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29/08/2022

La terre promise de Satan et la littérature française (Papini)

Papini, Le Diable, X. Le Diable et la littérature, 63. La terre promise de Satan, pp.220-227, aux édition Flammarion (1954)

 

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On a copieusement écrit, depuis Jules César, sur la « douce France », mais personne, je crois, n'a fait, sur ce pays, l'étrange découverte que j'énonce ici : La France est la terre promise du Satanisme.

 

Et je donne pas à cette expression un sens vulgaire, pittoresque et anecdotique. Je l'entends et je l'emploie dans un sens plus juste et plus profond : une complaisance parfaitement consciente du mal pour le mal, un goût pour la perversion cruelle, une théorie et une pratique de la révolte contre Dieu et contre toute loi morale, particulièrement la loi chrétienne.

 

Ce qui m'importe surtout, c'est l’épanouissement intellectuel ou, pour mieux dire, cérébral, de cette passion satanique ; mais il ne serait pas difficile de retrouver dans l'Histoire de France des exemples de « satanisme en action « , de férocité acharnée et triomphante. On pourrait rappeler les faits (nullement légendaires) de Gilles de Raiz et, en des temps plus récents, les supplices atroces de Damiens et de Ravaillac, les brigandages sanguinaires de Cartouche et de Mandrin et, pendant la Révolution, les massacres de septembre, les noyades de la Loire et les carnages de Lyon. Des horreurs du même genre, et peut-être même plus épouvantables, peuvent se retrouver dans les chroniques rouges et noires d'autres pays, mais ce qui est propre à la France, c'est la justification philosophique, la délectation littéraire, la glorification poétique de la cruauté pour la cruauté, du mal pour le mal, du crime gratuit et parfait.

 

J'aime immensément la France, son art, sa littérature et sa civilisation ; je n'ai donc aucune intention de la calomnier. Et, pour montrer que je ne parle ni par hasard ni par jeu, je vais être contraint de produire une longue énumération de noms et d'ouvrages.

 

Le premier écrivain qui ait énoncé d'une façon insistante, et même prolixe, la théorie de la supériorité du mal sur le bien et celle de la beauté de la cruauté, est un Français, le fameux marquis de Sade. Ses contemporains, nourris des sophismes de Rousseau, pensaient que le secret du bonheur et de la bonté consistait à suivre la nature. Le marquis de Sade les prit au mot et, avec une dialectique infernale, il démontra que dans la nature vivante on trouve constamment des exemples de luttes féroces, d'assassinats, de luxure. Dans ses romans et ses dialogues, dans ses œuvres de méditation, Sade se propose de montrer la légitimité des tourments et des meurtres, la supériorité du vice et du péché sur la vertu, le ridicule de tout principe moral, la volupté de faire souffrir ses semblables. Ces théories inhumaines et antichrétiennes ont été associées par lui, presque toujours, aux plaisirs sexuels ; mais, en réalité, sa conception de la vie comme exercice et satisfaction du mal dépasse, à l'évidence, les limites d'une simple luxure criminelle : c'est quelque chose de plus vaste et de plus général. La vraie substance du sadisme est le satanisme dans sa signification la plus radicale.

 

L'influence de Sade, bien que souterraine, a été profonde et est allée croissant de plus en plus.

 

Un contemporain du « divins marquis », Laclos, a pris comme personnage de ses Liaisons dangereuses (1782°, une femme vraiment satanisante : c'est la marquise de Marteuil, une sadique moins vulgaire, mais plus subtilement perverse que certaines héroïnes horribles des romans de Sade.

 

Julien Sorel, dans Le Rouge et le Noir (1830) de Stendhal, a lui aussi des reflets sataniques dans son sinistre machiavélisme d'ambitieux sans scrupules. Mais de tels reflets deviennent de plus en plus nets chez d'autres héros de la littérature française du XIXe siècle. Le Vautrin de Balzac, avant sa dernière et tardive incarnation, est une des plus célèbres manifestations du satanisme littéraire français : le mystérieux criminel personnifie la tendance au crime pour le crime, la vengeance diabolique contre le monde et la société. De ses discours à Rubempré et à Rastignac, on pourrait tirer un bréviaire de cynisme arrogant et démoniaque.

