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27/09/2026

Avant-propos et premier chapitre de notre essai Intuition et Intention (Premier Jet)

Intuition et Intention

(Fragments, Artefacts & Hallucinations)

Prophète contre Magicien

ou

De la guerre invisible entre la « poésie » et la « magie »

e Soleil de Rome (The Sun of Rome) by Pelle Svedlund (1865-1947).jpg

« Le Soleil de Rome » (également connu sous le titre Romulus et Rémus), Pelle Swedlund (1865-1947)

Avant-propos

Spécialistes de la clarté dans la confusion

« Simon : Bon, si j'ai fait venir toutes ces personnalités, qui nous ont d'ailleurs coûté très cher, hein, je préfère vous prévenir, eh bien, c'est pour que vous vous rendiez compte des contradictions qu'il y a entre les idées, les systèmes, les théories, les pays, les drapeaux. Enfin, j'espère que vous n'avez rien compris !

Aldo : Tu veux dire que tu espères que nous avons bien compris,

Simon : Parfait ! Il n'a rien compris, mais c'est parce que vous, vous avez compris que vous n'avez rien compris que vous allez rester au-dessus de cette confusion et gagner beaucoup, beaucoup, mais beaucoup de fric ! Notre nouveau champ d'action, d'après moi, c'est d'utiliser les contradictions de tous ces gens qui disent "aimez-vous les uns les autres" et qui tuent les autres ! Alors, notre spécialité, toujours d'après moi, ce serait d'être les Spécialistes de la clarté dans la confusion. Vous me suivez ? » L'aventure c'est l'aventure, Claude Lelouch



Dans notre premier essai sur l'Intuition, nous contemplions ses « terribles beautés ». Nous en décrivions l'allure sacrée, amorale et transgressive. Nous méditions sur la sensibilité qui lui est intimement liée, sur ce que cette sensibilité nous donnait et ce qu'elle nous reprenait ; et nous avions fini par avouer que nous n'avions de réponse ni sur son essence — ce que la chose est — ni sur sa nature — ce que la chose fait.

C'était de bonne guerre…

Une guerre qui se mène avec et contre Elle dans l'invisible, sur les champs de bataille de l'insituable Conscience.

L'Intuition ne se laisse pas saisir, et chaque fois que nous essayons d'en capturer la nature et d'en attraper l'essence, elle nous échappe et s'évapore.

Un ange passe…

Dans ce premier essai, nous faisions la promesse de revenir sur l'adversité entre Intuition et Intention à travers les figures gémellaires et antagonistes du « Prophète » et du « Magicien ».

Voilà.

Nous y sommes.

La cascade suivra à peu près la même succession de motifs, mais le regard a changé de camp.

* * *

Le Magicien est un type, et sa formule est l'Intention.

Il porte aujourd'hui deux costumes.

Le premier est celui du conservateur « magicien-occultiste » : c'est une magie du moi, un « éveil » à la carte et une « tradition » réduite au répertoire spécialisé des « sciences occultes ».

Le second est celui du réactionnaire « technicien-accélérationniste » : c'est une magie de la machine. Et ce n'est pas une métaphore : Nick Land et le CCRU parlaient en toutes lettres d'« hyperstition », une fiction qui se réalise par le simple fait d'y croire. C'est l'Intention à l'état pur, et le vocabulaire occultiste y est pleinement assumé.

Sous ces deux déguisements, un même postulat : l'esprit est une opérativité, une puissance à capter et à orienter. C'est le règne de l'Intention.

Les deux se regardent en chien de faïence. L'un se dit idéaliste, gardien de la Tradition ; l'autre se dit réaliste, gardien de la Civilisation.

Entre l'idéaliste feignant de s'intéresser aux « terribles beautés » pour mieux les déréaliser et le réaliste feignant de les ignorer pour mieux les idéaliser, peut-il exister, ou non, une « troisième voie » qui transcenderait idéalisme et réalisme en « nouvelle gnose » ?

Cette question anime l'ensemble de nos travaux depuis plus d'une décennie…

Philippe Muray a montré, dans Le XIXe siècle à travers les âges, que l'occultisme et le socialisme sortent d'une même matrice. Les néospiritualistes et les posthumanistes en sont les héritiers, placés aux deux extrémités, « magicienne » et « technicienne », du même Jeu.

« Socialisme » ne désigne pas ici une doctrine économique, mais l'autosalut de l'humanité par l'opération — un salut sans transcendance, et une mort qu'il faudrait abolir : par la magie chez les uns, par la technique chez les autres.

Les occultistes et les accélérationnistes partagent, sous des modalités différentes, le même schéma : l'involution cyclologique, l'âge sombre, et une fin qu'il faudrait subir, ou même précipiter — « Chevaucher le Tigre ».

Et les accélérationnistes ont récupéré ce fatalisme — ce qui est devenu « fatalisme » par la force nihiliste des choses — sans difficulté, et ça n'est pas anecdotique. C'est le grand mouvement de fond de notre siècle et le point de connivence était à souligner.

René Guénon, figure emblématique de l'école pérennialiste, qui fut le premier à dénoncer le néo-spiritualisme et à nommer la contre-initiation, anticipait cette dérive d'un occultisme à l'autre sans pouvoir en décliner toutes les métamorphoses. Et, à l'exception d'Alexandre Douguine, qui s'était intéressé au complotisme[1] et qui s'intéresse aujourd'hui à l'accélérationnisme du point de vue platonicien[2], personne ne semble en capacité d'appliquer une grille de lecture « pérennialiste » aux phénomènes actuels et aux « nouvelles métaphysiques ».

Quant à la néoréaction, elle n'est pas notre ennemie mais notre adversaire. Nous ne lui reprochons pas ses idées ni de « penser la formation du Futur », mais la méconnaissance qu'elle a d'elle-même : elle se présente comme réaliste et pragmatique, alors que sa tendance posthumaniste, sous couvert de science, relève objectivement du religieux — et d'un religieux magique. Mais nous anticipons le sujet de notre essai sur le posthumanisme : Petit traité néorévolutionnaire — Repenser le vitalisme, qui suivra celui-ci.

* * *

Deux lectures soutiendront notre thèse entre les lignes, sans que nous ayons à les convoquer à chaque page : celle de Raymond Ruyer et celle de Raymond Abellio. Ni l'un ni l'autre ne sont pérennialistes, et c'est ce qui fait leur force. Ils sortent de l'alternative entre idéalisme et matérialisme non par la nostalgie, mais par la science et par la phénoménologie. L'un nous rappelle qu'une conscience n'est pas une machine ; l'autre, que la fin de l'ésotérisme rend la connaissance à la « conscience » et pas uniquement à l'« intelligence ».

