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23/09/2026

Nippone Mélancolie (Laurent James)

 


 

Je reviens à l’instant du Temple des Mille Bouddhas, une épaisse pagode à triple toit posée en pleine campagne bourguignonne, aux environs de Montceau-les-Mines. La roue du Dharma encadrée des deux biches compassionnelles se voit de très loin, ses dorures tranchant rudement sur les vapeurs automnales dégagées avec lenteur par les arbres environnants. Le Grand Temple est couvert de couleurs intensément criardes et infantiles : on dirait une crèche pour enfants mentalement retardés. Cet endroit concentre toutes les fausses images que se font les français désœuvrés des « spiritualités orientales », en quête perpétuelle d’une alternative à leurs laborieuses séances de psychanalyse. Il paraît que cet endroit est le plus grand temple bouddhiste d’Europe. Ses fondateurs étaient évidemment une troupe de soixante-huitards mous du cortex, ayant commencé par squatter un château délabré avant de demander en 1970 la permission au Kalou Rinpoché de créer une communauté de lamas crachoteurs sur les lieux mêmes de leur déshérence. Le magasin du temple présente des kyrielles de fringues néo-népalaises, ainsi que des piles de savon végétal au miel, des sachets de thé yogi, et des bouquins comme Le pouvoir du bracelet en pierres fines et le secret de leur force magnétique. Dire que la chapelle du Sacré-Cœur de Parayle-Monial n’est qu’à quelques battements d’ailes de ce lieu maudit… 


Aujourd’hui, j’en veux énormément à tous ces gens que j’entends depuis ma prime jeunesse décrire l’Extrême-Orient à l’aune de leur impuissance chronique. Le Japon souffre particulièrement de l’accumulation de ces fantasmes vibrionnants : la folie des mangas (animés ou non), les pénibles subtilités végétales des jardins zen, l’absence de toute religion transcendantale, la passion frénétique des nouvelles technologies,… toutes choses aptes à exciter les désenchantés professionnels qui hantent les couloirs de ce qu’est devenue la culture occidentale, et qui m’ont détourné de ce pays bien plus profond et charnel que je ne pouvais le deviner. Fort heureusement, l’inintérêt ressenti envers cette civilisation n’était pas suffisamment aigu pour que je refusasse de saisir l’opportunité de me rendre à Otsu, Osaka et Kyôto le mois dernier.



Le bouleversement que je ressentis fut à la hauteur de ma méconnaissance primordiale. Tout m’apparut comme à l’opposé de ce que l’on m’avait raconté, en un contraste positif extrêmement saisissant. Les japonais des agglomérations sont pétris d’un stress permanent ? Un businessman de Kôbe (senior process engineer) rencontré par hasard consacra plus d’une heure à m’aider à trouver le chemin de mon hôtel situé au Dôtombori, à travers l’intense réseau arachnéen du métro d’Osaka. Emu par ma surprise de découvrir une ville aux luminescences urbanistiques si violemment tridimensionnelles, il prit même son temps pour me faire monter au sommet de la station Umeda, afin de m’offrir une vision panoramique de la cité quadrangulaire sillonnée en tous sens par des millions de feux mouvants (gigantesques panneaux publicitaires clignotants, croisements biseautés de phares de voitures et de bicyclettes, façades de buildings taillés comme des obliques de Boccioni). La Sonate au Clair de Lune était diffusée par les haut-parleurs de la galerie commerciale : je n’ai jamais aussi bien compris Beethoven que face à cette constellation électrique de scintillations satellitaires. En comparaison d’Osaka, Los Angeles fait un peu penser à Aubagne. 



Les nippons sont corsetés dans leurs traditions communautaristes, et ne disposent que de très peu de liberté personnelle ? Je n’ai jamais vu d’individus aussi aptes à se décider à tout donner en des laps de temps aussi courts. « Tout, tout de suite » pourrait être la devise du Japon s’ils se décidaient un jour à en adopter une. Juste après l’échange d’une poignée de phrases à connotation amicale, le tenancier de Nager dans la mer, un bar chic et ébréché (une spécialité d’Osaka, avec l’okonomiyaki et le takoyaki) de Nipponbashi, m’offrit coup sur coup trois verres d’alcool (whisky, gin et vodka) distillé au pays des huit îles pour sceller notre entente cordiale. Un autre exemple m’est plus cher : le lendemain de ma rencontre avec la douce Sakiko, elle décidait en une seconde et demie (juste avant que la porte du train ne se refermât) de briser en mille morceaux son emploi du temps d’infirmière pénitentiaire prévu depuis des mois, afin de m’accompagner dans ma visite de Kyôto, sa ville natale. L’indéniable spontanéité des japonais, non pas en matière de sentiment (ô abjection !), mais dans le domaine concret de l’acte physique, est un contre-cliché que j’ai eu la joie de traverser.



