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Multipolarité et système westphalien (Alexandre Douguine)

 

Alexandre Douguine, Pour une théorie du monde multipolaire, Chapitre 1. La multipolarité - définition des concepts utilisés, La multipolarité ne coïncide pas avec le modèle d'organisation tel qu'il découle du système westphalien, pp. 6-9, aux éditions Ars Magna

 

Avant de procéder plus précisément à la construction de la théorie du monde multipolaire, il nous faut préalablement distinguer strictement la zone conceptuelle que nous allons étudier. Pour cela, nous devons considérer les concepts de base et définir les caractéristiques de l'ordre mondial actuel, lequel n'est certainement pas multipolaire et auquel, en conséquence, la multipolarité constitue une alternative.

 

Il y a lieu de commencer ce travail par l'analyse du système westphalien. Celui-ci reconnaît la souveraineté absolue de l’État-nation, sur lequel a été construit l'ensemble de la légalité juridique internationale. Ce système, développé après 1648 (la fin de la guerre de Trente Ans en Europe), a connu plusieurs stades de développement, et dans une certaine mesure, a reflété la réalité objective des relations internationales jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale. Il est né du rejet de la prétention des empires médiévaux à porter un universalisme et une "mission divine". Il est allé de pair avec les réformes bourgeoises dans les sociétés européennes, et il est basé sur l'hypothèse que seul l’État national est détenteur de la souveraineté, et que, en dehors de lui, aucune autre instance ne devrait avoir le droit de s'immiscer dans la politique interne de cet État, pour quelque objectif ou mission que ce soit (religieuse, politique ou autre). A partir du milieu du XVIIème siècle et jusqu'au milieu du XXème siècle, ce principe a prédéterminé la politique européenne et a, par voie de conséquence, été mis en application aux autres pays du monde, moyennant certains amendements.

 

A l'origine, le système westphalien ne visait que les puissances européennes, et les colonies de ces dernières n'étaient considérées que comme leurs simples dépendances, ne possédant pas suffisamment de potentiel politique et économique pour pouvoir prétendre à une souveraineté indépendante. Ce n'est que depuis le début du XXème siècle et lors de la décolonisation, que le même principe westphalien a été étendu aux anciennes colonies.

 

Ce modèle westphalien suppose l'entière égalité juridique entre tous les États souverains. Dans ce modèle, il existe autant de pôles de décisions de politique étrangère dans le monde, qu'il y existe d’États souverains. Cette règle du droit international est fondé sur elle.

 

Mais dans la pratique, bien sûr, il existe une inégalité et un lien de subordination hiérarchique entre les différents États souverains. Au cours de la première et de la deuxième guerre mondiale, la répartition du pouvoir entre les plus grandes puissances mondiales a conduit à une confrontation entre des blocs distincts, où les décisions étaient prises dans le pays qui était le plus puissant au sein du bloc.

 

A la suite de la deuxième guerre mondiale et de la défaite de l'Allemagne nazie et des puissances de l'Axe, s'est développé un régime bipolaire des relations internationales, appelé système de Yalta. Juridiquement, le droit international a continué à reconnaître la souveraineté absolue de tout État-nation, mais dans les faits, les décisions fondamentales concernant les questions centrales de l'ordre du monde et de la politique mondiale étaient prises uniquement dans deux centres - à Washington et à Moscou.

 

Le monde multipolaire diffère du système westphalien classique par le fait qu'il ne reconnaît pas aux État-nation distincts, légalement et officiellement souverains, le statut de pôles à part entière. Dans un système multipolaire, le nombre de pôles constitués devrait être nettement inférieur à celui des États-nations actuellement reconnu (et a fortiori, si l'on retient dans la liste les entités étatiques non reconnues sur la scène internationale). En effet, la grande majorité de ces États ne sont pas aujourd'hui en mesure d'assurer par eux-mêmes ni leur prospérité, ni leur sécurité, dans l'hypothèse d'un conflit avec une puissance hégémonique (comme celle des États-Unis, comme c'est clairement le cas dans le monde aujourd'hui). Par conséquent, ils sont politiquement et économiquement dépendants d'une autorité extérieure. Étant dépendants, ils ne peuvent pas être des centres d'une volonté véritablement indépendante et souveraines pour ce qui est des questions intèressant l'ordre mondial.

 

Le système multipolaire ne considère pas l'égalité juridique des États-nations dans le système westphalien comme nécessairement révélatrice d'une réalité factuelle, mais plutôt comme une simple façade derrière laquelle se tapit un monde très diffèrent, basé sur un équilibre des forces et des capacités stratégiques réelles plutôt que symboliques. 

 

La multipolarité est opérative dans une situation qui existe de facto plutôt que de jure. Elle procède d'un constat : l'inégalité fondamentale entre les États-nations dans le monde moderne, que chacun peut observer empiriquement. En outre, structurellement, cette inégalité est telle que les puissances de deuxième ou de troisième rang ne sont pas en mesure de défendre leur souveraineté face à un défi de la puissance hégémonique, quelle que soit l'alliance de circonstance que l'on envisage. Ce qui signifie que cette souveraineté est aujourd'hui une fiction juridique. 

 

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The Fourth Political Theory: beyond left and right but against the center

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07/12/2014 | Lien permanent

Sermon de l’abbé Iborra : Requiem pour les rois d’Araucanie-Patagonie

 

Source : Le Rouge et le Noir

 

SERMON DE M. l’ABBÉ ÉRIC IBORRA

 

Vicaire de la paroisse Saint-Eugène-Sainte-Cécile à Paris (IXe),

 

Lors de l’office le samedi 13 décembre à l’occasion d’une messe chantée de requiem en forme extraordinaire à la mémoire des rois de Patagonie et d’Araucanie.

 

Un observateur extérieur, venu non peut-être de Sirius mais tout simplement d’un cabinet ministériel et d’une instance européenne, ne pourrait que sourire à notre cérémonie de ce matin devant un catafalque, c’est-à-dire devant un cercueil vide, symbole de l’irréalité de ce qui vous rassemble. Nous voici en effet réunis pour commémorer des princes qui n’ont jamais régné, un royaume qui ne fut jamais reconnu en droit international public – le seul qui compte aux yeux des doctes – et dont le fondateur fut interné comme fou par l’État que ses ambitions dérangeaient. C’est dire qu’il ne fut guère pris au sérieux aussi bien dans son royaume éphémère que dans sa propre patrie où il ne suscita que l’ironie. Espéré comme sauveur par des tribus indiennes qui défendaient leur autonomie face à des États voraces issus de vice-royautés espagnoles, il ne tarda pas à les décevoir, se comportant plus en juriste qu’en chef de guerre.


Le plus étonnant peut-être n’est pas tant la geste de cet aventurier que la lignée improbable, pas même héréditaire, dont il est la souche. Car depuis ces lointains parages du siècle pénultième des princes se sont succédé à la tête ce royaume absorbé par l’oubli, de cet État qui a quitté la scène de l’histoire pour entrer dans celle du mythe, faute de Pikkendorff pour tirer l’épée à son service, devenant ainsi l’un de ces mondes parallèles chers à tant de romanciers mythopoiètes. Oui, ce qui nous interroge n’est peut-être pas tant l’histoire d’Antoine de Tounens, pour le repos de l’âme de qui nous prions tout de même ce matin, que la survivance de ce qu’il avait espéré fonder.


En effet, des aventuriers qui réussissent et d’autres qui échouent, il y en a toujours eu dans notre histoire et bien des lignées respectées, finalement, sont issues d’un ancêtre chanceux. Notamment à l’époque où dans son esprit l’Europe était jeune, c’est-à-dire sûre d’elle et entreprenante. Pensons à Hernan Cortez qui défia un empire et conquit pour l’Espagne le Mexique à la tête d’une poignée d’hidalgos, de lansquenets et de moines. Pensons à ce sous-lieutenant d’artillerie qui, trois siècles plus tard, conquit pour lui-même un trône, la France et la moitié du continent. La voie était ouverte et il me souvient que quelques officiers de la défunte Grande Armée tentèrent de se tailler un royaume là où Alexandre avait posé les limites de son empire.


Mais ce qui m’interroge, c’est qu’il y eut des hommes – et même des femmes – ceux pour qui nous prions ce matin – qui acceptèrent de relever ce défi perdu d’avance et de s’attacher au destin d’un peuple qui aujourd’hui est soumis à deux puissances dont on voit mal qu’elle puisse desserrer leur étau. Autrement dit, des hommes et des femmes qui, par-delà leurs motivations réelles, peut-être très prosaïques, nous apparaissent comme les héritiers du héros de Cervantès, de cette figure tragi-comique qui se rattache aux héros de l’Edda ou de l’Iliade. En ce sens qu’ils persévèrent dans l’accomplissement de leur tâche alors même qu’ils la savent impossible. Ils sont l’image de l’homme debout face à la nécessité décrétée par les dieux. Ils savent qu’ils ont pour horizon l’incendie de Troie ou l’embrasement du Ragnarök. Et pourtant ils ne renoncent pas. En étant plus attachés à leur idéal qu’au prosaïque du réel ils témoignent à leur insu, par leur résignation, de la grandeur de l’être humain, plus grand que ce qui l’abat.


En misant leur existence pour des mondes sortis de l’histoire, ils nous invitent à ouvrir les yeux sur des mondes devenus parallèles, gagnant en idéal ce qu’ils perdaient en réalité. Des mondes où l’homme peut devenir ce qu’il aurait dû être, des mondes qui par là-même jugent en la surplombant notre terne histoire. Il y a certainement plus de poésie et de grandeur d’âme à s’engager aujourd’hui pour d’obscurs peuples indiens sous la fiction d’un royaume imaginaire à la Milton que de faire des affaires au pays de Friedman et de ses Chicago Boys.


Ces mondes parallèles, sortis de l’histoire, à la réalité efflanquée, à l’idéal démesuré, ne font pas que surplomber l’histoire, ils la jugent aussi. Leur présence est une dénonciation de l’homme quand, matérialiste, il se fait l’idolâtre de ce dont il devrait être le maître, quand il révère ce qui devrait le servir, bref, quand il se fait plus petit qu’il ne devrait être. Ces mondes parallèles ne font pas que juger, ils inspirent aussi. Loin d’être des évasions hors du réel, ils y ramènent, à une plus haute altitude cependant. Ils sont, comme l’avaient compris Tolkien et Lewis, autres mythopoiètes, des idées régulatrices qui rappellent qu’ici-bas rien de ce qui est réel n’est dénué, au-delà de sa visibilité matérielle, d’une âme spirituelle. L’univers de la chevalerie, aujourd’hui disparu, et auquel se rattachent tant de grandes aventures, de la quête du Graal à la délivrance de Jérusalem, nous invite à voir dans les choses de ce monde toujours de plus haut. Aujourd’hui détachés de leur contingence matérielle, idéalisés, ils sont à même d’inspirer celui qui agit dans l’épaisseur de ce réel qui nous apparaît si souvent banal, prosaïque, et en un mot d’en bas.


Par-delà ces jalons visibles de l’invisible pour qui nous prions ce matin, en demandant au Seigneur de leur pardonner toutes ces lourdeurs que nous partageons avec eux, puissions-nous apprécier à sa juste mesure ce qu’ils nous lèguent : ce supplément d’âme qui doit inspirer l’action humaine et au suprême degré cet art si délicat qu’est la politique ; cette fantaisie si bienvenue en ces temps toujours plus menacés par le règne de la machine, artefact qui rampe à l’assaut de nos sociétés et de nos âmes ; le rappel de cette légèreté qui nous renvoie à notre humble condition de créature. Tout n’est-il pas jeu pour la Sagesse divine, à l’œuvre depuis les origines, depuis que Dieu en son Fils a pris sur lui le sérieux de la Croix pour faire éternellement de nous ses enfants ?