Un mot, pour prévenir un malentendu qui ruinerait tout le propos. Nous accusons l'intention, non l'intentionnalité. L'intention est une volonté d'opérer, une visée de puissance ; l'intentionnalité, au sens de la phénoménologie, est ce par quoi toute conscience est conscience de quelque chose. La première capte, la seconde voit.

De même, la « gnose » dont il sera question n'a rien du gnosticisme, de ses anciennes hérésies et de ses nouveaux dérivés. La « gnose » n'est pas une connaissance que l'on s'approprie pour se diviniser, c'est une connaissance que l'on reçoit.

Notons ce qui sera notre boussole d'un bout à l'autre de ce livre :

intention — magie — technique — subversion — « Voie de la Main Droite » ou « Voie du Lait » ;

intuition — prophétie — poétique — transgression — « Voie de la Main Gauche » ou « Voie du Vin ».



Citons rapidement Alexandre Douguine à ce sujet :



« (…) Ces deux voies ne sont pas deux traditions religieuses différentes. Les deux sont possibles dans toutes les religions, dans toutes les confessions, toutes les Églises. Il n'y a pas de contradiction externe entre elles. Elles font appel aux traits les plus intimes d'une personne, à son essence secrète. Ces voies ne peuvent être choisies. Ce sont elles qui choisissent une personne, comme une victime, comme un serviteur, comme un outil, un instrument. »[3]

* * *

La distinction entre le prophète et le magicien touche directement à notre définition du « Sacré », et il faudrait, pour la tenir, prendre le temps de distinguer transgression et subversion. Autrement dit, le glissement de l'intuition poétique de la triade pensée-parole-action à l'intention magique de la même triade.

(Nous nous sommes exprimé ailleurs sur ce que nous entendons par « transgression », que nous faisons rimer avec « amoralité » dans un esprit Rabelaisien. Nous le précisons car nous ne pourrons revenir sur toutes les idées que nous avons posées en préalable au présent développement pour satisfaire les manques d'appétit.)

Un long détour du côté de Georges Dumézil et de Jean Haudry serait ici nécessaire. Nous ne ferons que poser le jalon et vous mettre sur la piste de cette gémellité de la « caste sacerdotale » qui, depuis le beau moyen-age, avec la figure du moine-guerrier et celle du templier, exprime certaines nuances de sa fonction entre le « prêtre » et le « guerrier », qui fondent le caractère typiquement européen, et sur lesquelles nous ne reviendront pas ici. Que nos lecteurs gardent cette ambivalence et cette ambiguïté en tête. Mais le jalon est décisif, et nous le posons dès maintenant.

Dans le monde indo-européen, il n'existe pas à proprement parler de « réfléchir avant d'agir » tel que nous l'entendons aujourd'hui et qui définirait la « sagesse » et, avec elle, la morale et l'éthique. Dans l'ancien monde, la pensée-parole-action procède moins d'une intention que d'une intuition. Et nous allons nous apercevoir d'un certain renversement de ces deux aspects qui, nous l'affirmons, provient de la fausse opposition entre Platon et Aristote où l'on compare un exotérisme à un ésotérisme et un ésotérisme à un exotérisme. Cette erreur à fonder toute une école de pensée qui mène au complotisme « catholique traditionaliste » qui rejoue sans cesse une partie qu'il a perdu. D'autant plus que le « thomisme » serait, aujourd'hui, davantage au service de la « néoréaction » qu'aux fous du bus de la dissidence de la dissidence de la Dissidence... mais c'est une autre histoire. Il faut fermer cette parenthèse du complotisme.

Ce qui caractérisera plus tard le Héros grec est précisément ce que nous appelons ici l'intuition poétique, qui se méfie de l'intention magique « qui réfléchit avant d'agir » et qui, avant la division orientale des castes – lorsqu'elle omet la distinction entre le prêtre et le magicien à l'intérieur de sa propre caste – est perçue comme une subversion de ce mouvement fondamental de l'action, à la fois « spirituel » et « martial », dans la « prise de décision ».

Haudry, dans La triade pensée, parole, action dans la tradition indo-européenne, a un double objet : prouver que la triade avestique pensée, parole, action est un héritage, et que chacun de ses trois termes est une forme du feu.[4] Il montre que la formule circule dans l'ensemble des littératures anciennes de langue indo-européenne, et il y voit le principe même de la tradition : des pensées formulées, transmises oralement en formules, qui doivent se transformer en actes.

L'ordre de la triade place la pensée avant l'acte et, cité tel quel, Haudry semble dire le contraire de notre thèse. Sa définition ressemble à celle de la magie opérative : penser, prononcer la formule, et la chose advient. C'est presque le schéma du Magicien. Ça n'est pas le cas, et ce serait une interprétation erronée de la « pensée » indo-européenne dont il parle, où le feu est une illumination, et non un calcul. Le védique dhī désigne la vision inspirée du poète : on est alors du côté de l'Intuition, et non de la délibération.[5]

Chez Dumézil, la prémisse du « mana » est inversée, et nous devons ici nous corriger nous-même.

Dans La religion romaine archaïque, Dumézil ne soutient pas que « tout est mana ». Il combat précisément cette thèse, qu'il appelle le « prédéisme » ou dynamisme, et qui place à l'origine des représentations religieuses, avant les notions de dieu personnel et même d'esprit, la croyance à une force diffuse.[6] Le citer en appui pour dire que, dans un monde où tout est « magique », il n'existe ni magie, ni intention, ni formule magiques, pourrait donc apparaître comme une erreur : l'idée d'un monde qu'on habite magiquement sans l'invoquer se rapproche plutôt de la « participation mystique » de Lévy-Bruhl, elle-même très contestée.[7]

Mais deux choses, chez Dumézil, ont attiré notre attention et soutiennent davantage notre thèse.

La souveraineté[8] a deux faces. L'une est juridique et contractuelle : Mitra, Numa. L'autre est magique, terrible et liante : Varuna, Odin, Romulus.[9] Le Magicien n'est donc pas étranger au monde indo-européen : il en est l'une des deux têtes. Nous retrouvons ici, à sa racine, l'opposition traditionnelle du Prêtre et du Magicien.

Et la fureur héroïque — menos, furor, ferg — est une force reçue, non décidée.[10] Le héros agit dans un état qui ne relève pas de l'intention. Dumézil montre cependant que cette fureur est ambivalente, et qu'elle produit les « péchés du guerrier ».

