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26/04/2017

« Il est encore trop tôt... »

 

 

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« J'ai dit plus haut que tel était le sentiment profond de ses soldats. Quand ces pauvres gens mourraient en criant : « Vive l’Empereur ! » ils croyaient vraiment mourir pour la France et ils ne se trompaient pas. Ils mourraient tout à fait pour la France, ils donnaient leur vie comme cela ne s'était jamais fait, non pour un territoire géographique, mais pour un Chef adoré qui était à leurs yeux la Patrie même, la patrie indélimitée, illimitée, resplendissante, sublime autant que la grande vallée des cieux et de laquelle aucun savant n'aurait pu leur désigner les frontières. C'était l'Inde et c'était l'immense Asie, l'Orient après l'Occident, le Globe vraiment de l'Empire universel dans les serres terribles de l'Oiseau romain domestiqué par leur Empereur, et leur Empereur, c'était la France, - équivoque, énigmatique, indiscernable avant son apparition – désormais précise dans sa majesté, irradiante et claire comme le jour, la jeune France de Dieu, la France du bon pain et du bon vin, la France de la gloire, de l'immolation, de la générosité héroïque, de la grandeur sans mesure, de toutes les litanies du cœur et de la pensée !



Stat Crux dum volvitur orbis. C'était bien cela. » Léon Bloy, L'Âme de Napoléon, II Les autres âmes, Le globe, p.71, aux éditions Tel Gallimard

 

Patience!

 

Heureux comme Dieu en France, en ce jour de Soleil invaincu, les français se sont rendus aux urnes funéraires de la social-démocratie. Propagez la bonne nouvelle !

 

«  Que ma prière devant toi s'élève comme un encens  » (Psaume 140)

 

Nous autres, impériaux, nous encourageons les nôtres à ne pas se résigner. Nous nous garderons de donner consigne là où il n'y a qu'un choix ; décisif ? Ainsi que me l'a justement rappelé un homme debout : « Il est encore trop tôt... »

 

Notre seule consigne est de dire à nos camarades néo-nationalistes et néo-souverainistes que nous les attendons d'ores et déjà devant le bûché des « populismes », des populismes du statu-quo et de la Défaite, des « pures frimes » et des vanités, qu'avec joie, nous leur laisserons allumer. De ces cendres renaîtra une certaine idée de l'Empire et de la Souveraineté.

 

L'impérialisme atlantiste n'aura d'ennemi qu'un empire grand européen ; l'Empire eurasiatique de la Fin.

 

L'Homme providentiel, impérial et eurasiste, marial et Grand-Gaulliste, présent en nos cœurs sauvages, ne sera pas l'homme d'une élection démocratique mais d'un contexte géopolitique qui vient. Contexte géopolitique qui provoquera miraculeusement la réunification des deux Églises sous le sceau de Marie, où est-ce la réunification des deux Églises qui provoquera un contexte favorable ?

 

D'élections en déceptions, avec toutes les critiques émises et que nous acceptons d'entendre sur la Nouvelle Russie de Vladimir Poutine, notre orientation vers l'Est reste la seule orientation possible, notre seule option géopolitique, pour parler de façon pragmatique.

 

Nous avons l'exemple de Donald Trump lui-même empêché par l'état-profond atlantiste. Il ne s'agit pas de nier ou sous-estimer l'existence d'une certaine « vague populiste » en mouvement dans le monde occidental, et de ce qu'elle contient, mais nous trouvons le terme populiste vague et imprécis, sans orientation. Ce que nous traduisons, nous, comme le fait qu'une partie du monde occidental redresse la tête (mais sans encore savoir où regarder), nous le célébrons, mais pour nous, restreindre ce fait à un vague populisme est le limiter, et, en cette période électorale, nous voyons de quelles limites nous parlons.

 

Derrière ce théâtre d'ombres au centre de la Nuit, c'est avec une patience exaltée, une immobile impatience, que nous attendons les nôtres.

 

Le Grand Commencement

 

De notre point de vue, le faible résultat de Marine Le Pen démontre deux choses, premièrement, l'inefficacité de la Dissidence et de sa métapolitique de la réinformation sur les réseaux sociaux qui, après une quinzaine d'année, ne trouve aucune traduction dans les urnes, deuxièmement, l'inanité de la doctrine néo-souverainiste, de la « dédiabolisation », et des néo-nationalismes de réaction, l'heure est au bilan.