 

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19/12/2014 | Lien permanent

Du sens des mots : Souveraineté (Charles Horace)

 

Quel est le principe qui confère son autorité à un pouvoir ? Quel est le fondement du pouvoir d’un Etat ? Aujourd’hui, nous considérons, comme si cela allait de soi, que le fondement de l’action d’un Etat est sa souveraineté, appuyée sur le scrutin populaire à l’intérieur, et reconnue par les autres Etats à l’extérieur. Le terme « souveraineté » est d’ailleurs constamment au centre de multiples débats, touchant aux questions les plus cruciales préoccupant notre société. On soulignera l’ironie de la situation, la souveraineté française n’occupant dans les débats que l’espace qu’elle a perdu dans le domaine des compétences concrètes de l’Etat. Paradoxe qui n’est qu’apparent, puisque c’est bien quand la chose commence à manquer qu’on y met le mot ! Il est clair en effet que le développement des instances supranationales participe d’une délégation, consentie par nos oligarchies, des souverainetés des Etats nationaux. Il est également évident que toute action politique ne peut se priver d’un retour à la souveraineté, sous peine de se retrouver privé de tout levier d’action. Encore est-il nécessaire au préalable de bien connaître le sens de ce mot, d’en connaitre l’histoire afin d’en saisir toutes les implications. Nous commencerons donc par nous intéresser à la définition et à l’histoire du principe de souveraineté. Il conviendra également, à la lumière de ce qui aura été soulevé, de poser la question de la « souveraineté populaire », de sa réalité, et de sa pertinence. Enfin nous tenterons d’articuler les aspirations légitimes des patriotes à la souveraineté et le sentiment européen.

 

La souveraineté selon Jean Bodin

 

Selon le dictionnaire Larousse, la souveraineté désigne le « pouvoir suprême reconnu à l'État, qui implique l'exclusivité de sa compétence sur le territoire national (souveraineté interne) et son indépendance absolue dans l'ordre international où il n'est limité que par ses propres engagements (souveraineté externe) ». Il s’agit donc d’une modalité de l’exercice du pouvoir impliquant l’absence de concurrence à son autorité légitime, sur un espace déterminé. La souveraineté implique également une liberté d’action totale sur la scène internationale. Cette définition de la souveraineté, actuellement comprise dans un contexte stato-national, est directement issue du travail de théorisation mené par Jean Bodin au XVIe siècle. Cependant, si le terme de souveraineté semble émerger au cours du Moyen Âge, doit-on pour autant en déduire qu’il n’a eu aucune préfiguration ? En d’autres termes, la notion de souveraineté est-elle un produit d’une réflexion politique relativement récente, ou a-t-elle au contraire des racines plus anciennes ?

 

Nous devons tout d’abord faire violence à la chronologie, en présentant dans un premier temps le travail incontournable de Jean Bodin, afin de voir ce qu’il charrie d’une tradition plus ancienne et ce qu’il apporte de neuf, afin d’en tirer les conséquences. C’est lui en effet qui a formulé pour la première fois, dans ses Six livres de la Républiquei (1576), le concept de « souveraineté » dans son sens moderne. Pour lui, la souveraineté désigne le principe selon lequel un Etat jouit d’une suprématie sur tous les autres pouvoirs. Cette suprématie instituée implique des conséquences juridiques : une loi souveraine peut arrêter toute autre puissance qui se poserait en concurrente de l’Etat. Jean Bodin, en tant qu’érudit, s’appuie sur une immense culture historique et juridique. Son objectif est double : réfuter Machiavel dont la démarche amorale lui paraissait dangereuse pour l’ordre traditionnelii, tout en raffermissant le fondement du pouvoir politique, ébranlé par les divisions des Guerres de Religion (1562-1589). Toutefois, à la différence de Saint Augustin ou de Saint Thomas d’Aquin, il ne s’interroge pas sur l’origine divine ou naturelle de la chose publique. Il constate simplement que dans toute société historique, il existe une forme de pouvoir public unifié et unificateur. Il pose, dès lors, la question de l’essence de ce pouvoir. La réponse réside selon lui dans « la puissance souveraine », s’exerçant par « un droit gouvernement de plusieurs ménagesiii et de ce qui leur est commun ».

 

Pour être entière et durable, la souveraineté doit s’appuyer sur trois principes :

 

  • Elle doit être absolue, autrement dit, ne dépendre d’aucun autre pouvoir. Elle doit être, pour ainsi dire, auto-suffisante.

  • Elle doit être également indivisible, une, et si elle se délègue, elle doit demeurer entière en chaque délégation.

  • Elle doit être enfin, perpétuelle, transcendante, et par conséquent, ne doit pas être soumise aux aléas du temps. La souveraineté perdure, indépendamment des individus qui l’incarnent temporairement. L’Etat en est le siège, un point autour duquel se focalise l’ordre public, lui-même défini par les Lois qui déterminent les normes de la vie publique de tout le corps social.

 

La souveraineté est surtout pour Bodin une volonté, une « puissance de vouloir » dont les lois sont la forme. Cependant, comme la volonté souveraine est absolue, elle est de fait au-dessus des lois, qu’elle fait et défait. Ainsi, « il appartient à la prérogative absolue du Souverain de faire la paix et la guerre, de diriger l’administration, de juger en dernière instance et de faire grâce, de battre monnaie et de lever l’impôt »iv.

 

Des racines médiévales et antiques

 

Cependant, la définition de la souveraineté développée par Jean Bodin est tout à fait différente de ce qu’elle était à l’époque médiévale. Définition médiévale qui elle-même dérivait d’une antique conception de la puissance politique. Dans son sens médiéval, « souverain » désigne un pouvoir n’admettant aucun supérieur, ce qui ne supposait pas nécessairement que ce pouvoir puisse revendiquer une exclusivité de la puissance de commander. La souveraineté médiévale n’impliquait, en d’autres termes, aucun monopole de la volonté. A partir du XIIIe siècle, la souveraineté que le Roi de France avait obtenue de haute lutte face à l’aristocratie féodale représentait un dernier recours, surtout dans le domaine judiciaire. Le processus de décision opérait dans la coexistence d’une pluralité de pouvoirs, chacun ayant voix au chapitre (c’est ce que l’on nomme aujourd’hui le principe de subsidiarité). A partir de la fin du XIIIe siècle, le roi, pour prendre une décision importante, convoquait les Etats Généraux, assemblées exceptionnelles, composées de représentants divers du royaume et qui devaient permettre aux trois ordres de la société de s’exprimer. Le roi ne pouvait tout à fait se passer du consentement de ces derniers, ni de l’avis de certaines autorités extérieures (dont l’autorité spirituelle).

 

Le concept de souveraineté tel que théorisé par Bodin constitue donc une révolution. Il faut en fait comprendre que, marqué par l’expérience des guerres de religions, moment extrêmement périlleux pour la Monarchie (donc pour la France), Jean Bodin tenta de faire en sorte que l’Etat souverain n’ait plus à négocier avec quelque pouvoir que ce soit (ce qui revenait, en ces temps troublés, à être la créature d’un parti)v. Avec lui se produit une scission entre l’Etat et la société, la loi devient valable par elle-même, elle est supérieure au droit naturel, au droit coutumier. Dans le même temps, l’unilatéralité de la loi implique la fin de tout droit de résistance des sujets à un pouvoir injuste, quand la pensée médiévale laissait la liberté à la personne de s’opposer à un pouvoir tyranniquevi. Bodin accorde seulement aux magistrats le droit à la résistance passive (à travers la démission). La forme étatique de l’Etat souverain « bodinien » fut consacrée en 1648, par le traité de Westphalie : l’Etat souverain représente alors une réalité nouvelle face aux empires : la nation.vii

 

En ce qui concerne l’Europe de l’ouest dans son ensemble, nous pensons toutefois pouvoir remonter au-delà du Moyen Âge. Les racines de la souveraineté en tant que principe transcendant remontent selon nous à l’Antiquité romaineviii. En effet, la notion d’imperium, présente dès la période républicaine, dont l’étymologiesignifie « ordonner », désignait un pouvoir souverain délégué aux magistrats supérieurs par les dieux dont la volonté était censée se manifester à travers les citoyens réunis en assemblée. Sous la République, l’imperium ne reconnaissait également pas de supérieur temporel, mais était temporaire et limité dans l’espace, et permettait à son détenteur de commander et de juger.Il était également limité par d’autres pouvoirs, tels la puissance tribunicienneix. A partir d’Auguste (27 av. J.-C. – 14 ap. J.-C.), ce pouvoir devient permanent et concentré entre les mains du Prince (Princeps).

 

A l’image de la culture politique romaine, le concept d’imperium était souple, pragmatique, concret. Si la nature de son exercice évolua, son fondement demeura : un pouvoir souverain, transcendant, à la fois civil, militaire et religieux, soutenu par un charisme divin, un pouvoir surhumain, ayant pour horizon la pax aeterna, écartant les prétentions des forces centrifuges, donnant une orientation commune à toutes les composantes d’un même corps politique. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer de prime abord, la notion de souveraineté héritée de l’imperium a survécu en Europe sous diverses formes :Empire Byzantin, Empire Carolingien puis Saint Empire Romain Germanique…Le royaume de Francea tout autant recueilli l’héritage de l’imperium romain. C’est en effet la monarchie française issue de l’éclatement de l’empire carolingien (Capétiens, Valois, Bourbons)qui sera –à notre sens- parmi les nations européennes, la plus belle héritière de la tradition politique romaine. Opinion que partageait Georges Sorel : « Le seul pays de langue latine qui puisse revendiquer l'héritage romain est la France, où la royauté s'est efforcée de maintenir la puissance impériale »x. Les rois de France, notamment à partir de la deuxième moitié du XIIIe siècle, nourris de la redécouverte du droit romain, vont en effet affirmer le principe de souveraineté contre les puissances cherchant à les subjuguer ou à diviser le royaume. Le pouvoir royal français comprend de nombreuses similitudes et d’emprunts à l’imperium romain : son côté surnaturel, total –ou plutôt absolu-, divin, la coexistence d’aspects civils, militaires, et religieux, certaines des regalia (l’orbe, la couronne…).

 

Nous pouvons constater que la souveraineté ne nait pas avec Jean Bodin. L’œuvre de ce dernier, sans remettre en question sa qualité, porte en effet une ambiguïté de taille, dont les conséquences ont été primordiales pour la suite de l’histoire politique de l’Europe. Voulant renforcer le pouvoir souverain en le rendant absolu et en fondant sa démonstration sur le seul droit, il l’a également détaché de ses attaches spirituelles. En effet, dans un contexte de conflit religieux, il était impossible de fonder un consensus politique autour de la seule référence à Dieu. Si Bodin n’évacue évidemment pas complètement la dimension religieuse de la souveraineté, il s’inscrit dans une dynamique de sécularisation du pouvoir politique, préparant les évolutions ultérieures que ce dernier allait connaître en Occident. Si le pouvoir souverain ne saurait reconnaître la puissance divine comme limite, alors le pouvoir politique finit par perdre sa dimension spirituelle (puisque le Roi était encore vu comme le « Lieutenant de Dieu sur terre »). En effet, comme le soulignait Julius Evola, l’Etat sans principe transcendant n’est qu’une coquille vide : « Le fondement de tout véritable État est la transcendance de son principe, c'est-à-dire du principe de la souveraineté, de l'autorité et de la légitimité »xi.