Autre chose ? Oui : ce peuple serait ultra-nationaliste, maladivement raciste et biologiquement névrosé. Ce lieu commun est le pire de tous, le plus occidentalo-centriste, révélateur d’une incompréhension radicale de ce qui fait la substance de l’esprit japonais. Cette mauvaise réputation découle simplement du fait que le peuple nippon est probablement le moins commerçant de la planète. Lorsqu’on a pour empereur un descendant direct de la déesse solaire Amaterasu, c’est un peu comme si on vivait encore en plein Age d’Or : les bourgeois n’ont pas encore eu l’occasion de prendre le pouvoir. Sous les Tokugawa, faire du commerce était même passible de la peine de mort ! Le Krita-Yuga prit clairement fin en 1946, date à laquelle Hirohito - pardon, Shôwa Tennô - admit sous la pression du général MacArthur qu’il n’était pas d’essence divine / ce qui fit entrer Mishima dans une colère masquée... Les américains n’en étaient pas à leur première humiliation : rappelons les bateaux noirs du commodore Matthew Perry, qui forcèrent le pays au XIXè siècle à « s’ouvrir au commerce international » ; c’est-à-dire, bien sûr, à courber la nuque et se plier au modèle conquérant du libéralisme anglo-saxon. Aujourd’hui, la société japonaise est sans doute la seule à pratiquer un capitalisme nonrentable (et néanmoins parfaitement efficace) : en gros, tout le monde perçoit un salaire à vie, contre un travail qui peut s’avérer être très parcellaire (ce qui ne veut évidemment pas dire que personne ne bosse). A titre d’exemple, tel établissement du quartier réputé de Gion à Kyôto passe pour être le meilleur restaurant du Kansai (on y déguste, paraît-il, de généreux nabe) ; vous ne trouverez aucune carte à l’extérieur, pour la simple raison qu’il est nécessaire d’être parrainé pour y entrer. La cuisine est ici un rite qui tient autant de la poésie que du principe de vénération cosmique. Le Japon est le pays par excellence où, contrairement à l’adage cynique qui circonscrit notre mode de vie, tout ne s’achète pas (même quand on y met le prix).



Quant à l’amour bébête des plantes géométriquement disposées en un long chemin zen libérateur de l’âme, il m’a complètement échappé. En revanche, ce que j’ai vu dans chaque terrain autour des maisons de Kyôto, ce sont de très savantes et très belles sculptures de pierres à la Brancusi, mais souvent délicatement moussues. Parfois, de petites rocailles mignonnes sont revêtues de chemises ou de T-shirts à franges, comme de sages enfants minéraux en permission de jeu sur la pelouse. Les ruelles d’Otsu, au bord du grand lac vétuste Biwako, sont ponctuées de mini-sanctuaires boisés posés en plein trottoir, toujours encadrés d’éléments pierreux délicieusement bruts.



Je ne vais pas tourner longtemps autour de la théière : c’est bien la présence permanente d’un subtil mélange de shintô et de bouddhisme Mahâyâna qui m’a renversé dans les hauteurs célestes de l’ExtrêmeOrientalisme. Et cela m’a pris par surprise, exactement comme Kierkegaard le disait du christianisme. Après avoir contemplé les beautés convenues (mais définitives) du Kinkaku-ji, le fameux Pavillon d’Or doctement posé sur un lac empli de carpes monstrueusement étranges, je demandai à Sakiko de me montrer le temple de la secte bouddhiste à laquelle elle appartient. Nous traversâmes alors Kyôto en bus d’ouest en est, afin de rejoindre Chion-in. Kyôto est une ville mélancolique, ouatée et aristocratiquement triste. Il faut la comprendre : après avoir été la captale du Japon durant plus de mille ans, elle fut la seule ville à ne pas avoir été rasée par les américains lors de la Seconde Guerre Mondiale. Ce fut le franco-russe Serge Elisseeff qui conseilla à la Maison-Blanche de ne pas la condamner, sous peine de ne plus jamais pouvoir connaître de réconciliation possible avec le Japon par la suite. Les nippons sont vraiment très gentils, mais tout de même, deux mille temples et sanctuaires, trois palais impériaux et un château atomisés, ça aurait fait désordre… Du coup, les kyotoïtes se sentent comme des privilégiés de la bombe A, ce qui les rend quelque peu malaisés et fantomatiques. A propos, j’apprends au moment où j’écris ces lignes la mort du pilote d’Enola Gay.