Le renversement que nous cherchons à mettre en exergue est surtout documenté chez les historiens de la volonté. Vernant, qui est notre meilleure source, rappelle que pour l'homme occidental contemporain la volonté est une dimension essentielle de la personne, et il montre que cette catégorie n'est pas encore dégagée chez les Grecs : lorsque les personnages tragiques demandent « Que faire ? », ils sont pris dans une action qui dépend moins de leur volonté que d'un sentiment de dépendance à l'égard d'un tout.[11] Chez Homère, il n'y a pas de sujet unifié qui décide.[12] Et l'acte fautif d'Agamemnon est attribué à l'atè, à une intervention divine, et non à une intention.[13]

Mais nous trouverons, une fois de plus, notre exemple le plus parlant dans la Bhagavad-Gītā. Arjuna hésite, délibère, et c'est précisément cette réflexion avant l'acte que Kṛṣṇa condamne. Il doit agir selon son svadharma[14], sans s'attacher au fruit de l'acte, c'est-à-dire sans intention tournée vers le résultat.

Reste à savoir où naît l'intention. Une autre source, qui paraîtra peut-être étrange à nos lecteurs, situe l'« invention de la volonté » chez Paul et chez Augustin.[15] Et c'est chez Abélard que l'opération s'achève : l'Ethica seu Scito te ipsum est la première morale entièrement fondée sur l'intention — l'acte n'a pas de valeur, seule l'intention en a une.[16] « Connais-toi toi-même », la maxime delphique, y devient le fondement de l'intentionnalisme. Nous ne l'oublierons pas lorsque nous en viendrons à la « prise de conscience de soi-même ».

L'argument tient-il ?

Dire que les Indo-Européens agissent avant de réfléchir serait inexact si nous prenions l'idée à la lettre : la triade met la pensée en tête, et les héros homériques délibèrent. Le passage le plus célèbre en donne la preuve et, en même temps, confirme notre intuition. Dans l'Iliade, Ulysse, seul face aux Troyens, pèse fuite et combat. Puis il s'interrompt : pourquoi mon cœur débat-il de cela ? Je sais que les lâches quittent le combat. La même formule revient chez Hector au chant XXII.[17]

La délibération existe, mais elle est court-circuitée par ce que l'on est.

Certes, on réfléchit, mais on sait déjà quoi faire.

Nous proposerons donc de reformuler notre première intuition comme ceci : dans le monde archaïque, l'acte ne procède pas d'une volonté individuelle ; il découle de l'ordre — ṛta, dharma —, du rang, ou d'une force reçue.

La « subversion » serait l'invention de la volonté, puis de l'intention, comme source intérieure de l'acte. Ce moment est, comme nous le voyons, historiquement documenté, de Paul et d'Augustin à Abélard.

Qualifier ce glissement de « subversion » est un jugement, que nous estimons légitime dans un réquisitoire. Mais nous préciserons, par honnêteté intellectuelle, qu'aucun des historiens cités ne le présente comme une chute. Varuna et Odin sont déjà des « magiciens ». Et l'on pourrait alors distinguer une forme traditionnelle de la magie, qui procède de l'intuition, et une forme moderne, qui procède de l'intention. Nous ne tranchons pas la question ici, mais nous ressentons encore une fois cette tension entre « intuition-transgression » et « intention-subversion ».

Nous prendrons donc le problème autrement. Il ne s'agit pas de morale, mais de comprendre notre rôle cosmique, ontologique, phénoménologique : sinon, comment d'abord « prendre conscience de soi-même » pour ensuite se « connaître soi-même » ?

* * *

Un dernier mot avant d'entrer dans le vif, et c'est le fil rouge de ce livre : le non-être.

Nous verrons qu'il ne s'agit pas d'une figure de style ni d'une coquetterie métaphysique. Le non-être, que nous pourrions opposer à l'être-là, a une histoire, une date de naissance, des ingénieurs et des salariés. Il s'est appelé « subconscient » quand la psychanalyse a eu besoin de justifier ses honoraires ; il s'appelle aujourd'hui « intelligence artificielle » quand la cybernétique a besoin de justifier ses levées de fonds. Entre les deux, il a colonisé la spiritualité de nos contemporains sous le nom de « doute » — scepticisme et complotisme comme moteurs de cette « machinerie du Doute » que nous démonterons le moment venu.

Le doute ne fonde pas la science. Deux postures qui semblent s'opposer jouent pourtant sur ce même registre du Scepticisme : le complotisme et le zététisme. Le zététicien ne reconnaît pas la prééminence de la métaphysique ; le complotiste appréhende « connaissance » et « gnose » comme une seule et même chose, forcément suspecte. Tous deux confondent « doute » et « intuition ».

Et, dans les deux cas, le doute devient la forme supérieure de la pensée qui se dispense de connaissance et de gnose. Je doute, donc je suis. Et le doute se suffit à lui-même. Il signifie, qualifie et justifie les visions nihilistes du monde de nos contemporains. Le « doute » est devenu le tout de l'existant des sphères métapolitiques et la réponse à tout.

Complotisme et zététisme sont les deux bras d'une même mécanique, celle de la « machinerie du Doute », et cette question sous-jacente tient tout l'édifice.

Chaque fois, la même opération : quelque chose qui n'est pas vivant se donne les airs mécaniques ou cybernétiques du vivant, occupe la place, et nous demande de le croire sur parole, de le prier.

Et chaque fois, à l'entrée du dispositif, la même petite chose modeste, serviable, et qui ouvre la porte :

l'Intention. La formule magique.

L'Intention n'a que de bonnes intentions. Tout le monde sait que l'Enfer en est pavé. Et la seule chose dont on devrait douter est la seule chose dont on ne se méfie pas.

Nous n'avons convoqué pour la suite de cet essai que la part poétique et prophétique de notre intuition. L'exercice auquel nous nous soumettons ne se prévaut d'aucune morale, mais, au contraire, d'une amoralité à toute épreuve.

Jouons.

Il n'y a aucune règle autre que celle de l'enthousiasme !

* * *

Chapitre I

Intention et Méditation



« Quaerite legendo, et invenietis meditando ; pulsate orando, et aperietur vobis contemplando » Guigues II le Chartreux, Scala claustralium[18]



La méditation est un séjour. On s'arrête sur un chant d'oiseau, le galbe d'une femme, un mystère aux yeux verts, et on s'en ressouvient jusqu'à ce qu'il se souvienne de nous plus que nous ne nous souvenons de lui. La méditation reste un acte qui se prépare, se répète, s'use. Jusqu'à s'oublier par intégration. C'est pourquoi l'Intention peut s'y glisser sans que nous y prenions garde.