 

L’héritage empoisonné de la modernité

 

La souveraineté Bodinienne eut cependant pour effet de redonner de la vigueur à la monarchie française. Le règne solaire de Louis XIV (1638-1715) a d’ailleurs donné à cette conception de la souveraineté ses lettres de noblesses. Néanmoins, la progression des idées matérialistes devait finalement amener les penseurs des XVIIe et XVIIIe siècles à penser la politique et si deus non daretur (comme si Dieu n’existait pas)xii. Les Lumières, Rousseau en tête, ne firent que s’appuyer sur cet héritage. Joseph de Maistre, dans ces écrits, a souligné les principes politiques à l’origine de la grande mutation, déjà en maturation à partir de la Renaissance, émergeant avec les Lumières. Parmi ces principes se trouve la théorie du libre contrat de Jean-Jacques Rousseau, qui dans son Contrat social (1762) opposait l’homme à l’état de nature et l’homme en société, et prétendait penser la société en dehors de tout principe transcendant supérieur (en l’occurrence sans Dieu) mais sous le seul angle du « contrat » entre individus mus par leurs seuls intérêts ou leur bonté naturelle. Or, l’homme peut-il créer le droit, la justice, l'autorité, ou le pouvoir ? Pour De Maistre la réponse ne peut être que négative puisque « la raison et l'expérience se réunissent pour établir qu'une constitution est une œuvre divine et que ce qu'il y a précisément de plus fondamental et de plus essentiellement constitutionnel ne saurait être écrit »xiii. Qu’est-ce à dire ? Simplement que la souveraineté d’un pouvoir ne relève pas simplement de conventions humaines mais renferme toujours quelque chose de transcendant, de plus-qu’-humain. Dans le même ordre d’idée, De Maistre r

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16/04/2015 | Lien permanent

Aspects pratiques des convergences eurasiennes actuelles (Robert Steuckers)

Source : Le Blog de Robert Steuckers

 

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Conférence prononcée par Robert Steuckers pour les « Deuxièmes journées eurasistes » de Bordeaux, 5 septembre 2015

 

Bonjour à tous et désolé de ne pouvoir être physiquement présent parmi vous, de ne pouvoir vous parler qu’au travers de « Skype ».

 

 Je vais essentiellement vous présenter un travail succinct, une ébauche, car je n’ai que trois quarts d’heure à ma disposition pour brosser une fresque gigantesque, un survol rapide des mutations en cours sur la grande masse continentale eurasiatique aujourd’hui. Je ne vous apporterai ce jour qu’un squelette mais vous promets simultanément un texte bien plus étoffé, comme ce fut d’ailleurs le cas après les « journées eurasistes » d’octobre 2014 à Bruxelles. 

 

L’incontournable ouvrage du Professeur Beckwith

 

Lors de ces premières rencontres eurasistes de Bruxelles, tenues dans les locaux du vicariat à deux pas de la fameuse Place Flagey, je me suis concentré sur les grandes lignes à retenir de l’histoire des convergences eurasiatiques, en tablant principalement sur l’ouvrage incontournable, fouillé, du Professeur Christopher I. Beckwith de l’Université de Princeton. Pour le Prof. Beckwith, la marque originelle de toute pensée impériale eurasienne vient de la figure du Prince indo-européen, ou plutôt indo-iranien, qui émerge à la proto-histoire, un Prince qui a tout le charisme et l’exemplarité nécessaires, toutes les vertus voulues, pour entraîner derrière lui une « suite » de fidèles, un « comitatus », comme l’attestent d’ailleurs la figure mythologique du Rama védique et celle de Zarathoustra, fondant ainsi une période axiale, selon la terminologie philosophique forgée par Karl Jaspers et reprise par Karen Armstrong. Le Prince charismatique et son « comitatus » injectent les principes fondamentaux de toute organisation tribale (essentiellement, au départ, de peuples cavaliers) et, par suite, de tout organisation territoriale et impériale, ainsi que le montre le premier empire de facture indo-européenne sur le Grand Continent eurasiatique, l’Empire perse. Ce modèle est ensuite repris par les peuples turco-mongols. Cette translatio au profit des peuples turco-mongols ne doit pas nous faire oublier, ici en Europe, le « droit d’aînesse » des peuples proto-iraniens. 

 

J’espère pouvoir aborder la dimension religieuse des convergences eurasiatiques lors de futures rencontres eurasistes, en tablant sur des œuvres fondamentales mais largement ignorées dans nos contextes de « grand oubli », de « grand effacement », car nous savons, depuis les travaux de feue Elisabeth Noelle-Neumann que le système dominant procède par omission de thématiques dérangeantes pour n’imposer que du prêt-à-penser, pour ancrer l’oubli dans les masses déboussolées. Parmi ces œuvres à ré-explorer, il y a celle de l’explorateur et anthropologue italien Giuseppe Tucci, dont Payot avait jadis publié l’immense travail sur les religiosités d’Asie centrale, sur les syncrétismes du cœur de l’Asie. Ceux-ci ont émergé sur un socle shamaniste, dont toutes les variantes du bouddhisme, surtout au Tibet, en Mongolie, dans les confins bouriates, ont gardé des éléments clefs. Le « Baron fou », Fiodor von Ungern-Sternberg, commandeur de la division de cavalerie asiatique du dernier Tsar Nicolas II, était justement fasciné par cette synthèse, étudiée à fond par Tucci. Ensuite, comme le préconise Claudio Mutti, le directeur de la revue de géopolitique italienne Eurasia, une relecture des travaux de Henry Corbin s’avère impérative : elle porte sur les traditions avestiques, sur le culte iranien de la Lumière, sur la transposition de ce culte dans le chiisme duodécimain, sur l’œuvre du mystique perse Sohrawardî, etc. Mutti voit en Corbin le théoricien d’une sagesse eurasiatique qui émergera après l’effacement des religions et confessions actuelles, en phase de ressac et de déliquescence. Le culte de la Lumière, et de la Lumière intérieure, du Xvarnah, de l’auréole charismatique, également évoquée par Beckwith, est appelé à prendre la place de religiosités qui ont lamentablement basculé dans une méchante hystérie ou dans une moraline rédhibitoire. L’avenir ne peut appartenir qu’à un retour triomphal d’une religiosité archangélique et michaëlienne, au service de la transparence lumineuse et du Bien commun en tous points de la planète. 

 

Aujourd’hui, cependant, je me montrerai plus prosaïque, davantage géopolitologue, en n’abordant que les innombrables aspects pratiques que prennent aujourd’hui les convergences eurasiatiques. Les initiatives sont nombreuses, en effet. Il y a la diplomatie nouvelle induite par la Russie et son ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov ; il y a ensuite les initiatives chinoises, également diplomatiques avec la volonté d’injecter dans les relations internationales une manière d’agir qui ne soit pas interventionniste et respecte les institutions et les traditions des peuples autochtones, mais surtout la volonté de créer de multiples synergies en communications ferroviaires et maritimes pour relier l’Europe à la Chine. Ensuite, l’Inde, sans doute dans une moindre mesure, participe à ces synergies asiatiques. Le groupe des BRICS suggère un système bancaire international alternatif. L’ASEAN vise à annuler les inconvénients de la balkanisation de l’Asie du Sud-est, en cherchant des modes de relations acceptables et variés avec la Chine et, parfois, avec l’Inde ou la Russie. 

 

D’Alexandre II à Poutine

 

Pour le dire en quelques mots simples, la Russie actuelle cherche à retrouver la cohérence du règne d’Alexandre II, qui avait tiré les conclusions de la Guerre de Crimée lorsqu’il avait accédé au trône à 37 ans, en 1855, alors que cette guerre n’était pas encore terminée. La Russie de Poutine et de Lavrov rejette en fait les facteurs, toujours présents, toujours activables, des fragilités russes du temps de Nicolas II et de la présidence d’Eltsine, période de la fin du XXe siècle que les Russes assimilent à une nouvelle « Smuta », soit à une époque de déliquescence au début du XVIIe siècle. L’idée de « smuta », de déchéance politique totale, est une hantise des Russes et des Chinois (leur XIXe siècle, après les guerres de l’opium) : pour les Européens de l’Ouest, la « smuta » première, c’est l’époque des « rois fainéants », des mérovingiens tardifs et les historiens, dans un avenir proche, considèreront sans nul doute l’Europe des Hollande, Merkel, Juncker, etc., comme une Europe affligée d’une « smuta » dont les générations futures auront profondément honte. 

 

Aujourd’hui, les risques auxquels la Russie est confrontée restent les mêmes que du temps de la guerre de Crimée ou du règne de Nicolas II. Elle est en effet tenue en échec en Mer Noire malgré le retour de la Crimée à la mère-patrie : l’OTAN peut toujours faire jouer le verrou turc. Elle est menacée dans le Caucase, où elle avait soumis les peuples montagnards après des campagnes extrêmement dures, très coûteuses en hommes et en matériels. Sous Alexandre II, elle franchit la ligne Caspienne-Aral pour s’avancer en direction de l’Afghanistan : cette marche en avant vers l’Océan Indien s’avère pénible et Alexandre II prend parfaitement conscience des facteurs temps et espace qui freinent l’élan de ses troupes vers le Sud. Le temps des campagnes doit être réduit, les espaces doivent être franchis plus vite. La solution réside dans la construction de chemins de fer, d’infrastructures modernes. 

 

Des ONG qui jouent sur tous les registres de la russophobie

 

La réalisation de ces projets de grande ampleur postule une modernisation pratique et non idéologique de la société russe, avec, à la clef, une émancipation des larges strates populaires. Le nombre réduit de la classe noble ne permettant pas le recrutement optimal de cadres pour de tels projets. Dès 1873, dès l’avancée réelle des forces du Tsar vers l’Afghanistan donc potentiellement vers le sous-continent indien, clef de voûte de l’Empire britannique dans l’Océan Indien, dit l’« Océan du Milieu », commence le « Grand Jeu », soit la confrontation entre la thalassocratie britannique et la puissance continentale russe. De 1877 à 1879, la Russie prend indirectement pied dans les Balkans, en tablant sur les petites puissances orthodoxes qui viennent de s’émanciper du joug ottoman. Entre 1879 et 1881, la Russie d’Alexandre II est secouée par une vague d’attentats perpétrés par les sociaux-révolutionnaires qui finiront par assassiner le monarque. La Russie faisait face à des révolutionnaires fanatiques, sans nul doute téléguidés par la thalassocratie adverse, tout comme, aujourd’hui, la Russie de Poutine, parce qu’elle renoue en quelque sorte avec la pratique des grands projets infrastructurels inaugurée par Alexandre II, doit faire face à des ONG mal intentionnées ou à des terroristes tchétchènes ou daghestanais manipulés de l’extérieur. Alexandre III et Nicolas II prennent le relais du Tsar assassiné. Nicolas II sera également fustigé par les propagandes extérieures, campé comme un Tsar sanguinaire, modèle d’une « barbarie asiatique ». Cette propagande exploite toutes les ressources de la russophobie que l’essayiste suisse Guy Mettan vient de très bien mettre en exergue dans Russie-Occident – Une guerre de mille ans. Curieusement, la Russie de Nicolas II est décrite comme une « puissance asiatique », comme l’expression féroce et inacceptable d’une gigantomanie territoriale mongole et gengiskhanide, alors que toute la littérature russe de l’époque dépréciait toutes les formes d’asiatisme, se moquait des engouements pour le bouddhisme et posait la Chine et son mandarinat figé comme un modèle à ne pas imiter. L’eurasisme, ultérieur, postérieur à la révolution bolchevique de 1917, est partiellement une réaction à cette propagande occidentale qui tenait absolument à « asiatiser » la Russie : puisque vous nous décrivez comme des « Asiates », se sont dit quelques penseurs politiques russes, nous reprenons ce reproche à notre compte, nous le faisons nôtre, et nous élaborons une synthèse entre impérialité romano-byzantine et khanat gengiskhanide, que nous actualiserons, fusionnerons avec le système léniniste et stalinien, etc. 

 

Pour affaiblir l’empire de Nicolas II, en dépit de l’appui français qu’il reçoit depuis la visite d’Alexandre III à Paris dans les années 1890, l’Angleterre cherche un allié de revers et table sur une puissance émergente d’Extrême-Orient, le Japon, qui, lui, tentait alors de contrôler les côtes du continent asiatique qui lui font immédiatement face : déjà maître de Taiwan et de la Corée après avoir vaincu la Chine déclinante en 1895, le Japon devient le puissant voisin tout proche de la portion pacifique de la Sibérie désormais russe. Londres attisera le conflit qui se terminera par la défaite russe de 1904, face à un Japon qui, suite à l’ère Meiji, avait réussi son passage à la modernité industrielle. Les navires russes en partance pour le Pacifique n’avaient pas pu s’approvisionner en charbon dans les relais britanniques, au nom d’une neutralité affichée, en toute hypocrisie, mais qui ne l’était évidemment pas... 