Pauvre Petit Garçon de 92 ans, comme il a du souffrir de si bien dormir pendant toutes ces années (ainsi qu’il l’annonçait fièrement à qui voulait bien l’entendre) !...



Nous grimpons les rudes escaliers menant à une gigantesque porte de bois, l’entrée principale de Chion-in. Un peu plus loin, le temple déploie ses fastes rigoristes derrière un tas de cendres dont les émanations servent à purifier l’esprit des visiteurs. Ce site a été fondé par le moine Hônen, ardent promoteur de la doctrine de la Terre Pure au XIIè siècle. Je ne pouvais pas mieux tomber : c’est la forme la plus eschatologique du Grand Véhicule, centrée sur l’attente dévotieuse et ritualiste du dernier Bouddha, Maitreya l’invincible ! Encore une histoire de cycle historique qui se termine, de spirale du temps qualifié qui arrive en fin de course… Nous nous déchaussons pour entrer dans la grande salle bâtie en triptyque contemplatif. Une très forte émotion me fait presque venir aux larmes, due à l’indéniable beauté des décorations rouge vif, à l’afflux d’encens envoûtant, au rythme sourd et guttural de la célébration menée par les bhikkhus immobiles. Je contemple le profil droit de Sakiko, plastiquement absorbée par son univers intérieur : c’est beau, une femme qui prie. C’est quand même autre chose que les mémères gauchistes de Himalaya-en-Bourgogne… 



Nous passons ensuite sous les fourches caudines d’un magnifique torii vermillon, et traversons le vaste sanctuaire shintô Yasaka-Jinja où tout un tas de gens font la queue pour pouvoir tirer sur une cloche et prier pour le salut de leurs ancêtres. Ici, c’est avec une louchée d’eau que l’on se purge le crâne. Un peu plus loin, je tombe sur un petit temple coincé au fond d’une impasse, centré sur un Bouddha à croix gammée, et annoncé par la statue de Jizô, le patron des voyageurs, des enfants et des fœtus… portant un petit bavoir rouge autour du cou, pour rappeler aux passants qu’un enfant mort (en fausse couche ou avorté) peut toujours revenir en douce, comme l’enfant-mirage dans le conte de Hendrik Cramer… Ne me dites plus jamais que les japonais ont perdu leur âme dans les écrans plasma et les oscilloscopes numériques, parlez pour vous mais laissez les autres en paix, bordel de merde, de grâce…



Je passai ma dernière nuit à marcher dans les rues interlopes du quartier défraîchi de Shin-Sekai, un district jadis branché élaboré au pied de la vieille Tsûten-kaku, « la Tour Eiffel du Japon ». Tout le monde me disait d’éviter absolument de fréquenter ces rues un tantinet pourries, craignant pour mon intégrité physique. Je souris intérieurement lorsque je croisai les délinquants d’Osaka, bosozoku rieurs et mutins : c’est pas les lascars de la Belle-de-Mai… Je me suis rarement autant senti en sécurité qu’au cœur de ces ruelles mal éclairées, positivement louches et bellement équivoques. A peine me suis-je fait poursuivre par un travelo sexagénaire sur quelques mètres, me suppliant d’entrer en sa demeure pour me faire éprouver sa virtuosité buccale. Et puis, au détour d’un trottoir un peu plus propre que les autres, je tombai soudain sur un alignement effarant de môles brun sombre : c’était une armée de mendiants dormant en file indienne, chacun d’eux s’étant entouré d’une tente parallélépipédique faite de cartons d’emballage. Cela ressemblait à un long chapelet de cercueils vermoulus. Je regardai autour de moi : il y en avait partout. Une troupe avait même pris position devant la porte d’entrée du zoo : un malheureux dormait les bras ouverts, comme crucifié au sol par le froid saisissant. J’avais entendu dire que Jésus Christ, après avoir échappé in extremis à la crucifixion, s’était enfui jusqu’au nord du Honshû, où il décéda à l’âge de cent six ans aux côtés de son épouse Miyu. Sa sépulture est, paraît-il, visible au cimetière du petit village de Shingo. Je savais désormais que je n’avais plus aucun besoin de m’y rendre : le tombeau de Jésus, il était là, devant mes yeux éplorés. Connaître un pays, c’est aimer ses pauvres. Je sentis profondément qu’il n’y avait plus rien à dire. Une étrange mélancolie se fit jour en moi, semblable à ce que je ressentis le premier soir face aux splendides geishas pinçant très-délicatement les cordes de leurs kotos en une série de poignantes cascades sonores : une mélancolie aquatique, enfantine, vivement lacrymale, qui ne quitte plus la moelle de mes os.

 

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