 

L'éclatement du paysage politique français n'est pas une mauvaise affaire pour qu'émergent les véritables clivages et que se recompose un paysage politique sur de nouvelles bases.

 

Il n'y a pas de « pouvoir » à prendre, ni en France ni même en Europe. Il ne faut pas spécialement souhaiter cette victoire-là au Front National dont la défaite va lui permettre lui aussi de se recomposer. Nous en comprendrons davantage après les législatives qu'après le deuxième tour. Macron va achever la République, tout devient possible.

 

Notre problème ce sont les vieux et les jeunes vieux – les soixante-huitards mentaux – qui ont voté Macron et qui vont encore nous coller un moment, cela dit, pour ne pas complètement dénigrer les stratégies de la réinformation et de la dédiabolisation, nous pensons que de nombreux « réinformés » sont jeunes et n'avaient pas le droit de vote en 2017 qu'ils auront en 2022.

 

Nous pensons qu'une sorte de Casa Pound « à la française », qu'une Maison Bloy, est désormais possible, et que, pour dépasser tous les clivages politiciens inutiles, c'est-à-dire pour être une avant-garde opérative, ce mouvement ou ce parti politique devra dépasser certes le clivage gauche/droite mais également la position du ni gauche/ni droite, devra dépasser le clivage interne nationalisme/souverainisme, et devra même surpasser le clivage pro UE/eurosceptique. En effet, nous voyons que la question de l'Union Européenne et de l'Europe est mal posée et par les pro UE et par les eurosceptiques qu'ils soient néo-nationaux ou néo-souverainistes, c'est pour nous la grande leçon de ces élections, le néo-souverainisme eurosceptique a échoué ainsi que le néo-nationalisme à sa remorque sur cette question. Pour être synthétique, les intérêts souverainistes et nationalistes se déplacent vers une option à la fois Grand Continental et « pérennialiste » – ce qui ne convient pas exactement, l'on pourrait parler de « primordialisme » pour ne pas contourner l'importance du caractère national dans les hiérarchies et les subsidiarités d'une construction impériale et par là rassurer les nationaux-souverainistes, mais nous cherchons davantage à signifier le caractère mystique et finalement prophétique plutôt que romantique et finalement moderniste de notre vision supranationale de la Nation, ce que nous cherchons précisément c'est d'imprimer un caractère traditionaliste et spirituel à notre notion grand-continentale et impériale. « Spiritualiste » ne convient pas plus, désignant un mouvement philosophique précis, la référence au pérennialisme guénonien et évolien nous semble à défaut la plus claire pour donner un caractère à notre personnage grand continental et son avant-garde toujours déjà présente.

 

Ce que vont, par exemple, permettre ces élections, c'est d'engager une véritable critique de la démocratie en son principe – du régime démocratique à l'échelle nationale, nous croyons à une représentation démocratique naturelle à l'échelle des communes (l'assemblée), à l'échelle locale, mais pas au-delà – et non une critique souverainiste de la vraie-fausse démocratie qui demande plus de démocratie, une « autre » démocratie, ce qui est, ce qui était, tout à fait antirévolutionnaire et antitraditionnaliste dans tous les sens du terme. Cela peut se décliner pour la république, son laïcisme, l'égalitarisme, etc...



Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce que révèlent ces élections, mais nous avons décidé de faire court et pensons avoir dit l'essentiel à nos yeux.

 

« Il est encore trop tôt pour que se lève le conflit définitif, celui qui réglera tout car il touchera au nœud du problème, et qui n'aura pas lieu entre droite et gauche (évidemment), ni entre patriotes et mondialistes (ce que pense Soral), mais entre nationalistes (de gauche comme de droite) et impérialistes. L'histoire du monde montre que la naissance des nations s'est faite avec celle de la modernité. L'effondrement des empires  ET DONC des spiritualités authentiques  est le corollaire de ce mouvement historique. Il n'y avait que 80 pays en 1920, et aujourd'hui plus de 200 ! » Un homme debout

 

Vive l'Empire !