 

Le Transsibérien bouleverse la donne géostratégique

 

Les troupes russes au sol, elles, s’étaient déplacées beaucoup plus rapidement qu’auparavant grâce aux premiers tronçons du Transsibérien. L’état-major britannique est alarmé et se rappelle du coup de bélier des armées tsaristes contre la Chine, lorsqu’il s’était agi de dégager le quartier des légations à Pékin, lors du siège de 55 jours imposé aux étrangers, suite à la révolte des Boxers entre juin et août 1900. Le géographe Sir Halford John Mackinder énonce aussitôt les fameuses théories géopolitiques de la dialectique Terre/Mer et de la « Terre du Milieu », du « Heartland », inaccessible à la puissance de feu et à la capacité de contrôle des rimlands dont disposait à l’époque la puissance maritime anglaise. Le Transsibérien permettait à la Russie de Nicolas II de sortir des limites spatio-temporelles imposées par le gigantisme territorial, qui avait, au temps des guerres napoléoniennes, empêché Paul I de joindre ses forces à celles de Napoléon pour marcher vers les Indes. Henri Troyat explique avec grande clarté à ses lecteurs français tous ces projets dans la monographie qu’il consacre à Paul I. De même, la Russie avait perdu la Guerre de Crimée notamment parce que sa logistique lente, à cause des trop longues distances terrestres à franchir pour fantassins et cavaliers, ne lui avait pas permis d’acheminer rapidement des troupes vers le front, tandis que les navires de transport anglais et français pouvaient débarquer sans entraves des troupes venues de la métropole anglaise, de Marseille ou d’Algérie. L’élément thalassocratique avait été déterminant dans la victoire anglo-française en Crimée. 

 

La Russie de Nicolas II, bien présente en Asie centrale, va dès lors, dans un premier temps, payer la note que les Britanniques avaient déjà voulu faire payer à Alexandre II, le conquérant de l’Asie centrale, assassiné en 1881 par une bande de révolutionnaires radicaux, appartenant à Narodnaïa Voljia. La Russie d’Alexandre II pacifie le Caucase, le soustrayant définitivement à toute influence ottomane ou perse, donc à toute tentative anglaise d’utiliser les empires ottoman et perse pour contribuer à l’endiguement de cette Russie tsariste, conquiert l’Asie centrale et affirme sa présence en Extrême-Orient, notamment dans l’île de Sakhaline. Au même moment, les marines passent entièrement des voiles et de la vapeur (et donc du charbon) au pétrole. La Russie détient celui de Bakou en Azerbaïdjan. La possession de cette aire sud-caucasienne, la proximité entre les troupes russes et les zones pétrolifères iraniennes fait de la Russie l’ennemi potentiel le plus redoutable de l’Angleterre qui, pour conserver l’atout militaire majeur qu’est sa flotte, doit garder la mainmise absolue sur ces ressources énergétiques, en contrôler une quantité maximale sur la planète. 

 

L’assassinat de Stolypine

 

Comme le danger allemand devient aux yeux des Britannique plus préoccupant que le danger russe,  ­ -parce que la nouvelle puissance industrielle germanique risque de débouler dans l’Egée et en Egypte grâce à son alliance avec l’Empire ottoman moribond-  l’Empire de Nicolas II est attiré dans l’alliance franco-anglaise, dans l’Entente, à partir de 1904. Stolypine, partisan et artisan d’une modernisation de la société russe pour faire face aux nouveaux défis planétaires, aurait sans doute déconstruit progressivement et habilement le corset qu’impliquait cette alliance, au nom d’un pacifisme de bon aloi, mais il est assassiné par un fanatique social-révolutionnaire en 1911 (les spéculations sont ouvertes : qui a armé le bras de ce tueur fou ?). Stolypine, qui aurait pu, comme Jaurès, être un frein aux multiples bellicismes qui animaient la scène européenne avant la Grande Guerre, disparaît du monde politique sans avoir pu parachever son œuvre de redressement et de modernisation. La voie est libre pour les bellicistes russes qui joindront leurs efforts à ceux de France et d’Angleterre. Ce qui fait dire à quelques observateurs actuels que Poutine est en somme un Stolypine qui a réussi. 

 

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20/04/2016 | Lien permanent

Face au Grand Continent Eurasiatique (Jean Parvulesco)

 

Jean Parvulesco, La confirmation boréale, Sur le grand tournant actuel du gaullisme, Face au Grand Continent Eurasiatique, pp. 240-245, aux éditions Alexipharmaque

 

Charles de Gaulle lui-même, donnant comme une définition de son propre état de "concept absolu" : "Et moi au centre de ce déchaînement, je me sens remplir une fonction qui dépasse de très haut ma personne, servir d'instrument au destin."

 

En tant qu'instrument du destin, le "concept absolu" Charles de Gaulle se doit donc impérativement de dégager, avant tout, les grandes lignes de force de ce qui, au-delà de l’histoire, risque de porter le gaullisme vers l'accomplissement final de son destin propre, accomplissement révolutionnaire et impérial d'une certaine fatalité géopolitique dont il faut à la fois assumer et dépasser les conditions : la fatalité même de la situation géopolitique donnée à l'intérieur de laquelle vient à se poser le problème de l'Imperium Ultimum, ou de ce que nous autres nous appelons l'Empire Eurasiatique de la Fin.

 

Aussi, en des circonstances autres, j'en étais venu à me proposer à moi-même la question suivante : "A partir donc de la fatalité géopolitique planétaire du gaullisme en action, peut-on préfigurer, dialectiquement, les grandes lignes de force d'une géopolitique occulte du gaullisme ?" Ce à quoi je devais alors répondre, je tiens à le rappeler, de la manière suivante : "Pour le général de Gaulle, le concept géopolitique fondamental du monde actuel sera ce qu'il faut bien appeler, après certains autres, dont certains des nôtres, le Grand Continent Eurasiatique : aussi le destin géopolitique planétaire de l'histoire actuelle dans ses fins et partant le destin même de la France en tant qu'instrument privilégié, voire même unique d'une volonté extérieure à l'histoire, occulte, suprahumaine et divine, s'identifie ontologiquement au destin du Grand Continent Eurasiatique. Face à celui-ci, la dérive des Puissances Océaniques incarne le concept offensif de la négation anti-continentale, Puissances Océaniques dont l'anti-destin exige l'encerclement du Grand Continent Eurasiatique et de ses espaces d'être et de développement, pour leur infliger la loi subversive et anéantissante de l’Éternel Extérieur qui prétend sans cesse au statut d'Anti-Empire." La contre-stratégie, donc, du plus grand gaullisme en action, ou plutôt sa métastratégie contre-offensive, mobilisera-t-elle, alors, face à la dérive des Puissances Océaniques, le poids, tout le poids métastratégiques du Grand Continent Eurasiatique, en essayant de réactiver, et par la suite, de suractiver, ses potentialités telluriques originelles, ainsi que toutes ses dispositions transcendantales au dépassement suprahistorique, polaire, de l'histoire dans son cours actuel, face auquel il s'agit de dresser le barrage ontologique d'une volonté totalement éveillée, d'une volonté totalement à contre-courant, d'une volonté salvatrice de ce qui semblait ne plus pouvoir l'être, mais qui le sera quand même.

 

Il se fait donc que, de par cela même, le projet révolutionnaire suscité par l’interpellation géopolitique gaulliste de la fin, interpellation concernant, déjà, de la manière la plus directe, le Grand Continent Eurasiatique, ne saurait désormais plus se trouver posé que dans les termes mêmes de notre propre projet contre-stratégique originel, à savoir le projet déjà en cours de notre Empire Eurasiatique de la Fin.

 

Or que est-il donc, ce projet ? Il comprend en principe l'intégration impériale totale de l'Europe de l'Ouest fondée sur le pôle carolingien Franco-allemand, de l'Europe de l'Est et de la Russie, cette dernière y apportant, aussi, la Grande Sibérie, de l'Inde et du Japon.

 

Or, une fois que notre Empire Eurasiatique de la Fin se trouvera arrivé au niveau de l'accomplissement final de son propre projet fondationnel, il apparaîtra très nécessairement que son installation politico-historique en tant que telle ne saurait avoir d'autre raison d'être que le but ultime même du "grand gaullisme", du 'gaullisme de la fin", à savoir celui de faire qu'émergé révolutionnairement, au terme de l'histoire et comme de par sa simple présence là, le mystère en action de l'établissement de la Paix Mondiale. Car, pour ceux qui auront appris à plonger leur regard loin derrière la face immédiate de l'histoire, dans les profondeurs où l'histoire s'identifient secrètement, l'objectif métahistorique suprême du "grand gaullisme"se dévoile comme étant la Paix Mondiale. "Pais Mondiale", alors, dont les fondations occultes doivent être cherchées dans ce que les hermétistes appelaient, en d'autres temps, la Paix Profonde, ou la Pax Profunda, de nos derniers Rose-Croix. Ainsi le général de Gaulle devait-il déclarer, en toute clarté : "La France est pour la Paix, il lui faut la Paix. La France, pour renaître vraiment, pour se refaire et pour s'étendre, au sens le plus noble du terme, il lui faut la Paix. Par conséquent, la France cherche la paix, cultive la paix, aide l paix, partout." Et c'est bien aussi ce qu'écrivait, à son tour, Dominique de Roux dans son livre visionnaire sur Charles de Gaulle : "Le gaullisme, c'est la guerre révolutionnaire mondiale. L'histoire occidentale à sa fin, c'est l'histoire de la subversion mondiale du gaullisme. Le destin, la mission la stratégie totale de la troisième France, c'est la subversion mondiale française pour la paix."

 

C'est par l'établissement révolutionnaire de la Paix Mondiale que l'Empire Eurasiatique de la Fin pourra mettre les bases suprahistoriques de l'avènement à terme du Regnum Sanctum, et quand nous l'aurons vraiment compris cela voudra dire que nous nous trouvons déjà engagés dans la voie qui nous y mènera immanquablement.

 

En tant que "concept absolu" de l'histoire occidentale du monde à sa fin, Charles de Gaulle savait, depuis déjà la fin de la dernière guerre, que sa plus profonde prédestination était celle de pourvoir à l’établissement politico-historique du pôle carolingien Franco-allemand comme fondement, comme base opérationnelle de départ pour le futur grand Empire Européen, pour l'Empire Eurasiatique de la Fin. De cela, ses Mémoires en témoignent, quand il relate son premier voyage en Allemagne après la guerre, l'hiver de 1945, voyage entrepris pour qu'il puisse rappeler, sur place, ces "liens qui jadis rapprochaient la France et l'Allemagne" et qui devaient refaire surface, à nouveau, pour servir à bâtir "notre Europe", et "notre Occident". Et il y a aussi, et surtout, son célèbre discours dans les Charentes, en juin 1903, où il y avait prophétiquement déclaré que, s'étant réunies par un "destin commun", la France et l'Allemagne avaient accompli ensemble, une "Révolution Mondiale". Or le fait de considérer la réunion, en un destin commun, de la France et de l'Allemagne comme une "Révolution Mondiale", ne constitue-t-il pas, en lui-même, la clef décisive pour une intelligence vraiment transcendantale de la doctrine visionnaire de Charles de Gaulle sur la mission impériale finale des deux pays par rapport aux destinées ultimes de la plus Grande Europe et de cet Empire Eurasiatique dont il se voulait l'inspirateur dans l'ombre, l'agent d'exécution secrètement choisi d'avance et qui mènera sa mission jusqu'au bout ?