L'oraison est une adresse. Elle ne regarde pas un objet, elle parle à un sujet. Elle suppose un interlocuteur, et c'est tout ce qui la sépare de l'incantation : la prière demande, la formule exige.



La contemplation est un regard qui s'oublie. Le templum était l'espace de ciel que l'augure découpait pour y lire les signes. Contempler, c'est se tenir dans ce cadre imaginal et laisser venir. On ne contemple pas par technique : on se surprend à contempler avec stupeur des mondes et des cieux habités et traversés d'étranges créatures et d'ombres en clair-obscur.



L'illumination est une lumière sans subjectivité ni objectivité : la lumière derrière la lumière. Elle perce et transforme celui qui la reçoit. Elle ne dit rien et ignore d'où elle vient.

La vision est une lumière qui a pris forme. Elle donne à voir quelque chose : une image, une scène, un horizon. Elle a un objet.

La révélation est une vision qui a une destination. Revelare : ôter le voile. Elle n'est pas pour soi, elle doit être rapportée. C'est là qu'interviennent le prophète et le poète qui reçoivent. Ils ne transforment pas, ils restituent. Le magicien transforme et garde pour lui.



Deux ordres.

Ce qui se fait : la lecture, la méditation, l'oraison.

Ce qui se reçoit : l'illumination, la vision, la révélation.

Entre les deux, la contemplation, qui en est le seuil : on se met en position de contempler, on trace son cadre dans le ciel, mais on ne décide pas de ce qui vient s'y inscrire, s'y dessiner.

On ne peut forcer aucun passage entre les deux ordres…



L'Intention règne sur le premier ordre et n'a aucun pouvoir sur le second. Elle prétend obtenir par le premier ce qui n'appartient qu'au second. Méditer pour être illuminé, prier pour voir, contempler pour qu'on nous révèle : c'est la magie — l'effet, le résultat réclamé à la technique. Le Magicien part de l'Intention et veut arriver à l'Illumination. Le Prophète part de l'Illumination qui devient Parole. L'un monte sans avoir été appelé ; l'autre redescend avec quelque chose dans les mains.

La garantie n'est jamais dans l'expérience, qui reste invérifiable. Elle est dans ce que l'on rapporte. Une illumination qui ne devient ni vision, ni révélation, ni poème, ni prophétie n'est qu'un état. Et un état, cela se vend, se rachète, se recycle…



Lorsque nous parlons de Méditation, avec une majuscule, elle devient, comme l'Intuition et l'Intention, un personnage : elle réunit les quatre degrés de l'Échelle des moines de Guigues II le Chartreux ; on en gravit les trois premiers, au dernier on se tient sur le seuil. Et lorsque nous parlons d'Illumination, avec une majuscule, elle tient ensemble l'illumination, la vision et la révélation.



***



« L'horizon forestier de la verte demeure reprenait son souffle à mesure que le Soleil se levait et dissipait la brume. Le frisson du matin dévoilait les mystères de la montagne. Premier réveillé, je suis sorti de la sapinière qui avait chaleureusement accueilli nos rêves et j'ai ranimé le feu de camp. Et c'est là que j'ai rencontré la grande dame. J'étais en face du Mont-Blanc. Cela fait longtemps que je n'ai foulé l'humus de la belle au bois dormant, humé l'humidité de son feuillage, découvert sa roche claire, entendu le chant du ciel. Revoir la pudeur déshabillée du temps s'épanouir, et mourir. Le Mont-Blanc m'attend ; je le sais. »



L'Intuition est reconnaissance, prise agile et subtile d'informations à l'avant-garde des invisibles dangers sur la piste qui mène vers les sommets de la Méditation. La possibilité d'un horizon.

Discrète, camouflée, tapie dans l'ombre. L'intuition est un agent secret, un alpiniste chevronné, un baroudeur solitaire, un poète maudit : c'est Rimbaud dans le Harar.

« Méditer », c'est oublier l'Intuition pour mieux s'en ressouvenir. Cet oubli est risqué lorsque nous escaladons la roche coupante du Destin. Rien n'est rassurant dans la montée du Rêve.

Nous grimpons vers ces sommets sans intentions, libérés des volontés et de leurs arrière-pensées, sans savoir si nous y trouverons ténèbres ou illuminations. Nous poser la question nous empêcherait d'y monter, de ressentir la montée, d'admirer les beautés cachées de l'ascension.

Avant d'atteindre ce sommet où l'on peut, enfin, regarder vers l'horizon, avant d'obtenir le droit de passage par l'accomplissement de mille devoirs dont nous ignorions que nous étions en train de les accomplir, nous regardons, inquiets, les hauts des cimes et nous imaginons leurs splendeurs silencieuses et immobiles.

L'état qui nous plonge en Méditation est une récompense accordée aux plus hauts dignitaires de l'Intuition ; à ceux qui ont expurgé en eux les formules magiques de l'Intention, rejeté les cérémonials guignolesques, toutes les pitreries des complexités compliquées qui rajoutent des couches et des couches à la « simplicité de l'ascension » aux joues rouges et aux doigts gelés pour donner à leurs grands airs de renfermé des airs de grand air et d'une intelligence aérée.

On ne décide pas de « méditer » : on gagne la Méditation par des chemins escarpés, des vires glissantes qui vont au plus simple, sans détour. L'expérience de l'ascension qui passe par les difficultés de l'appréhension du vertige sur le fil de l'arête et la nécessité de l'escalade, collé à la paroi du rêve, est une expérience de désappropriation de soi. Inacceptable et intolérable impersonnalité active, désagréable à imaginer à l'indiscipline des moutons de Panurge.

L'Intention promet de formuler la peur que l'Intuition promet d'oublier.

Et, dans cette périlleuse ascension vers le sommet de la « prise de conscience de soi-même » par annihilation, l'Intention ne nous est d'aucun soutien, d'aucune aide, d'aucun secours !

Nous sommes livrés à un nous-même qui ne nous appartient déjà plus.

Celui qui cherche l'endroit où se dévoile et se révèle la Méditation par la voie balisée de l'Intention ne le trouve jamais.