 

Pendragon

 

 

21/03/2016

Emission n°268 : "Robert Dun, un éveilleur de la conscience européenne" (Méridien Zéro)

 

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26/01/2016

La Dordogne (Jean Raspail)

 

Jean Raspail, Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, Chap. IV, pp. 49-55 , Albin Michel

 

La Dordogne, à Argentat, n'est encore qu'une rivière, mais on peut y périr aussi fatalement dans ses tourbillons qu'au plus fort des tempêtes de l'Atlantique. C'est une rivière qui réserve des surprises de taille. Par là arrivèrent jadis les Vikings chevelus et casqués qui furent les ancêtres de nos comtes et barons. Et par là des marins d'Argentat, emportés par l'appel de la mer et l'apparition magique des grands voiliers de Libourne, disparurent à tout jamais dans les parages du cap Horn. Entre le Horn et la Dordogne, je le sais, ce n'est qu'une affaire d'imagination.

 

Je courais d'une gabare à l'autre, à chaque fois ébahi. Mon cœur battait fiévreusement. Je vis mon père causer à certains de ces marins, tirer de sa poche une gourde d'eau-de-vie qui tourna à la ronde, parler à un patron de gabare qu'un autre était allé chercher, lui compter quelques pièces de sa bourse puis lui serrer chaleureusement la main, enfin m’appeler d'un grand geste joyeux :

- Antoine! Ça te dirait d'embarquer ?

Muet, j'étais, regardant mon père comme un dieu. A peine eus-je la force d'articuler : "Oui!"

- J'ai affaire à Libourne dans quinze jours. Je viendrai te chercher. En attendant, respire l'air du voyage, mon gars...

Pas plus qu'à Argentat mon père n'avait affaire à Libourne.On raconte que l'empereur Napoléon premier, parlant plaisamment de son père à ses frères et sœurs, disait : "Feu le roi notre père" Roi de Patagonie, il me semble que je peux reprendre la formule à mon compte. Ce jour là, mon père scella mon destin.

 

Haute à mes yeux comme un vaisseau, la gabare s’appelait Médéa.

 

- Embarque, mon gars, dit le patron.. Les eaux sont marchandes, on y va.

Et à ses deux fils qui se tenaient prêts aux amarres, à l'avant et à l'arrière :

- Allez! A déborder!

Le courant nous emporta.

 

Entre l'enfance et l'age d'homme, ce n'est qu'affaire d'imagination. Plus tard, au large du Cap Horn, j'ai vu des vagues de trente pieds, des montagnes écumantes se fracasser sur le pont du navire, j'ai franchi le détroit de Magellan qui est un corridor bouillonnant parcouru par des vents en furie, j'ai essuyé dix tempêtes et navigué sur les deux océans au cours de mes quatre conquêtes, mais c'est ce jour-là, voyant disparaître au détour de la rivière le clocher d'Argentat comme si l'Occident tout entier s’effaçait derrière moi, que je suis parti pour de vrai pour l'Amérique. Médéa! Plus tard, j'ai donné ce nom au vaisseau amiral de la flotte royale patagonne...

La traversée fut un rêve éveillé et c'est pourquoi je la nomme ainsi. Ce n'était que le cours d'une rivière mais j'en peuplais les rives à mon gré. Du paysage qui défilait à la vitesse d'un fort courant, je gommais en esprit les villages trop paisibles, les maisons trop heureuses, les troupeaux trop gras dans les près, les cultures trop régulières, tout ce qu'il y avait d'aimable et de doux, pour ne conserver, lorsqu'ils se présentaient, que les falaises calcaires quand nous franchissions des gorges, les donjons en ruine et les bancs de sables déserts semés de bois flottés comme autant d'épaves abandonnées.

La rivière était fort cingleuse et les trois gabariers armés d'une longue perche qu'ils plongeaient dans le flot, couraient sans cesse de l'avant à l'arrière pour maintenir le navire bien droit dans le courant. J'étais assis entre deux madriers, à la proue, me faisant oublier, de telle sorte qu'ignoré de l'équipage tout attentif aux manœuvres, je pouvais m'imaginer commander moi-même aux mouvements du navire.