 

Cependant, ni l'établissement politico-historique de la plus Grande Europe, ni même le projet en action de l'Empire Eurasiatique de la Fin ne pouvaient représenter des buts en soi, mais, dans la vision suprahistorique du "concept absolu" Charles de Gaulle, seules des étapes intermédiaires, préparatoires, du but ultime, du but unique et suprême qui seul pouvait accomplir la prédestination ultime et occulte de la France, à savoir celui de pourvoir à l'avènement du Regnum Sanctum, de ce Regnum Sanctum qu'il fallait, qu'il appartenait à la France de faire émerger, au terme de l'histoire, comme l'Empire de la Paix, comme l' "Empire de la Paix Profonde".

 

Pour la doctrine cachée du "grand gaullisme", du 'gaullisme de la fin", c’est le Regnum Sanctum qui constitue le but d'au-delà de tous les buts, celui qui prévoit le terme ultime et l'ultime accomplissement de la chaîne eschatologique dont les destinées et jusqu’au devenir même se trouvent situés sous la haute-veille d'une certaine France autre, d'une certaine "France Secrète". Et tel est, aussi, le "vrai secret", le "secret fondationnel" de la France, l'héritage supratemporel de la "France Secrète".

 

Le moment est donc venu pour que l'on se demande quel peut bien être le sens propre, le dévoilement entier du concept eschatologique final de Regnum Sanctum.

 

"Vive le Christ, qui est le Roi de France", s'écriait Jeanne d'Arc, et l'on sait aussi que "Marie est la vraie Reine de France". Et un certain catholicisme mystique et eschatologique n'affirme-t-il que la France se trouve être, dans l'invisible, le "Royaume du Sacré-Cœur et du Cœur Immaculée de Marie" ?

 

Dans la même perspective eschatologique, il est entendu qu'au terme ultime de l'histoire, un Regnum, un Imperium situé à la fois dans l'histoire et comme déjà au-delà de l'histoire va se lever, de dimensions planétaires, et sur lequel règneront, en quelque sorte directement, d'une manière spéciale, par des médiations à l'heure présente tout à fait inconvenables, "le Sacré-Cœur de Jésus et le Cœur Immaculée de Marie" : ce sera l'Empire de la Paix, l' "Empire de la Paix Profonde", le Regnum Sanctum préfigurant la "Jérusalem Céleste" dont l'Apocalypse de saint Jean annonce la "descente finale".

 

Et souvenons-nous en : quand, en voyage officiel en Russie, le général de Gaulle avait fait fait ouvrir l'église française de Moscou, pour y faire dire la messe en latin pour lui-même et le petit groupe des siens, cette messe il l'avait lui-même voulue à l'intention précisément du Regnum Sanctum. Je vois là un puissant symbole, sur lequel il serait me semble-t-il bon que l'on s'attache à réfléchir. Profondément.

 

Et cette réflexion, pourquoi ne pas la poursuivre plus loin encore : car n'est-il pas évident que c'est bien ce qui, dans le visible, se trouve chargé de précéder historiquement le Regnum Sanctum, à savoir l'Empire Eurasiatique de la Fin, qui va être appelé à constituer aussi, dans l'invisible, les fondations suprahistorique de celui-ci ?

 

En effet, pour qu'une apparition divine puisse avoir lieu, pour qu'une entité venue d'en-haut parvienne à se manifester en toute plénitude, il faut qu'il y ait un espace, un "lieu donné" - spécialement préconçu pour cela, un sanctuaire ardent voué à la réception complaisante de la puissance inconnue s'apprêtant à se montrer, à descendre-là. Alors, pas d'apparition sans son sanctuaire préconçu, pas de Regnum Sanctum dans l'établissement préalable, dans le cours de l'histoire, de l'Empire Eurasiatique de la Fin.

 

C'est ainsi que cette succession de mobilisations impériales au niveau d'engagement spirituel suractivé, paroxystique, et de plus en plus élevé ) succession devant culminer avec l'Empire Eurasiatique de la Fin - dont on prévoit ici les développements désormais certains, devra finalement aboutir à la constitution - l' "avènement" - de ce suprême sanctuaire de réception transcendantale qui va alors être, en soi-même et le moment venu, le Regnum Sanctum. Avec le Regnum Sanctum, il s'agit donc de l'Imperium à la fois présent encore dans l'histoire et déjà au-delà de l'histoire, disposant d'une temporalité propre et avec une organisation intérieure du pouvoir paradigmatiquement identique au modèle archaïque, préontologique, des origines polaires, "divines" du cycle à ce moment-là révolu. Et annonçant, de par sa seule présence-là, les futurs recommencements du monde à venir, dont le projet fondationnel nous serait à l'heure actuelle totalement inconcevable, interdit à toute approche en conscience, et dont seule une préconscience visionnaire supérieure, non-reflexive, pourrait éventuellement nous laisser comme à peine entrevoir la figure resplendissante perdue dans les gouffres du plus extrême lointain.

 

Aussi la géopolitique du Grand Continent Eurasiatique conduit-elle tout droit, à travers le projet de l'Empire Eurasiatique de la Fin, au concept même du Regnum Sanctum, et c'est pourquoi cette géopolitique possède une dimension sacrée. On pourrait même dire, à la rigueur, que la géopolitique du Grand Continent Eurasiatique se trouve dédoublée par une géopolitique sacrée, que ses développements se maintiennent dans un horizon totalement sacré. Car la géopolitique finale du Grand Continent Eurasiatique est la géopolitique même de la fin de l'actuelle histoire du monde.

 

Cela, comment Charles de Gaulle aurait-il pu être amené à le comprendre, s'il n'avait pas déjà atteint à l'état de "concept absolu" de l'histoire de son temps et des temps immédiatement ultérieurs à celle-ci ?

 

De toutes les façons, l'action politique - la grande action politique - reste l'outil de manœuvre essentiel, l'arme de combat et d'affirmation de l'absolu dans l'histoire, ce par quoi celui-ci y manifeste sa volonté et poursuit ses desseins : on y découvre ainsi la profonde relation agissante qui relie la "grande action politique" et l' "action secrète" de la Divine Providence dans le cours souterrain de l'histoire.

 

Les dimensions politico-historiques immédiates de nos actuelles actions sur le terrain, de toutes nos actions à venir concernant le projet en cours de l'Empire Eurasiatique de la Fin relèvent donc, en dernière analyse, d'une entreprise révolutionnaire de longue haleine, dont l'identité d'ensemble se révèle ainsi comme étant essentiellement de nature providentielle expliquée par l'action menée par en-dessous par la Divine Providence elle-même.

 

Se figure-t-on, cependant, la somme colossale d'actions politico-historiques à maîtriser, à faire converger dans un but unique par la nécess

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12/12/2014 | Lien permanent

Le réalisme et ses limites (Alexandre Douguine)

 

Alexandre Douguine, Pour une théorie du monde multipolaire, Le réalisme et ses limites,  pp. 24-30, aux éditions Ars Magna

 

L'un des deux principaux paradigmes qui dominent les relations internationales, est le réalisme. Le réalisme possède plusieurs variétés : du réalisme classique de H. Morgenthau, E. Carr et R; Aron en passant par le réalisme moderne de H. Kissinger, jusqu'au néo-réalisme de K. Walts, S. Walt ou R. Gilpin.

 

Les postulats de base du réalisme sont les suivants :

 

- Les principaux acteurs des relations internationales sont les États-nations ;

- La souveraineté des États-nations implique l'absence de toute autorité réglementaire, dépassant les frontières de l’État ; 

- Ainsi c'est l'anarchie (le chaos) qui règne entre les différents pays dans la structure des relations internationales ;

- Le comportement de l’État sur la scène internationale est soumis à la logique de la sécurisation maximale des intérêts nationaux (réductible à un calcul rationnel dans chaque situation particulière) ;

- L'autorité de l’État souverain est la seule instance compétente pour conduire la politique étrangère, la comprendre et la mette en œuvre (les citoyens ordinaires, des individus lambda, par définition, ne sont pas compétents pour juger le domaine des relations internationales et ne sont pas en mesure d'influencer les processus se produisant y ayant cours) ;

- La sécurité des États face à la menace ou la rivalité extérieure potentielle est la principale tâche de l'autorité politique du pays dans les relations internationales ;

- Tous les États sont potentiellement en guerre les uns contre les autres pour assouvir les intérêts égoïstes (la guerre potentielle ne devient réelle que dans certaines situations où les conflits d’intérêts atteignent un niveau critique) ;

- La nature des États et celle de la société et celle de la société humaine reste immuable quelles que soient les changements historiques et ne sont pas enclines à changer dans le futur ;

- L'aspect factuel des processus dans les relations internationales est plus important que l'aspect normatif ;

- Le niveau ultime d’explication des structures des relations internationales et des évènements y prenant place, est l’identification des faits objectifs et de slois, qui ont une base matérielle et rationnelle.

 

Le réalisme dans les relations internationales présente cette différence qu'il perçoit le système westphalien comme une loi universelle, qui existait déjà dans les premiers stades de l'histoire, mais qui aurait été reconnue et adoptée par la majorité des puissances européennes développées à partir du XVIIème siècle. L'approche réaliste européenne est basée sur le principe de l'absolutisation de la souveraineté des État-nation et de l'importance de premier plan des intérêts nationaux. Dans le même temps, les réalistes ont accueilli avec scepticisme toute tentative de créer des institutions juridiques internationales qui prétendent réguler les processus au sein des relations internationales, sur la base de normes et de valeurs à caractère international (supra-national). Toute tentative de limiter la souveraineté des États-nations est vu par les réalistes comme une forme d' "idéalisme" (E. Carr) ou du "romantisme" (Carl Schmitt).

 

Les réalistes sont convaincus que toute association ou, au contraire, désintégration d'États traditionnels, doit conduire à l'émergence de nouveaux États-nations, vouée à reproduire le même schéma régulier à une échelle plus ou moins grande, scénario constamment soumis aux principes immuables de la souveraineté, des intérêts nationaux, et au fait que l’État doit demeurer en toutes circonstances le seul acteur à part entière des relations internationales.

 

Un des fondateurs du réalisme classique, Hans Morgenthau a souligné cinq principes de base et les postulats de cette école :

 

1 - La société est régie par des lois objectives, et non en fonction des vœux pieux, 

2 - L'essentiel dans les affaires internationales est l’intérêt, défini en termes de force et de puissance,

3 - Les intérêts des États sont changeants,

4 - La politique requiert nécessairement le rejet de la morale,

5 - L'enjeu principal dans les relations internationales peut être ainsi formulé : comment cette politique affecte les intérêts et le pouvoir de la nation ?

 

L'identification de ces cinq domaines, l'analyse de la façon dont il a été répondu à ces questions, et avec quelle efficacité ces réponses ont été comprises par les réalistes. Le réalisme classique se limite à ces points de départ, qu'il défend et justifie face à ses principaux adversaires idéologiques (qui, dans les relations internationales, sont les libéraux).

 

Le néo-réalisme complique qualitativement ce schéma, en y apportant le concept de "structure" dans les relations internationales (K. Waltz) Au lieu du chaos et l'anarchie (comme c'est le cas pour le réalisme classique), la sphère des relations internationales connaît une constante évolution de l'équilibre des pouvoirs, dont le potentiel cumulatif, agissant dans différentes directions, peut maintenir l'ensemble du système mondial dans une même position, ou bien, dans certains cas, provoquer des changements. Ainsi, la souveraineté, son champ d'application, et, par conséquent, sa capacité à réaliser dans une certaine mesure l’intérêt national, dépend non seulement de l’État lui-même, mais également de ses adversaires et concurrents directs dans chaque situation particulière, et aussi de toute la structure de l'équilibre global des pouvoirs. Cette structure selon les néo-réalistes, influence activement le contenu et la portée de la souveraineté nationale, et même la formulation des intérêts nationaux.