La Méditation ouvre une fenêtre sur le « vide fécondant ». C'est à partir de ce « vide » que nous pouvons créer ou influencer la réalité : entrer en conflit avec le réel et avec ce qui conspire contre notre vie intérieure. Ni formule ni délibération. Atteindre cet endroit où vit la Méditation est l'exercice de toute une vie, qui réclame un grand sacrifice, un dépouillement de presque tout.

L'accès à la Méditation et à l'éventualité du Vide — dont le vertige de l'Illumination n'est pas garanti par la seule volonté mais par son extinction — ne dépend pas de notre intention ni de ce que nous mettons d'effort psychique dans cette prière à s'en faire péter les neuvaines.

L'intention de méditer est un contresens initiatique. L'intention devient tentation, attire l'attention de ce que les ombres et ténèbres elles-mêmes ne voudraient attirer…

L'autre lieu de la Méditation, nous l'avons dit, cette voie d'accès vers la réalisation et l'illumination, est le rêve… Le Rêve… et rien que le rêve.

L'Intuition, pulsion réflexive et méditative du cœur, est supérieure à toutes les techniques et pratiques de l'Intention, intellectuelles, théoriques, spéculatives, sportives, paramédicales, qui s'accomplissent paisiblement au pied de la montagne du Destin.

Le Magicien et l'Apprenti sorcier supplient alors le Ciel de descendre à eux.

Ascètes et ermites anonymisés des sphères hyperconnectées aux écrans superposés du complotisme et du scepticisme, ne pouvant s'élever par le rêve et la poésie vers leur destin, s'inventent des techniques et pratiques magiques du « moindre effort spirituel » qu'ils tiennent pour « connaissance » ou « gnose ». Tout devient suggestion et persuasion dans la diffusion stroboscopique et épileptique des thérapies de groupe, et la versatile intention vient remplacer la vierge intuition qui pourtant les avait mille fois appelés.

Là, ils prient et méditent pour se racheter une bonne conscience à moindre coût sans même avoir pensé à reconquérir leur ego par les chemins perdus du rêve qui grimpent vers cet étrange sommet et ses « mystères ». Se mettre au service chevaleresque et héroïque d'une amoureuse fidélité. La fidélité à une vision poétique et prophétique du monde. Embrasser les grandes lames de fond suprahistoriques de la géopolitique eschatologique et apocalyptique transcendantale. Désactiver leur individualité et leur personnalité inactives !

La quantité des intentions remplace la qualité de l'Intuition.

Ils sont sortis de l'Histoire. Ils doutent.

De cette autosuggestion et de cette autopersuasion magiciennes de posséder « connaissances » et « dons » — car c'est de cela qu'il est question et pas d'autre chose —, le Magicien tente — davantage qu'il n'y arrive — de suggestionner et de persuader des personnes avides et en crise de sens que, par sa culture générale et son érudition sur les questions d'ésotérisme, d'hermétisme et d'occultisme, il a les qualités du guide qu'elles recherchent. Il est ce pénitent et méditant des temps modernes, avec cette fausse humilité, schizophrénique, précautionneuse et orgueilleuse, de délivrer certaines sagesses et des modes d'emploi pour pouvoir accéder à la Méditation, suggérant par là qu'il a connu des états proches de l'Illumination : conversation avec un ange, avec sa « nature parfaite ». Tout cela est non seulement abstrait — et ne peut que l'être à ce niveau de la suggestion et de la persuasion, puisque le Magicien résout des problèmes qu'il a lui-même créés ! — mais également abject autant que ridicule. Nous en restons au stade régressif de la psychanalyse qu'il vend sous des formes pseudo-ésotériques et pseudo-mystiques d'accès à la méditation par l'étude et le répéter par cœur. Le silence se mue alors en éloquence et en figure de style au moment où il faudrait se retirer du monde et se taire.

Il affirme, pour singer le prophète, se « soumettre à Dieu » et, par là, obtenir les faveurs contemplatives de l'Illumination. Mais il veut surtout « soumettre Dieu » à ses intentions.

Drôle de « Dieu » qui se soumettrait à une idée parce qu'elle prie ou médite, formule ou délibère !?… parce qu'elle doute.

Ce que cherche à produire l'Intention magicienne et occultiste est de l'autosatisfaction par autoproclamation et procuration, dont nous voyons toute l'arrogance et toute l'ignorance du « prier fort » pour obtenir… pour obtenir quoi d'ailleurs ? C'est une bonne question et il faudrait la lui poser puisqu'il n'a honte de rien. En ça, le Magicien est assez à l'aise avec lui-même ; pour le moins en apparence…

La volonté de réduire « Dieu » à ses intentions, par la bonne formule, le bon cercle, le bon carré, le bon triangle, la bonne langue, le bon chiffre, le bon nombre, que lui sait, est un genre de la volonté que l'Intuition ignore. Où surgit la formule, le symbole s'envole.

En vérité, ce qu'il réclame, c'est que nous priions ses extases.

Ni les anges ni les dieux n'intéressent ce vendeur de mauvais rêves.

L'Intention est prétention à la Méditation, mais elle ne prie qu'elle-même.

Chez le Magicien, la « volonté de puissance » supprime l'élan vital de l'équation.

Combien de nos contemporains pensent avoir accès à la Méditation par des techniques, sans gravir la montagne du Rêve et regarder vers l'horizon du Futur ?

Ils pourraient alors prévoir, avoir la vision, prophétiser.

Créer ?

Très étrangement, ça n'est pas du côté des occultistes que nous trouvons aujourd'hui la moindre poésie susceptible de justifier une illumination, une vision, une révélation : une prophétie du Futur. Les élégances occulto-socialistes sont de l'histoire ancienne. Même la beauté du verbe a disparu de leurs montages et fraudes. S'il y avait une avant-garde à reconnaître, nous signerions de notre sang pour en être.

Nous avons cherché les œuvres de notre temps. Nous les avons trouvées : signifiées, qualifiées, justifiées. Il ne restait plus qu'à signer. Elles ne sont pas si nombreuses qu'on puisse les ignorer.

Nous attendons que les magiciens et occultistes sentent où ça fleure bon en contemplant l'horizon et son grand Soleil blanc.

On ne prétend pas à l'Illumination.