Sur la fin de la journée, la vallée s'obscurcit d'un coup et l'orage éclata. Dans un fracas de tonnerre, le torrent venu du ciel nous tomba dessus à l’instant précis où la Médéa  s'engageait à travers une série d'écueils, de bancs de sable, de roches émergées entre lesquelles le courant étréci de la rivière se dressait en vagues écumantes. Ce n'était plus la Dordogne, c'était le flot des premiers ages et moi j'étais le premier homme qui se risquait à sa conquête. Des chocs sourds ébranlaient la Médéa. Un moment elle vint dangereusement de travers.

- Bon Diou! cria le patron. Tous aux perches à bâbord, ou on va s'acclaper!

Acclaper, dans leur patois, voulait dire s'échouer, s'écraser. Ruisselant de pluie, transi, terrifié, agrippé à un madrier, je jouissais de ma peur comme d'un cadeau des dieux.

- Arrière toute! ordonnait le commandant de la frégate Duguay-Trouin, tandis qu'un récif venait de surgir à l'avant du navire en pleine bourrasque de neige, à la sortie du deuxième goulet du détroit de Magellan. Mais c'était vingt-cinq ans plus tard. L'âge d'homme n'est qu'imagination d'enfant...

Les trois gabariers s'activaient en silence, peinant à se claquer les muscles sur les perches qui ployaient, essayant plusieurs manœuvres successives jusqu'à ce qu'enfin la gabare, redressée, se coule à nouveau dans le flot du courant. Nous étions sauvés. Alors s'éleva le chant des gabariers, entonné à pleins poumons par leurs joyeuses voix :

Bruches Dordonha, Bruches Malpas,

Los auras pas les gabariers d'Argenat!

 

Je n'ai jamais oublié ce chant et nous l'avons chanté au détroit de Magellan, ainsi que je le racontai si Dieu m'en donne la force et le temps.

En aval du village de Baulieu finit la Dordogne montagnarde.

La gabare amarrée au quai, nous avons soupé de lard sur du pain frotté d'ail et de fromage d’Auvergne arrosé de longues gorgées, à la gourde, de vin blanc coupé à l'eau. J'ai dormi sous une bâche, à l'avant, Ce fut ma première tente royale, dressée au milieu de mes gens. Tardant à m'endormir, je les entendais ronfler, mes marins patagons.

Au matin, quand je m'éveillai, nous avions déjà repris la route. Nous avons navigué plusieurs jours, traversant des villages, Carennac, Souillac, Le Buisson, Lalinde, qui devenaient plus lointains au fur et à mesure que s'élargissait la rivière. Le rocher de Domme ressemblait au cap Froward, terrible promontoire qui marque la seconde entrée du détroit de Magellan. Vinrent le saut de la Gratusse, celui des Pesqueroux, longs chenaux encaissés entre les pentes abruptes noyées dans d'épais feuillages de bois et de taillis, où la Médéa  filait à une vitesse folle au milieu des remous, des vagues et des rochers. Sortis de là, le patron me conta la légende du Coulaubre, un dragon qui hantait la rivière du temps des Romains et fracassait d'un  seul coup de queue tous les naus qui s'aventuraient jusqu'au saut de la Gratusse. L'évêque saint Front, accouru de Vésone, condamna le monstre à l'immersion perpétuelle. Il ne fait plus de mal mais soulève encore d'énormes gerbes d'eau.

A Bergerac prit fin la première partie du voyage. Pour la Médéa, c'était le dernier voyage. Il n'y avait pas de retour. Aucune embarcation n'est capable de remonter les torrents de la haute Dordogne. Les naus d'Argentat ne servaient qu'une seule fois. A peine nés, ils mourraient, leur unique mission accomplie, à la façon de ces insectes mâles qui, dans l'accouplement, meurent aussitôt qu'ils ont donné la vie. Petit garçon solitaire sur un quai de Bergerac, j'ai vu démanteler sous mes yeux le merveilleux navire de mes premières aventures. Les barricaïres du pays s'en étaient emparés en chantant. Dans le fracas des haches et le crissement des scies, ils transformèrent, accroupis sur son propre ventre, la Médéa en tonneaux, en cuves et autres futailles. A ce spectacle qui leur était familier, le patron et ses fils ne manifestaient aucune émotion. Ils s'en étaient allés boire leur chopine. Mais moi, pétrifié sur le quai, recevant dans ma chaire chaque blessure du bois par la hache et l scie, j'assistais, impuissant, à l’assassinat de mes premières espérances.

Au soir, le patron m'a emmené souper à l'estaminet des marins.