 

Si les réalistes classiques basent leur analyse avec l’État individuel, les néo-réalistes, quant à eux, partent de la structure globale, qui est composée des États individuels, et qui affecte le profil de ces derniers. Dans le même temps, comme les réalistes classiques, les néo-réalistes présument que le principe essentiel de la politique d'un pays dans les relations internationales est le principe d' "autonomie" (self-help).

 

Dans les années 1960-1970, les néo-réalistes ont apporté une substance à la théorie du monde bipolaire, avec le modèle de structure des relations internationales fondé sur l'équilibre des deux hégémonies (états-unienne et soviétique). C'est cette structure même, plutôt que les intérêts des différents États-nations, dans ce cas, qui a déterminé entièrement la politique étrangère de l'ensemble des pays du monde. Le calcul des intérêts internationaux (et, par conséquent, les étapes de leur mise en œuvre) lui-même part de l’analyse de la bipolarité, de la localisation de chaque pays particulier sur la carte de cet espace bipolaire, avec les caractéristiques géopolitiques, économiques, idéologique et politique qui y correspondent.

 

Lorsque, en 1991, le monde bipolaire s'est effondré (ce que les néo-eurasistes n'avaient pas été en mesure de prédire et d'anticiper, convaincus qu'ils étaient de la stabilité de la structure bipolaire), plusieurs représentants de cette école (par exemple, R. Giplin, S. Walt et M. Rupestre) ont justifié un nouveau modèle de la structure globale, correspondant à un monde unipolaire. A la suite des deux hégémonies est apparue l'hégémonie états-unienne unique, qui depuis lors a prédéterminé la structure des relations internationales à l'échelle mondiale.

 

Mais dans ce cas aussi, les néo-réalistes sont convaincus qu'au centre de l'ensemble du système se trouvent les intérêts nationaux. Dans des conditions du monde unipolaire ce sont les intérêts nationaux d'un seul pays - les États-Unis, lequel se trouve au centre de l'hégémonie mondiale et à sa source. D'autres pays s'inscrivent dans cette image asymétrique, en assurant la corrélation entre leurs propres intérêts nationaux à l'échelle régionale et la structure globale.

 

Dans les relations internationales, la politique réaliste a tendance, en règle générale, à s'incarner chez les représentants des partis de la droite conservatrice (les républicains aux États-Unis, les conservateurs au Royaume-Uni, etc.)

 

Il convient de noter que le réalisme est l'un des deux paradigmes les plus populaires aux États-Unis dans l'évaluation et l'interprétation des évènements et des processus qui se déroulent dans la politique internationale.

 

La paradigme réaliste n'opère pas un choix entre la paix de Westphalie, fondée sur la souveraineté de nombreux États-Nations, la bipolarité ou l'unipolarité. Différents partisans de l'approche réaliste peuvent avoir à ce sujet des opinions différentes. Mais ils partagent l'ensemble des vérités axiomatiques mentionnées précédemment, et la conviction que quel que soit leur nombre, dans leurs relations les uns avec les autres, les États-nations agissent en tant qu'acteurs principaux et supérieurs dans le domaine du droit international, et, par conséquent, la souveraineté, les intérêts nationaux, la sécurité et la défense sont les principaux critères pour l’analyse des problèmes associés aux relations internationales.

 

Les réalistes ne vont jamais, dans leurs théories, au-delà de l’État-nation ou de plusieurs États-nations car cela serait en contradiction  avec leurs postulats de base. Par conséquent, les réalistes sont toujours sceptiques quant aux instances, institutions et processus internationaux qui auraient pour effet de limiter les souverainetés nationales. Les réalistes ne reconnaissent aucune réalité politique concrète aux structures de pouvoir supranationales (ni infranationale), dans la sphère internationale. Pour eux, la politique étrangère relève entièrement du domaine de compétence juridique de l'autorité politique des États-nations. Les positions des instances internationales ou des segments distincts au sein de l’État-nation n(ont pas de poids et peuvent être dévaluées et simplement prises en considération dans le processus de prise de décision politique par les autorités légalement en charge de la politique étrangère (lesquelles dépendent du droit interne de pays concernés).

 

Il en résulte que les réalistes sont sceptiques quant à la globalisation, l'internationalisation et l’intégration économique et ne cessent de débattre avec ceux qui accordent au contraire une attention à ces questions.           

 

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 The Fourth Political Theory: beyond left and right but against the center

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07/12/2014 | Lien permanent

Le gaullisme, une doctrine du déchiffrement (Jean Parvulesco)

 

Jean Parvulesco, La confirmation boréale, Sur le grand tournant actuel du gaullisme, « Les desseins du prince ne sont bien connus que par l'exécution », pp. 248-252, aux éditions Alexipharmaque

 

Avec des moyens somme toute dérisoire comparés à ceux dont disposaient ses adversaires, l’aventure politico-historique du gaullisme a été une entreprise essentiellement désespérée, poursuivant inlassablement son opposition acharnée à la double conspiration anti-européenne de dimension planétaires et de profondeur suprahistorique constituée par les États-Unis et l'URSS. Et alors qu'il était inconcevable qu'il puisse réussir, étroitement bloqué comme il se trouvait par l’étau fatidique de la perpétuation de fait des accords de Yalta, le général de Gaulle avait quand même fini par l'emporter sur toute la ligne.

 

Avec cette décision résolue, inconditionnelle – l'Entschlossenheit heideggérien – de la foi visionnaire, ontologiquement engagée, le général de Gaulle, dans une solitude glaciale, a néanmoins poursuivit sans relâche, d'échec en échec plutôt que de réussite en réussite, l’œuvre de redressement qu'il avait faite sienne, la mission secrète qui lui avait été confiée par la Providence, à savoir, au-delà de la décolonisation et de ses arrières-batailles, celle de ramener la France à son statut antérieur de superpuissance politique planétaire, afin qu'il en fasse l'instrument suractivé de la mise en place de l’unité impériale européenne grand-continentale. Car, derrière le redressement de la France, le générale de Gaulle n'a pas un seul instant cessé de viser le redressement suprahistorique final de la plus Grande Europe.

 

Aussi, à regarder avec une attention entendue ce qu'auront été les cinq grandes échecs du gaullisme au pouvoir, l'image en creux se précisera-t-elle mieux, devant nous, des arrière-pensées du « grand dessein » politico-historique révolutionnaire que nourrissait confidentiellement le général de Gaulle tout le long de ses batailles politiques immédiates. La grille de déchiffrement de ces cinq échecs est décisive.

 

1) En premier lieu, il faut considérer l'échec de ce qu'aurait dû être l'intégration politique totale franco-allemande, la constitution – la reconstitution – immédiate, de fait, d'un Pôle Carolingien, par l'union de la France et de l'Allemagne, les deux pays ne faisant plus qu'un, avec un seul gouvernement et une seule identité politico-administrative, afin que l'on puisse ainsi mettre en œuvre l'intégration politique accélérée de l'ensemble de l'Europe de l'Ouest. A juste titre le général de Gaulle avait-il donc défini l'union politique franco-allemande comme une Révolution Mondiale, eine Totale Weltrevolution.

 

On sait que le chancelier Konrad Adenauer avait été entièrement gagné à ce projet lors des trois jours qu'il avait passé à Colombey les Deux Églises, hôte personnel du général de Gaulle, mais que la décision finale a échouée à causes des déficiences de l'appareil politique ouest-allemand gangrené par les séquelles démocratiques de l'occupation, complètement tenu comme celui-ci se trouvait par les États-Unis, qui s'y opposaient farouchement. On en subit jusqu'à présent, et de quelle dramatique manière encore, les conséquences de ce premier grand échec gaulliste, qui fut aussi un échec terrible pour l'ensemble du continent européen, notre échec fondamental.

 

2) Il y eut ensuite l'issue malheureuse de la tentative de libération du Québec, où le général de Gaulle avait essayé d'installer une tête de pont politico-stratégique européenne, base d'une future grande politique d'intervention européenne au cœur même de l'espace continental des États-Unis, antécédents ainsi, prophétiquement, sur l'actuelle opération d'investissement supracontinentale des États-Unis qui, à travers leur intervention politico-militaire dans le Sud-est européen, en Bosnie et au Kossovo, viennent établir, à leur tour, en inversant la continent européen. Tête de pont à partir de laquelle les États-Unis comptent entamer le processus sur le terrain de leur prochaine entreprise d’assujettissement politique de l'ensemble de l'Europe – de l'Ouest et de l'Est – et cela surtout pour empêcher que la Russie ne puisse y pourvoir son rôle suprahistorique décisif par l'intermédiaire de l'axe transcontinental Paris-Berlin-Moscou, qui constitue, aujourd'hui, le principal soucis géopolitique de Washington. Avec le ratage de la libération du Québec, la géopolitique gaulliste d'attaque s'est vue interdire l'ouverture planétaire décisive de son « grand dessein  » confidentiel. Deuxième coup de barre après l'échec de l'intégration politique totale de la France et de l'Allemagne, le ratage de la libération du Québec avait en fait sonné le glas de l'entreprise géopolitique impériale de la France gaulliste, en arrêtant brutalement sa marche en avant révolutionnaire.

 

3) Le troisième grand échec du général de Gaulle apparaît comme avoir été celui de sa doctrine de la participation, derrière laquelle se tenait sa volonté d'une rupture, d'un renversement révolutionnaire de fond, à la fois ultime et total, des structures capitalistes en place, rétrogrades et subversives, tenues par en dessous par la conspiration mondialiste et apatride permanente. La doctrine gaulliste de la participation s'utilisant à installer un régime social révolutionnaire , issu d'un pacte féodal de type nouveau et visant la mise en état d'une nouvelle féodalité impériale grand-européenne où la lutte de classe et jusqu'à la notion de propriété elle-même se trouvaient dépassés par la nouvelle réalité révolutionnaire d'une identité impériale autre, par un autre commencement impérial de la société changée dans ses profondeurs, transfigurée. Ce sont les propres défaillances de l'appareil d’État gaulliste lui-même qui avaient permis la disqualification sur le terrain de la doctrine de la participation, et en premier lieu l'opposition sournoise et décidée, l'action subversive en profondeur de George Pompidou, l'homme de l'emprise capitaliste de fait et de la Banque Rotschild, l'inertie administrative et le sabotage politique dans l'ombre l'ayant finalement emporté sur la volonté révolutionnaire du général de Gaulle, que soutenaient néanmoins dans son combat des hommes comme François Ferroux et René Capitant, héros de l'entreprise de libération sociale révolutionnaire de la France et de l'Europe, aujourd'hui plus ou moins oubliés, mais dont l'heure reviendra.

 

4) Mai 1968, enfin : le général de Gaulle saura finalement faire face, mais, un an plus tard, la vague de fond déclenchée, en mai 1968, par les services spéciaux de Washington et les structures clandestines de l'intérieur et de l’extérieur de la France dans les ens de son autodestitution, l'emportera quand même, et ce sera, à terme, la fin du gaullisme. L’extraordinaire conspiration de mai 1968 avait été rendue possible, avant tout, par la faillite totale des services de renseignement politico-stratégiques du régime gaulliste en place, qui s'étaient très à dessein laissés empêcher de prévoir ce qui était en train de se manigancer souterrainement, ainsi que par l"inconcevable trahison politique concertée et l'ineptie foncière de ses propres structures politico-adminstratives d’État, inadéquates, dépassés, nocives, et sans doute, finalement, aussi, complices.

 

5) Et vint, en 1969, le départ soi-disant volontaire du général de Gaulle de la direction des affaires. En fait, au-delà du double prétexte du referendum fatal – d'une part,

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15/12/2014 | Lien permanent

à nos lecteurs

Chers lecteurs et camarades,

 

Nous avons mis l'ensemble de nos anciens textes entre parenthèse afin de parfaire leur correction, les actualiser et éventuellement les republier, sous forme de synthèses au format pdf, ou les éditer, sous forme de livres.