Il n'y a ni prétendant ni élection à cette lumière de l'Esprit. Le simple fait de prétendre nous en approcher nous en éloigne. Et plutôt que de soigner et de guérir ces névroses et ces psychoses spirituelles du « vouloir-guérir » et du « doute », on renforce ces maladies de l'Esprit par des mensonges occultistes à soi-même de plus en plus vulgaires et puritains, et personne, parmi les rabat-joie et les peine-à-jouir, ne dit rien…



« (…) Le chamane est parfois un hystérique, un épileptique, ou un inverti. Assez souvent, c'est un medium en état de transe ; il recourt volontiers à des artifices comme la ventriloquerie. Au mieux, c'est un illuminé, qui, grâce à de longs jeûnes et l'absorption de certains breuvages, ou de certains aliments, se procure des visions, et le concours d'un ou plusieurs Esprits gardiens ; l'usage de mutilations, — suite des antiques mutilations — n'est pas rare non plus, en l'espèce, et par là s'atteste le lien étroit avec les pratiques des initiations néolithiques. » Pierre Gordon, Le Sacerdoce à travers les âges[19]



Illuminés !



***



Nous devons ici prendre le problème par où il se noue, et il se noue en un double nœud.

L'Intention est double.

L'intention de « prier » et l'intention que nous mettons dans la « prière » avec plus ou moins d'« intensité ». C'est dans ce « double d'ombre » que se dissimulent les ténèbres de l'Intention. Il en va de même pour la méditation et l'oraison, qui en sont des formes avancées, par concentration et par répétition — ce qui suggère une auto-estimation de la qualité de son état par celui qui prie ou médite.

Autrement dit, il y a toujours deux intentions là où nous croyons n'en voir qu'une : celle que nous déclarons, et celle qui nous a fait déclarer celle-là. La première est la vitrine ; la seconde est l'arrière-boutique. Et c'est dans l'arrière-boutique que se traitent les affaires.

Qui dit « intensité » dit « énergie », et qui dit « énergie » dit « information ». On prie dans l'intention de recevoir une « réponse » : une « information ». L'Intuition est le même processus mais inversé. On reçoit une « information » que l'on transforme en « réponse », en « inspiration ».

L'Intention prie pour demander. L'Intuition prie pour recevoir.

Et si l'intention qui se cache derrière notre motivation de « prier » ne tient qu'au remords ou au regret d'une indécision ou d'une déception, fondés sur d'anciens doutes, non-dits et autres actes manqués « spirituels » que nous désirons abolir, que vaut-elle ?

Ce qui motive cet élan spirituel vers la prière conditionne notre intention, que nous considérons de bonne qualité comme nous considérons que nos intentions sont bonnes, de la même manière que la seule intention de « faire quelque chose » l'annule.

Seule l'Intuition est une motivation pure de toute intention.

Et l'Intuition ne ressent aucun désir de prier ni de méditer. Elle ne se pose pas la question de la « prière » ni de la « méditation ». Elle est Prière et Méditation. Acte de création pur.

La portée ontologique et ésotérique que réserve l'idée de « méditation » nous donne une grande leçon d'humilité philosophique et métaphysique, car elle nous enseigne clairement, dans son énoncé lui-même, que nous ne pouvons pas « pratiquer la Méditation », mais que nous l'atteignons dès que l'on abandonne l'intentionnalité elle-même, en tant que principe.

Ce « paradoxe de la méditation » est un mystère. Les différentes techniques et leurs pratiques, qui permettent une certaine maîtrise du corps et de nos sens, en quelque sorte une « bonne hygiène de vie », ne sont aucunement des formes de « Méditation » mais d'une certaine « maîtrise de soi » et de « préparation » qui ne garantissent rien. Cette intimité avec soi-même ne peut d'ailleurs tenir lieu d'argument d'autorité sans devenir suspecte. Et nous voyons aujourd'hui des magiciens et des occultistes, davantage puritains et hygiénistes dans leur approche que ne peuvent l'être des créateurs, constructeurs, entrepreneurs, religieux ou non, qui pensent la « formation idéelle et imaginale néguentropique du Futur à l'horizon de la Singularité technologique » sans autant de manies narcissiques. Ceux-là changent le monde, tandis que le magicien-occultiste, enfermé dans ses anciennes conceptions de l'interaction, n'a plus de prise sur le monde.

Dès que nous essayons de « penser la Méditation », nous ne pouvons que penser à l'Intuition. Au prophète, au prêtre, au poète, la Méditation vient.

Le principe de Méditation et l'apogée de l'Illumination sont deux questions distinctes ; mais lorsqu'on explore ce genre herméneutique et hermétique de question, nous commençons à percevoir un retournement logique entre elles.

Nous émettons intérieurement, ésotériquement et ontologiquement l'idée que d'abord vient l'Illumination, au moins une première fois, autrement dit l'« intuition de la Méditation ». C'est parce que nous avons eu une « illumination » — dont l'intensité et la véracité divine sont sans instrument ni unité de mesure pour en vérifier l'efficacité et la sacralité — que nous pouvons avoir l'« intuition de la Méditation ». Ce que nous allons ensuite répéter de silence et d'immobilité par la Méditation n'est plus dans l'intention de produire de l'Illumination, mais de retrouver cette première intuition perdue.

C'est la règle même que nous avons posée dès le départ et qui revient ici : le second ordre précède le premier.

Tout ce qui relève de l'Intention est malaise, embarras, lourdeur, nausée.

Et l'Intention est pesante car elle ne livre pas de poésie et ne délivre pas de prophétie. Elle veut produire des illuminations : elle produit des hallucinations.

Tout commence avec et par l'Intuition.

L'Intuition précède l'action, le geste, le mouvement, sans le réfléchir ni le méditer.

L'Intuition est observatrice, attentive, elle prend bonne note, elle nous rapporte possibilités et solutions de cet endroit inaccessible, et avant même que nous pensions qu'il puisse seulement exister une possibilité et une solution, elle nous avertit des risques et nous prévient des périls de l'ascension. D'une certaine façon, l'Intuition nous conseille d'être prudents. Elle nous guidera et ouvrira la marche en nous demandant de gérer notre effort, de connaître nos limites. Mais, premièrement, nous ne l'écoutons pas, ou que très rarement ; et, deuxièmement, il n'est pas dans nos « projets spirituels » de nous élever dans l'existence avant de prétendre à l'Illumination, entre deux occupations quotidiennes et autres activités contingentes à l'expérience du vivant dans la matière…

Alors que nous ne traitons pas l'énergie-information disponible, nous voulons absolument aller en chercher ailleurs en montant plus haut, et nous créons davantage de désordre en produisant de l'hallucination.

Nous n'entendons que ce que nous voulons bien entendre de « bonne nouvelle » là où elle nous annonce un vent mauvais. De graves intempéries, compromettantes.

Et nous appelons cette arrogance spirituelle : Intuition.