 

Il serait facile de retracer, dans les œuvres secondaires du romantisme français, d'autres incarnations du monstre sadique, qui ne sont pas non plus sans parenté avec les créations byroniennes, mais je ne veux mentionner ici, pour m'en tenir à des exemples manifestes, que les figures les plus significatives.

 

L'inspiration satanique serpente et affleure continuellement chez Baudelaire et, non seulement dans les Litanies de Satan des Fleurs du Mal, mais aussi dans certains apologues froids et cruels des Petits poèmes en proses : qu'on se rappelle, par exemple, la fantaisie cruelle du Vitrier. Baudelaire n'a pas eu seulement Sade pour maître, mais Edagr Poe dans L'Instinct de la Perversité.

 

Un écrivains catholique, mais non pas toujours conformistes, Barbey d'Aurevilly, a écrit un volume entier de nouvelles Les Diaboliques, et l'une des plus célèbres porte ce tire significatif : Le bonheur dans le crime.

 

Le poète épqiue du Satanisme français est l'infortuné Isidore Ducasse qui, très jeune encore, publia ses Chants de Maldoror (1869) sous le nom imaginaire de comte de Lautréamont. Ce poème en prose – considéré comme le bréviaire du Surréalisme – est une vraie sarabande de visions sataniques. Ducasse a une querelle personnelle avec Dieu et il le présente comme l'auteur ou l'inspirateur de turpitudes fantastiques, de barbaries éhontés, d'abominations atroces. Ce monde infernal d'un visionnaire arrogant et sacrilège fait du faux Lautréamont le plus grand héritier et continuateur du satanisme de type sadique.

 

L'odieux héros du mal, pour le mal reparaît, avec une violence moindre, mais unie à des intentions polémiques et satiriques, chez Villiers de l'Isle Adam, l'auteur de Contes cruels. Son Tribulat Bonhomet, « le tueur de cygnes », l'ennemi sadique de la beauté, de la liberté, de la vie, est un des ancêtres du burlesque mais bestial et féroce Ubu Roi de Jarry.

 

Le dernier poème de Raimbaud est Une Saison en enfer (1873) et, comme il fallait s'y attendre, le poète dialogue sans crainte avec le Roi des Ténèbres. « Tu resteras hyène.... », se récrie le Démon, qui me couronna de si aimables pavots. –« Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux ». – Ah ! J'en ai trop pris : mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée ! » Et ce poème ne couvre qu'un petit nombre de feuillets de son « carnet de damné ».

 

Un satanisme plus volontaire et, peut-on dire, du genre pédant a laissé des traces évidentes chez un écrivain célèbre qui, à la fin de sa vie, devint même catholique : le Huysmans d' À rebours et de Là-bas. Mais on trouve dans Les caves du Vatican de Gide un texte satanique plus authentique et plus original, avec sa théorie vraiment diabolique du « crime gratuit » accompli par son héros Lafcadio. Dans le dernier livre qu'ait écrit Gide, on relève cette étrange confession : « Si je croyais au Diable (j'ai fait parfois semblant d'y croire : c'est si commode!) je dirais que je pactise aussitôt avec lui ».

 

Mais l'attraction démoniaque est, en France, si vive et si tenace qu'elle n'épargne même pas, nous l'avons dit, les écrivains catholiques. Georges Bernanos qui devint célèbre avec son roman Sous le soleil de Satan (1926), est obsédé par les incubes et par les malices diaboliques tout au long de son œuvre. François Mauriac, le grand casuiste du péché, a créé, dans ses infernales histoires de famille, des personnages que domine une sauvage passion du mal.

 

Le pessimisme misogyne d'Henry de Montherlant est souvent imprégné d’esprit satanique, particulièrement dans Le Démon du Bien. Qu'il suffises de citer quelques lignes de ce livre où se trouve proclamée la supériorité de Satan : «Par tout ce que nous connaissons de Dieu, par les paroles, les sentiments, les actes, que lui ont prêtés toutes les religions, dans les siècles des siècles, nous savons que Dieu est bête. Le Démon étant son antithèse, on pouvait donc le croire intelligent ; et d'ailleurs il en multiplie les preuves ».