Nous travaillons actuellement sur notre texte « Lettre ouverte à Daniel Conversano, aux Gilets Jaunes et aux souverainistes » pour le transformer en essai. Un essai qui serait une synthèse de l'ensemble de nos travaux.



Nous avions imaginé L'Heure Asie comme un groupe de travail ouvert à tous les militants francophones de la dissidence ; un cercle de réflexion pour le développement d'une nouvelle doctrine révolutionnaire : une Quatrième théorie politique européenne d'inspiration eurasiste. Sur la base des travaux d'Alexandre Douguine sans équivalent dans la dissidence de notre point de vue militant.



Notre postulat de départ était que la métapolitique de la réinformation était nécessaire mais pas suffisante pour combattre le système politico-médiatique et que l'absence de débat à l'intérieur de l'opposition nationale au globalisme nous conduirait à une « étrange défaite » : une victoire idéologique sur le gauchisme mais une défaite politique face au globalisme. Notamment à cause du choix par défaut de la doctrine néo-souverainiste par l'opposition qui est, selon nous, une subversion au sens traditionaliste du terme, une contre-initiation.



Pour sortir de l'impasse néo-souverainiste – que nous avions identifié plus tôt que la plupart de nos camarades et que nous nous étions donner la peine de définir ; dont nous parlions sur les réseaux dés 2008, que nous formulerons dans des essais dés 2013 et qui est toujours d'actualité en 2020 – et reprendre la direction d'une troisième voie, l'orientation eurasiste nous semblait être le meilleur moyen pour dépasser tous les écueils des idéologies politiques du XXième siècle. Cela dit, nous avions comprit que les travaux de Douguine concernait la Russie, c'est bien pour cela que nous nous référions également à Robert Steuckers – et donc indirectement à Guillaume Faye – ainsi qu'à Laurent James – dans la lignée de Jean Parvulesco – et que nous parlions d' Eurasisme Européen. Beaucoup se sont arrêtés à cette terminologie conceptuelle, cette contradiction de deux idées essentielles, comme on s'arrête au titre d'un livre.



Une impasse non seulement doctrinale dans la perspective d'une « prise de pouvoir » à long terme mais également une impasse métapolitique à court terme, qui empêche précisément l'opposition ne serait-ce qu'imaginer cette perspective de la « prise de pouvoir ». Une métapolitique souverainiste, dissidente, complotiste ; malheureusement et maladroitement adoptée par le « camp national » et les « non-conformistes », une métapolitique qui se mord la queue tel un Ouroboros...



On pourrait alors nous opposer que la critique de cette « métapolitique » n'aurait de consistance que celle de sa « prise de pouvoir » et de son exercice... Nous pensons, au contraire, qu'il n'était pas inutile d'anticiper cette critique et cette impasse potentielle, c'est normalement le travail des avants-gardes et des intellectuels qui ont délibérément choisit de suivre cette ligne néo-souverainiste et de ne pas la critiquer franchement pour des raisons que nous ne pouvons que deviner. Et même si cette perspective de la « prise de pouvoir » semble de plus en plus éloignée ; précisément parce que cette métapolitique n'est pas au service d'un Parti mais d'elle-même, la nécessité de cette critique n'a jamais autant été d'actualité, il n'est pas trop tard pour l'initier.



Une métapolitique de la réinformation, qui, il faut le dire, était surtout un « plan média » pour pousser et influencer le Front National... Le Rassemblement National est critiqué par les mêmes qui auront d'une manière ou d'une autre participé à sa transformation, ou qui n'auront pas su l'influencer, ce qui dans les deux cas remet en question cette « métapolitique » et impose de déposer le bilan de cette « stratégie ».



La stratégie métapolitique unique et exclusive de la réinformation et de la reconquête culturelle a été imposée comme format indépassable ; par ce qui restait de la nouvelle droite et du front mégretiste. Parallèlement, ce que nous appelons néo-souverainisme – entre nationalismes, marxismes et complotismes – devenait la figure imposée dans une opposition sous influence de la dissidence. Figure imposée et format indépassable qui supposaient, plus qu'une adhésion à une stratégie médiatique où toutes les dissidences avaient leur place, l'adhésion à une idéologie. Une idéologie qui ne disait pas son nom. Autrement dit une subversion idéologique sous couvert de réinformation et de reconquête culturelle.



Une idéologie subversive et qui s'érige aujourd'hui en doctrine révolutionnaire. Une doctrine réactionnaire qui ne dit pas de quelle révolution elle est le nom ; si elle même le sait. Une doctrine qui a, selon nous et pour faire court, le double défaut du souverainisme et du complotisme qui sont deux « état d'esprit » parfaitement antirévolutionnaire et antitraditionaliste.



En effet, quand on est ni à gauche ni à droite, on est au centre, voir à l'extrême centre. Nous voyons la difficulté qu’éprouve les nationalistes à réattribuer la dissidence originelle qui était de Droite, à la Droite, sans affronter les néo-souverainistes. Le consensus « souverainiste » n'a pas permit d'établir de dialogue et interdit tout débat, malgré cela, la critique de la dissidence et du néo-souverainisme n'est toujours pas un sujet dans l'opposition qui surjoue de cette position et se prend à son propre jeu. Ce qui reste pour nous un mystère.



Le non-débat entre Alain Soral et Daniel Conversano à tout de même fait ressortir un clivage profond et objectif entre deux positions irréconciliables, qui existent au sein de l'opposition et qui ne sont toujours pas claires pour tout le monde. Mais les tercéristes, les identitaires, les nationalistes blancs, les racialistes et les autres n'ont pas trouvé opportun de profiter de cette algarade métapolitique pour s'affirmer, affronter la position souverainiste et faire bouger les lignes...

 

Cette perspective de critique radicale des idées politiques au sein de l'opposition nationale au globalisme qui se résume aujourd’hui au clivage essentiel entre souverainisme et européanisme est toujours d'actualité : les contributeurs sérieux et réguliers sont les bienvenus. Il est grand temps d'avancer, de s'aventurer plus en avant.

 

Notre exercice militant, par intuition, référence, héritage, filiation ou volonté, s'orientait vers une doctrine eurasiste et pérennialiste, une position métapolitique totalement justifiée dans le contexte de l'époque et qui l'est encore aujourd'hui d'une certaine façon, dans d'autres termes sans doute, mais, sans militants européens et eurasistes volontaires et actifs, sans moyens, et finalement sans incarnation opérative des réseaux eurasistes dans le paysage métapolitique francophone, nous ne pouvions pas, en tant qu'humble militant du quotidien, faire plus que nous l'avons fait... Sans échange, dialogue, débat et, surtout, sans volonté des différents groupes de faire corps autour d'une philosophie-politique, l'opposition ne peut pas réellement exister. La quasi totalité de nos courriers aux différents acteurs de la dissidence à ce propos sont restés lettre morte, pourtant, nous voyons que nos travaux étaient fondés, ne manquaient pas d’intérêt et relevaient cet enjeu métapolitique.

 

De la même manière, nous ne pouvions pas porter une « littérature eurasiste », de bonne ou mauvaise qualité mais eurasiste, sans appui extérieur de la part des « eurasistes français » (s'ils existent?) pour développer cette « littérature de combat ». Pour résumer, personne ne s'est mouillé, ni les intellectuels, ni les militants, tout le monde s'ignore ou fait semblant de s'ignorer. Une ambiance peu engageante, gênante... L’absence de débat est gênant. Les militants ne se rendent pas toujours compte du ridicule de leur fausse radicalité exposée au réel : à la réalité des rapports de force dans un monde violent. Ça n'est pas une fierté ou un argument d'autorité, mais une certaine expérience que nous avons d'une autre vie dans des milieux grivois où se côtoient voyous et saltimbanques, nous oblige à dire aux militants que la dissidence est une blague, et qu'ils fassent preuve d'un minimum d'humilité quant à leur capacité à s'organiser ou se revendiquer d'un anarchisme de Droite... Les intellectuels, animateurs et militants aiment davantage s'écouter parler que de dialoguer, débattre et de réellement travailler pour être une force. En dernière analyse, personne ne s'est confronté à la « pensée eurasiste » autrement qu'en la caricaturant, nous voyons le résultat.

 

Nos écrits de combat n'avaient sans doute rien d'extraordinaires comparés à l'ixième constat de faillite signé par un intellectuel reconnu ; mais, malgré nos faiblesses et à défaut d'autres travaux militants sur le sujet, nous pensons qu'il aurait été utile de les consulter, les appréhender, les augmenter, les améliorer, les reformuler, les diffuser et y répondre quand cela était nécessaire car nous n'avons jamais eu la prétention d'être des intellectuels, ni les plus indiqués pour interpeller les militants de la génération dissidente déboussolée, les remettre sur le chemin d'une Troisième voie, ce que n'ont pas fait et ne feront visiblement les intellectuels de nos milieux.

 

L'Heure Asie est devenu La Roche-qui-tourne pour réaffirmer la primauté européenne de notre position mais se veut toujours une œuvre militante ouverte au travail collectif.

 

Nos anciens textes sont éventuellement disponibles sur demande ; mais nous vous proposons de lire ceux disponibles ainsi que l'introduction à notre futur essai « Lettre ouverte à Daniel Conversano, aux

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23/06/2018 | Lien permanent

Atlantide et Hyperborée (René Guénon)

 

René Guénon, Formes traditionnelles et cycles cosmiques, II, Atlantide et Hyperborée, pp. 35-, aux éditions Gallimard

 

Dans Atlantis (juin 1929), M. Paul Le Cour relève la note de notre article de mai dernier, dans laquelle nous affirmions la distinction de l'Hyperborée et de l'Atlantide, contre ceux qui veulent les confondre et qui parlent d' « Atlantide hyperboréenne ». A vrai dire, bien que cette expression semble en effet appartenir en propre à M. Le Cour, nous ne pensions pas uniquement à lui en écrivant cette note, car il n'est pas le seul à commettre la confusion dont il s'agit ; on la trouve également chez M. Herman Wirth, auteur d'un important ouvrage sur les origines de l'humanité (Der Aufgang Menschheit) paru récemment en Allemagne, et qui emploie constamment le terme « nord-atlantique » pour désigner la région qui fut le point de départ de la tradition primordiale. Par contre, M. Le Cour est bien le seul, à notre connaissance tout au moins, qui nous ait prêté à nous-même l'affirmation de l'existence d'une « Atlantide hyperboréenne » ; si nous ne l'avions point nommé à ce propos, c'est que les questions de personnes comptent fort peu pour nous, et que la seule chose qui nous importait était de mettre nos lecteurs en garde contre une fausse interprétation d'où qu'elle pût venir. Nous nous demandons comment M. Le Cour nous a lu ; nous nous le demandons même plus que jamais, car voilà maintenant qu'il nous fait dire que le pôle Nord, à l'époque des origines, « n'était point celui d'aujourd'hui, mais une région voisine, semble-t-il, de l'Islande et du Groenland » ; où a-t-il bien pu trouver cela ? Nous sommes absolument certain de n'avoir jamais écrit un seul mot là-dessus, de n'avoir jamais fait la moindre allusion à cette question, d'ailleurs secondaire à notre point de vue, d'un déplacement possible du pôle depuis le début de notre Manvantara ; à plus forte raison n'avons-nous jamais précisé sa situation originelle, qui d'ailleurs serait peut-être difficile à définir par rapport aux terres actuelles.