Cela est tout, sauf de l'Intuition…

L'Intuition nous montre les cruelles beautés de l'existence avec la nuance des ténèbres qui se cachent dans l'ombre de sa lumière.

Car, des « ténèbres », il y en a toujours.

Comme il y a toujours du chaos.

Même dans l'ombre de l'Intuition se cachent des ténèbres d'une « terrible beauté ».

Cela, l'Intuition ne nous le cache pas.

C'est la seule chose qu'elle nous montre entièrement. C'est encore une différence notable entre « intuition » et « intention ».

L'Intuition montre ses parts d'ombre et de ténèbres ; l'Intention les cache.



***



« Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant !
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose :
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant !
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie
À la matière même un verbe est attaché…
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !
Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres ! » Nerval, Vers dorés[20]



Chez Nerval, intuition et méditation ne relèvent pas du « développement personnel » mais d'une quête mystique et poétique absolue.

Pour le poète romantique, l'Intuition est la clé permettant de déchirer le « voile d'Isis » de la réalité matérielle pour accéder au monde invisible, tandis que la Méditation prend la forme d'un état de rêverie lucide, ou de descente aux enfers de l'inconscient. L'intuition comme réminiscence et comme clairvoyance.

En effet, pour Nerval, l'Intuition est une forme de « vague intuition du passé » ou de « mémoire cosmique ». Profondément influencée par l'illuminisme et par l'ésotérisme « pythagoricien », l'intuition nervalienne est une faculté suprarationnelle : elle permet de capter les correspondances secrètes entre le monde visible et les vérités éternelles. C'est par elle qu'il ressent le lien indissociable entre son destin tragique et les grands mythes de l'humanité.

La méditation nervalienne est celle du « Rêve » et de l'« Épanchement ». Elle n'est pas un calme détachement mais une immersion intense dans la psyché qui cherche une voie vers l'intellect.



« Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »[21]



Rêverie active, état de méditation poétique et prophétique où la frontière entre la veille et le sommeil s'efface. La Méditation peut également être « descente spirituelle », exploration douloureuse pour retrouver l'âme sœur perdue ou pour tenter de réconcilier les religions et les dieux disparus.

Dans ses Vers dorés, sa méditation débouche sur une intuition « panthéiste » du monde, où tout est vivant et doué de conscience : « Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ».

La Méditation est, pour Nerval et dans la tradition pythagoricienne, l'acte de « prêter l'oreille à la nature » avant toute autre considération. Et l'intuition est la première illumination-vision-révélation : que tout est symbole, est lié, et communique. Elle se contracte en poésie.

Ici, pas d'ascèse ni d'exercice, sinon une disposition extatique naturelle, charnelle, irréfléchie ; mais, premièrement, avant même d'imaginer une quelconque initiation, une prise de conscience de son être-là et d'une relation à l'immédiat verdoyant.

De même, dans la quête du Graal, pas d'initiation, d'ascétisme, d'exercice dans les déserts orientaux mais des aventures dans les forêts occidentales. Ni Perceval ne se met en position du lotus au bord d'une rivière, ni Galaad ne pratique le yoga.

Sans cette « intuition de l'Intuition », en l'occurrence poétique, et qui ramène de la beauté universelle dans le monde, nous ne pouvons accéder à l'idée même de « méditation ». L'Intuition prévient : elle précède et elle avertit. Ni l'ascèse ni l'exercice ne donnent accès à la « méditation », qui serait alors une « méditation pour la méditation » afin d'accéder à l'« illumination pour l'illumination » au service de… de quoi ? D'un « développement personnel » qui ne ramène rien pour le monde et dégrade l'énergie-information pour un usage parfois malfaisant, qui vise une nuisance. Par l'absence même de beauté, qu'on la considère comme profane ou non — selon des critères qu'il resterait à définir —, cette vision technicienne-magicienne de la méditation-illumination pour un usage personnel est déjà un mal que l'on ne peut discuter.

La perspective de l'Illumination perdrait alors tout son esprit de « recherche de sens », résumerait et réduirait les pouvoirs de l'Ange à l'invocation par la prière, et l'ange devient un « familier », autrement dit, un petit démon malicieux au service et aux ordres du Magicien. Car la « vision » réclame un intermédiaire ; c'est une interaction ; elle ne se résume pas à une imbrication psychédélique de formes qui révélerait « secrets » et « mystères » pendant une courte durée par hallucination ; peu importe la méthode employée. Ce sont alors davantage des « vues de l'esprit » que des « vues d'Esprit ».

Nous comprenons qu'il y a un antécédent intuitif et méditatif à l'idée même de « méditation », et que, sans cet « antécédent » qui ne procède ni d'une ascèse ni d'un exercice mais d'une première épiphanie et hiérophanie, les idées de « vision », d'« illumination », de « révélation » ne trouvent ni leur sujet ni leur objet.

Autrement dit, on trouve souvent avant de chercher.

L'on dit « qui cherche, trouve ». C'est très discutable lorsqu'on regarde de plus près l'histoire des sciences, et notamment les grandes découvertes en mathématique ou en physique, qui sont, pour nombre d'entre elles, le fruit d'une intuition, de grandes inspirations et de convictions profondes, visionnaires, que la recherche vient ensuite confirmer ou infirmer. C'est une intuition qui a trouvé. Eurêka !

Eurêka contre Abracadabra. Fanā’ contre Kun fa-yakūn.[22]

La vocation du poète rejoint la fonction du prêtre et du prophète.

Pour le prophète, le prêtre et le poète, la « méditation » prépare le lieu où l'« illumination » devient « prophétie » ou « poésie » ; l'illumination pour l'illumination n'est pas une fin en soi.

L'illumination, ou théophanie, si elle est dépourvue d'une prophétie qui confirme et justifie sa véracité — une voie, une avant-garde que l'on peut suivre à ses œuvres pour poursuivre l'aventure humaine, construire et créer —, ne peut distinguer si elle était une angélophanie ou une démonophanie. Seule la continuité en décide : la vérification dans le temps, par la signification de cette œuvre et la rectification qu'elle produit sur les hommes.

Peu importe alors que la « méditation » procède d'une ascèse, d'un exercice ou d'une initiation, dont on pourrait discuter éternellement l'authenticité : seul compte ce que l'on rapporte de notre rencontre visionnaire, illuminative et révélationnelle, qui se décline à travers une œuvre qui porte généralement plusieurs niveaux de lecture. Que celle-ci soit estampillée « littérature » ou « religion » n'a aucune importance d'un point de vue suprahistorique et métapolitique.