 

Le Diable n'apparaît pas dans L’Étranger de Camus (1942), mais son effrayant protagoniste Meursault, chez qui indifférence cynique aboutit au crime inutile et à un défi désespéré contre tout ce qui est humain, est la personnification la plus horrible du satanisme existentialiste. Bien que Meursault se meuve dans la banalité des scènes et des faits réalistes habituels au lieu de la sarabande fantasmagorique et romantique des Chants de Maldoror, « l'étranger » de Camus est encore plus démoniaque que le héros de Lautréamont et le Lactafio de Gide.

 

Satan apparaît seulement comme une ombre dans Le Diable et le Bon Dieu (1931) de J.-P. Sartre, mais Gotz, le condottière sans scrupules ni pitié, qui tente en vain de se convertir au bien, appartient à la famille des héros malfaisants et féroces qui sont sortis du giron obscène du marquis de Sade.

 

Le cartésien et mallarméen Paul Valéry ne s'est pas non plus tenu à l'abri de la fascination qui entraîne l'esprit français moderne vers le Diable. Dans son drame inachevé, publié en 1946, Mon Faust, il ne se contente pas de faire discourir le vieux Méphistophélès avec l'ironie goethéenne, mais introduit trois démons répugnants et vociférants, Belial, Astaroth, Goungoune qui vantent à plaisir leurs pouvoirs immondes et leurs rôles extravagants dans l'entreprise commune de la persécution quotidienne.

 

On pourrait trouver aussi, dans d'autres littératures, celles, en particulier, d'Angleterre, d'Allemagne et de Russie, des personnages plus ou moins consciemment sataniques ; mais aucune littérature ne manifeste, avec une continuité aussi insistante et pendant près de deux siècles, et chez tant d'écrivains tellement différents, le thème infernal de la malfaisance volontaire.

 

Quelles sont donc les causes qui font de la France, comme je l'ai dit tout d'abord, la terre promise du Satanisme ?

 

Il y a d'abord une cause ancienne, dans cette vague sympathie pour le péché et pour le crime qui se fait jour dans les ouvrages de Villon et Rabelais.. La polémique antireligieuse, surtout depuis le XVIIIe siècle, a encouragé et renforcé ces tendances, par hostilité à la morale chrétienne, et elle a été favorisée par l'esprit de fronde et de moquerie qu'on trouve si constamment chez les écrivains français et qui ne s'est point épuisé dans la verve de Diderot ou dans l'ironie de Renan. Cette liberté intellectuelle de jugement et de parole, qui est un des éléments les plus admirables de la littérature française, a entraîné beaucoup d'esprits jusqu'à l'admiration et l'apologie du grand Adversaire.

 

Mais il y a peut-être une autre cause, moins visible parce que plus profonde. La France est dominée depuis le XVIIe siècle par l'esprit critique qui tend à isoler les idées pures, poussées à l'extrême. Quand la foi en Dieu ou dans le Bien a vacillé et s'est presque éteinte – au XVIIIe siècle et après le Romantisme – les esprits français les plus inquiets et les plus téméraires se mirent à rechercher un produit de remplacement dans l'absolu des idées opposées, c'est-à-dire dans Satan et dans le mal. Cette analyse, étant donné l'amour des Français pour la rigueur de l'idée pure, ne s'est pas limitée aux seuls fantasmes poétiques, elle s'est poursuivie très logiquement jusqu'aux conséquences extrêmes, c'est-à-dire jusqu'à la théorie et à la pratique du Satanisme.

 

Le mot de l'énigme se trouve peut-être dans cette pensée lumineuse de Huysmans : «  Comme il est très difficile d'être un saint, il reste à devenir un satanique, l'un des deux extrêmes. L'exécration de l'impuissance, la haine du médiocre, c'est, peut-être, l'une des plus indulgentes définitions du Diabolisme. »

 

« On peut avoir l’orgueil de valoir, en crimes, ce qu'un saint vaut en vertus. »

 

Le désir d'une perfection à rebours, dû au penchant cartésien à bien distinguer et à bien définir, serait donc l'excuse logique de cette jalousie orgueilleuse qui a précipité tant d'esprits dans le sillage de Lucifer.

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