 

Le cour dit encore que, « malgré notre hindouisme, nous concevons que l'origine des traditions est occidentale » ; nous n'en convenons nullement, bien au contraire, car nous disons qu'elle est polaire, et le pôle, que nous sachions, n'est pas plus occidental qu'oriental ; nous persistons à penser que, comme nous le disions dans la note visée, le Nord et l'Ouest sont deux points cardinaux différents. C'est seulement à une époque déjà éloignée de l'origine que le siège de la tradition primordiale, transféré en d'autres régions, a pu devenir, soit occidental, soit oriental, occidental pour certaines périodes et oriental pour d'autres, et, en tout cas, sûrement oriental en dernier lieu et déjà bien avant le commencement des temps dits « historiques » (parce qu'ils sont les seuls accessibles aux investigations de l'histoire « profane »). D'ailleurs, qu'on le remarque bien, ce n'est nullement « malgré notre hindouisme » (M. Le Cour, en employant ce mot, ne croit probablement pas dire juste), mais au contraire à cause de celui-ci, que nous considérons l'origine des traditions comme nordique, et même plus exactement comme polaire, puisque cela est expressément affirmé dans le Vêda, aussi bien que dans d'autres livres sacrés. La terre où le soleil faisait le tour de l'horizon sans se coucher devait être en effet située bien près du pôle, sinon au pôle même ; il est dit aussi que, plus tard, les représentant de la tradition se transportèrent en une région où le jour le plus long était double du jour le plus court, mais ceci se rapporte déjà une phase ultérieure, qui, géographiquement, n'a évidement plus rien à voir avec l'Hyperborée.

 

Il se peut que M. Le cour ait raison de distinguer une Atlantide méridionale et une Atlantide septentrionale, quoiqu'elles n'aient pas dû être primitivement séparées ; mais il n'en est pas moins vrai que l'Atlantide septentrionale elle-même n'avait rien d'Hyperboréen. Ce qui complique beaucoup la question, nous le reconnaissons très volontiers, c'est que les mêmes désignations ont été appliquées, dans la suite des temps, à des régions fort diverses, et non seulement aux localisations successives du centre traditionnel primordial, mais encore à des centres secondaires qui en procédaient plus ou moins directement. Nous avons signalé cette difficulté dans notre étude sur Le Roi du Monde, où, précisément à la page même à laquelle se réfère M. Le Cour, nous écrivons ceci : « Il faut distinguer la Tula atlante (le lieu d'origine des Toltèques, qui était probablement situé dans l'Atlantide septentrionale) de la Tula hyperboréenne ; et c'est cette dernière qui, en réalité, représente le centre premier et suprême pour l'ensemble du Manvantara actuel ; c'est elle qui fut l' « île sacrée » par excellence, et sa situation était littéralement polaire à l'origine. Toutes les autres « îles sacrées » qui sont désignées partout par des noms de signification identique, ne furent que des images de celle-là ; et ceci s'applique même au centre spirituel de la tradition atlante, qui ne régit qu'un cycle historique secondaire, subordonné au Manvantara. » Et nous ajoutons en note : « Une jonction de la tradition atlante avec la tradition hyperboréenne, provient de certaines substitutions de noms qui peuvent donner lieu à de multiples confusions ; mais la question, malgré tout, n'est peut-être pas entièrement insoluble. »

 

En parlant de ce « point de jonction », nous pensions surtout au Druidisme ; et voici justement que, à propos du Druidisme, nous trouvons encore dans Atlantis (juillet-août 1929) une autre note qui prouve combien il est parfois difficile de se faire comprendre. Au sujet de notre article de juin sur la « triple enceinte », M. Le Cour écrit ceci : «  C'est restreindre la portée de cet emblème que d'en faire uniquement un symbole druidique ; il est vraisemblable qu'il est antérieur et qu'il rayonne au-delà du monde druidique. » Or, nous sommes si loin d'en faire uniquement un symbole druidique que, dans cet article, après avoir noté, suivant M. Le Cour lui-même, des exemples relevés en Italie et en Grèce, nous avons dit : «  Le fait que cette même figure se retrouve ailleurs que chez les Celtes indiquerait qu'il y avait, dans d'autres formes traditionnelles, des hiérarchies initiatiques constituées sur le même modèle (que la hiérarchie druidique), ce qui est parfaitement normal. » Quant à la question d'antériorité, il faudrait tout d'abord savoir à quelle époque précise remonte le Druidisme, et il est probable qu'il remonte beaucoup plus haut qu'on ne le croit d’ordinaire, d'autant plus que les Druides étaient les possesseurs d'une tradition dont une part notable était incontestablement de provenance hyperboréenne.

 

Nous profiterons de cette occasion pour faire une autre remarque qui a son importance : nous disons « Hyperborée » pour nous conformer à l'usage qui a prévalu depuis les Grecs ; mais l'emploi de ce mot montre que ceux-ci, à l'époque « classique » tout au moins, avaient déjà perdu le sens de la désignation primitive. En effet, il suffirait en réalité de dire « Borée », mot strictement équivalent au sanscrit Varâha, ou plutôt, quand il s'agit d'une terre, à son dérivé féminin Vârâhî : c'est la « terre du sanglier », qui devint aussi la « terre de l'ours » à une certaine époque, pendant la période de prédominance des Kshatriyas à laquelle mit fin Parashu-Râma.

 

Il nous reste encore, pour terminer cette mise au point nécessaire, à dire quelques mots sur les trois ou quatre questions que M. Le Cour aborde incidemment dans ses deux notes ; et, tout d'abord, il y a une allusion au swastika, dont il indique que « nous faisons le signe du pôle ». Sans y mettre la moindre animosité, nous prierons ici M. Le Cour de ne point assimiler notre cas au sien, car enfin il faut bien dire les choses comme elles sont : nous le considérons comme un « chercheur » (et cela n'est nullement pour diminuer son mérite), qui propose des explications selon ses vues personnelles, quelque peu aventureuses parfois, et c'est bien son droit, puisqu'il n'est rattaché à aucune tradition actuellement vivante et n'est en possession d'aucune donnée reçue par transmission directe ; nous pourrions dire, en d'autres termes, qu'il fait de l'archéologie, tandis que, quant à nous, nous faisons de la science initiatique, et il y a là deux points de vue qui, même quand ils touchent aux mêmes sujets, ne sauraient coïncider en aucune façon. Nous ne « faisons » point du swastika le signe du pôle : nous disons qu'il est cela et qu'il l'a toujours été, que telle est sa véritable signification traditionnelle, ce qui est tout diffèrent ; c'est là un fait auquel ni M. Le Cour ni nous-même, ne pouvons rien. M. Le Cour, qui ne peut évidement faire que des interprétations plus ou moins hypothétiques, prétend que la swastika « n'est qu'un symbole se rapportant à un idéal sans élévation » ; c'est là sa façon de voir, mais ce n'est rien de plus, et nous sommes d'autant moins disposé à la discuter qu'elle ne présente après tout qu'une simple appréciation sentimentale ; « élevé » ou non, un « idéal » est pour nous quelque chose d'assez creux, et, à la vérité, il s'agit de choses beaucoup plus « positives », dirons-nous volontiers si l'on avait tant abusé de ce mot.

 

Le Cour, d'autre part, ne paraît pas satisfait de la note que nous avons consacré à l'article d'un de ses collaborateurs qui voulait à toute force voir une opposition entre l'Orient et l'Occident, et qui faisait preuve, vis-à-vis de l'Orient, d'un exclusivisme tout à fait déplorable. Il écrit là-dessus des choses étonnantes : «  M. René Guénon, qui est un logicien pure, ne saurait rechercher, aussi bien en Orient qu'en Occident que le côté purement intellectuel des choses, comme le prouvent ses écrits ; il le montre encore en déclarant d'Agni se suffit à lui-même (voir Regnabit, avril 1926) et en ignorant la dualité Aor-Agni, sur laquelle nous reviendrons souvent, car elle est la pierre angulaire de l'édifice du monde manifestée. » Quelle que soit d’ordinaire notre indifférence à l'égard de ce qu'on écrit sur nous, nous ne pouvons tout de même pas laisser dire que nous sommes un « logicien pur », alors que nous ne considérons au contraire la logique et la dialectique que comme de simples instruments d'exposition, parfois utiles à ce titre, mais d'un caractère tout extérieur, et sans aucun intérêt en eux-mêmes ; nous ne nous attachons pas, répétons-le encore une fois, qu'au seul point de vue initiatique, et tout le reste, c'est-à-dire tout ce qui n'est que connaissance « profane », est entièrement dépourvu de valeurs à nos yeux. S'il est vrai que nous parlons souvent d' « intellectualité pure », c'est que cette expression à un tout autre sens pour nous que pour M. Le Cour, qui paraît confondre « intelligence » avec « raison », et qui envisage d'autre part une « intuition esthétique », alors qu'il n'y a pas d'autre intuition véritable que l' « intuition intellectuelle », d'ordre supra-rationnel ; il n'y a d'ailleurs là quelque chose d'autrement formidable que ne peut le penser quelqu'un qui, manifestement, n'a pas le moindre soupçon de ce que peut être la « réalisation métaphysique », et qui se figure probablement que nous ne sommes qu'une sorte de théoricien, ce qui prouve une fois de plus qu'il a bien mal lu nos écrits, qui paraissent pourtant le préoccuper étrangement.

 

Quant à l'histoire d'Aor-Agni, que nous n' « ignorons » pas du tout, il serait bon d'en finir une fois pour toutes avec ces rêveries, dont M. Le Cour n'a d'ailleurs pas la responsabilité : si « Agni se suffit à lui-même », c'est pour la bonne raison que ce terme, en sanscrit, désigne le feu sous tous ses aspects, sans aucune exception, et ceux qui prétendent le contraire prouvent simplement par là leur totale ignorance de la tradition hindoue. Nous ne disons pas autre chose dans la note de notre article de Regnabit, que nous croyons nécessaire de reproduire ici textuellement : « Sachant que, parmi les lecteurs de Regnabit, il en est qui sont au courant des théories d'une école dont les travaux, quoique très intéressants et très estimables à bien des égards, appellent pourtant certaine réserves, nous devons dire ici que nous ne pouvons accepter l'emploi des termes Aor et Agni pour désigner les deux aspects complémentaires du feu (lumière et chaleur). En effet, le premier de ces deux mots est hébreu, tandis que le second est sanscrit, et l'on ne peut associer ainsi des termes empruntés à des traditions différentes, quelles que soient les concordances réelles qui existent entre celles-ci, et même l'identité foncière qui se cache sous la diversité de leurs formes ; il ne faut pas confondre le « syncrétisme » avec la véritable synthèse. En outre, si Aor est bien exclusivement la lumière, Agni est le principe igné envisagé intégralement (l'ignis latin étant d'ailleurs exactement le même mot), donc à la fois comme lumière et comme chaleur ; la restriction est tout à fait arbitraire et injustifiée. » Il est à peine besoin de dire que, en écrivant cette note, nous n'avons pas pensé le moins du monde à M. Le Cour ; nous pensions uniquement au Hiéron de Paray-le-Monial, auquel appartient en propre l'invention de cette bizarre association verbale. Nous estimons n'avoir à tenir aucun compte d'une fantaisie un peu trop fertile de M. De Sarachaga, donc entièrement dénuée d'autorité et n'ayant pas la moindre valeur au point de vue traditionnel, auquel nous entendons nous en tenir rigoureusement. Enfin, M. Le Cour profite de la circonstance pour affirmer de nouveau la théorie antimétaphysique et anti-initiatique de l' « individualisme » occidental, ce qui, somme toute, est son affaire et n'engage que lui ; et il ajoute, avec une sorte de fierté qui montre bien qu'il est en effet fort peu dégradé des contingences individuelles : « Nous maintenons notre point de vue parce que nous sommes les ancêtres dans le domaine des connaissances. » Cette prétention est vraiment un peu extraordinaire ; M. Le Cour se croit-il donc si vieux ? Non seulement les Occidentaux modernes ne sont les ancêtres de personne, mais ils ne sont même pas de descendants légitimes, car ils ont perdu la clef leur propre tradition ; ce n'est pas « en Orient qu'il y a eu déviation », quoi qu'en puissent dire ceux qui ignorent tout des doctrines orientales. Les « ancêtres », pour reprendre le mot de M. Le Cour, ce sont les détenteurs effectifs de la tradition primordiale ; il ne saurait y en avoir d'autres, et, à l'époque actuelle, ceux-là ne se trouvent certes pas en Occident.

 

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01/06/2015 | Lien permanent

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