La garantie est dans la sublimation de l'expérience transcendantale par l'acte poétique et prophétique, par la beauté de cette expression qui traverse les âges ; que cette sublimation soit d'ordre métaphysique, philosophique ou scientifique, voire les trois à la fois, on lui reconnaît unanimement sa beauté, sa justesse et sa véracité.

Peut-être faut-il aimer jusqu'à la fin du pardon ?… avant même de pouvoir monter là-haut, une seule fois méditer comme on meurt à soi-même et au monde, une fois pour toutes, et contempler les « terribles beautés » de la plus grande comédie humaine ?

* * *



Notes

[1] Alexandre Douguine, Les fondamentaux de la conspirologie et Conspirologie – La science des conspirations, des sociétés secrètes et de la guerre occulte, Ars Magna.

[2] Alexandre Douguine, Politica Æterna : Le platonisme politique et les Lumières sombres, Ars Magna, 2026.

[3] Alexandre Douguine, Le prophète de l'eurasisme, Avatar éditions, coll. « Heartland », partie IV, « Essais philosophiques », « Le gnostique », p. 217-220.

[4] Jean Haudry, La triade pensée, parole, action dans la tradition indo-européenne, Milan, Archè, 2009, en particulier la première partie (p. 11-187).

[5] Sur le dhī védique : Jan Gonda, The Vision of the Vedic Poets, La Haye, Mouton, 1963 ; Louis Renou, « Les pouvoirs de la parole dans le Ṛgveda », dans Études védiques et pāṇinéennes, t. I, Paris, De Boccard, 1955.

[6] Georges Dumézil, La religion romaine archaïque, Paris, Payot, 1966. La doctrine du « prédéisme », ou dynamisme, est née de l'observation des Mélanésiens ; le missionnaire Codrington l'a formulée dès 1891. Elle avait trouvé en 1926 un défenseur en H. J. Rose, qui soutenait que les Romains avaient une idée proche du mana mélanésien et la désignaient par le mot numen. Dumézil la réfute longuement dans ses premiers chapitres.

[7] « Participation mystique » : expression de Lucien Lévy-Bruhl, au début du XXe siècle, pour désigner un mode de pensée qui établit entre des êtres très différents une communauté de nature, un même être. Voir Lucien Lévy-Bruhl, Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, Paris, Alcan, 1910. Lévy-Bruhl a lui-même révisé la notion dans ses Carnets, publiés à titre posthume (Paris, PUF, 1949).

[8] « Souveraineté » : nom de la première fonction de l'idéologie trifonctionnelle indo-européenne. Au-dessus de la force guerrière (deuxième fonction), de la fécondité et de la prospérité (troisième fonction), elle désigne l'administration sacrée du monde. Voir Georges Dumézil, L'idéologie tripartie des Indo-Européens, Bruxelles, Latomus, 1958 ; Mythe et épopée, t. I, Paris, Gallimard, 1968.

[9] Georges Dumézil, Mitra-Varuna (1940) et Les dieux souverains des Indo-Européens (1977).

[10] Georges Dumézil, Heur et malheur du guerrier (1969).

[11] Jean-Pierre Vernant, « Ébauches de la volonté dans la tragédie grecque », dans Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Paris, Maspero, 1972. Vernant revient sur le « Que faire ? » des personnages tragiques dans un entretien publié sur Cairn.info [référence exacte à préciser].

[12] Bruno Snell, La découverte de l'esprit (1946). On a reproché à Snell une lecture téléologique ; un article de la revue Mondes anciens relève chez lui, comme chez Vernant, la fréquence du « pas encore » (journals.openedition.org/mondesanciens/2274).

[13] E. R. Dodds, Les Grecs et l'irrationnel (1951), chap. I, « L'explication d'Agamemnon ».

[14] Svadharma (sanskrit, de sva, « propre, soi », et dharma, « loi, ordre, devoir ») désigne la loi propre d'un être : le devoir qui lui revient selon sa nature, sa condition et sa place dans l'ordre du monde (sa varṇa, son âge de la vie, sa situation). C'est la déclinaison individuelle du dharma universel. Chacun n'a pas à accomplir l'ordre en général, mais sa part de l'ordre. Le terme doit sa fortune à la Bhagavad-Gītā. Arjuna, guerrier (kṣatriya), hésite à combattre, et Kṛṣṇa lui rappelle que mieux vaut accomplir son propre dharma, même imparfaitement, que le dharma d'un autre, même parfaitement (III, 35 ; repris en XVIII, 47). Deux nuances importent. Le svadharma n'est pas un choix : on le reconnaît, on ne l'invente pas. Et il s'oppose au paradharma, la loi d'autrui, qu'il est périlleux d'usurper.

[15] Hannah Arendt, La vie de l'esprit, t. II, Le Vouloir ; Albrecht Dihle, The Theory of Will in Classical Antiquity, Berkeley, University of California Press, 1982. Tous deux situent l'« invention de la volonté » chez Paul et Augustin.

[16] Pierre Abélard, Ethica seu Scito te ipsum, vers 1138.

[17] Homère, Iliade, XI, 404-410 (monologue d'Ulysse) ; la même formule revient chez Hector, XXII, 122.

[18] Guigues II le Chartreux, Scala claustralium (L'Échelle des moines), vers 1150 : « Cherchez en lisant, et vous trouverez en méditant ; frappez en priant, et l'on vous ouvrira en contemplant. » La formule glose Matthieu 7, 7 : « Cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l'on vous ouvrira. » Voir Guigues II le Chartreux, Lettre sur la vie contemplative (L'échelle des moines). Douze méditations, Paris, Cerf, coll. « Sources chrétiennes », n° 163, 1970 éd. Edmund Colledge et James Walsh, trad. par un Chartreux.

[19] Pierre Gordon, Le Sacerdoce à travers les âges, Arma Artis, deuxième partie, « Analyse et synthèse des fonctions sacerdotales », chap. I, « Les fonctions du sacerdoce », I, « La fonction initiatique et les fonctions qui en procèdent », « Le chamanisme », p. 72.

[20] Gérard de Nerval, « Vers dorés », Les Chimères, publiées à la suite des Filles du feu, Paris, D. Giraud, 1854.

[21] Gérard de Nerval, Aurélia, première partie, I.

[22] Fanā’ (arabe, « extinction ») : dans la mystique soufie, l'extinction du moi en Dieu. Kun fa-yakūn : « Sois ! et elle est », la parole créatrice divine dans le Coran (II, 117 ; XXXVI, 82, entre autres).

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