un long temps encore. Elle ne pourrait être imaginée comme une simple chaleur vitale. Elle serait vue – plus véridiquement – comme la forme même du corps, comme l'ensemble des liaisons physiques banales. Sa réalité s'imposerait à tous par sa disparition même. La poussière matérielle qu'elle laisserait tomber instantanément en s'en allant l''évoquerait plus irrésistiblement que les vêtements abandonnés sur la plage n'évoquent le corps ni du nageur. On prendrait conscience du prestige qui abusait les yeux. Le cadavre, apparemment intact, conduisait les regards dans une fausse direction. Il était semblable à ces mannequins substitués à l'acteur pour une chute dangereuse dans le tournage d'un film. Désormais détrompés, les regards chercheraient ailleurs. Spontanément, ils croiraient à un départ, à une disparition plutôt qu'à un anéantissement.

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