Me voyant triste, il m'a dit :

- Mon gars, en trente ans de rivière, c'est ma nonante-troisième Médéa. A la première, j'ai souffert, tout comme toi. Puis je me suis fait une raison. Je ne suis que le patron fantôme d'un navire fantôme. 

Cette phrase aussi, je l'ai retenue. Je suis le roi fantôme d'un royaume fantôme...

Nous avons marché le long du quai et j'ai découvert d'autres navires, cette fois doués de pérennité, grandes gabares à voile qui prenaient le relais jusqu'à Libourne et Bordeaux. Il y en avait une rouge peinte à neuf, avec une petite cabine sur le pont et une voile à rayure blanches et bleues ferlée le long d'un grand mât blanc. Elle s’appelait L'Hirondelle. Un patron, deux matelots et un mousse de mon âge. Le patron connaissait l'Amérique, le cap Horn et les côtes du Chili. Un beau matin de sa jeunesse, sur un quai de Libourne, il n'avait pu résister à l'appel du grand large. De vingt ans de bourlingue il était revenu manchot, une main gelée au passage du cap Horn, dans les hauts, à ferler le grand perroquet, en catastrophe, par une nuit de tempête, le long d'une vergue enrobée de glace comme un sucre d'orge monstrueux. Avec ses économies, il avait acheté L'Hirondelle, qu'il pilotait en fumant sa pipe, ne sortant de son silence que pour répéter, comme un refrain :

- La Dordogne! De la roupie de sansonnet!

C'est à lui que je fus confié. Je dormis comme une souche cette nuit-là. Au matin je me réveillai en pleine mer. Un léger clapot venait battre les flans du navire. Ce n'était que la Dordogne. Pointant la tête hors de l'écoutille, je vis défiler à bonne allure des coteaux plantés de vignobles rectilignes.

- Des vignes! Des vignes! marmonnait le patron. De la roupie de sansonnet!

Nous avons traversé Gardonne, Port-Sainte-Foy, Castillon, petits ports fluviaux aux quais encombrés de barriques de vin que le patron de L'Hirondelle contemplait avec mépris. Puis à Branne, juste en amont de Libourne, courant au largue par bonne brise du nord, voilà bien un quart d'heure que le clocher de Cabara, un petit hameau avant Branne, demeurait immobile à sa place par le travers du mât. il se faisait des mouvements sourds sous la coque et à l'étrave un fort remous comme une double barbe liquide. Puis le clocher de Cabara consentit à se déplacer, mais cette fois en sens inverse. Nous reculions!

- La marée! dit le patron, me décochant son premier sourire. C'est la marée, mon gars! Nous naviguons sur l'Océan, mais il est plus fort que nous. Parés à mouiller, vous autres!

Nous avons soupé à la lueur d'une lampe à huile qui se reflétait sur les boiseries rougeâtres de la cabine.

- Respire un bon coup, mon gars. Tu le sens, l'Océan? Ah! Si j'avais encore mes deux mains, une pour le navire, l'autre pour le marin...

Nous avons passé la nuit là, ancrés u milieu du fleuve. Le lendemain, la marée nous a emportés. Des centaines de mouettes escortaient L'Hirondelle et le patron ne parlait plus de "roupie de sansonnet".

A Libourne, nous nous sommes amarrés au quai de la Vieille-Tour, parmi d'autres gabares fluviales. Mais plus loin, sur le même quai, en aval, étaient alignés de grands trois-mâts qui semblaient emmêler leurs mâtures, leurs cordages, leurs voiles. Des pavillons flottaient dans le vent, la marque des navires que le patron de L'Hirondelle traduisait comme à livre ouvert. 

- La Belle! Un cap-hornier. Fait le guano et le Pérou. Le Duc D'aumale! Les laines d'Australie en quatre-vingts jours par le cap de Bonne-Espérance! Et là! Mais oui! mon gars, c'est là-haut que j'ai perdu ma main. La Reine Blanche! Je peux te le dire, ce n'était pas de la roupie de sansonnet...

Mon père m'attendait sur le quai. Il m'a embrassé comme il ne l'avait jamais fait et nous avons reprit le chemin de La Chèze. C'est ainsi que mon enfance m'a quitté, imprimant dans mon cœur un sceau indélébile...

 

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